Nouveaux scénarios, nouvelles résistances
par Raúl Zibechi
Article publié le 25 juin 2004

Les scénarios des luttes sociales latino-américaines changent à une vitesse surprenante. Symptomatique de ces changements de scénario, le rôle principal joué par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) du Brésil, qui soutient que son ennemi principal n’est plus la grande propriété rurale mais l’agrobusiness.

La profonde pénétration du capitalisme dans les zones rurales provoque des changements économiques, politiques, sociaux et culturels dans plusieurs pays d’Amérique latine. La culture du soja en Argentine, second producteur mondial après les États-Unis, a provoqué entre 1991 et 2001 l’émigration de 33 % de la population active rurale, outre une forte polarisation économique et sociale et la destruction du patrimoine culturel et naturel du pays. Là où il est cultivé intensivement et extensivement, « le soja laisse des séquelles dévastatrices » [1].

Au Brésil, l’agrobusiness progresse, tant sur le terrain économique que politique. En 2003, la première année du gouvernement de Luiz Inazio Lula da Silva, l’agrobusiness a été responsable du plus grand excédent commercial de l’histoire du pays. Avec 30 milliards de dollars exportés, l’agrobusiness représente 42 % des exportations brésiliennes. Le dénommé « complexe soja » est en tête de ce processus avec 25 % des exportations du secteur ; les exportations de soja ont spectaculairement augmenté de 35 % en un an. La hausse des prix internationaux et l’attraction de marchés importants, surtout de la Chine, expliquent en grande partie ce phénomène. Mais l’exportation des produits agricoles par l’agrobusiness oblige à importer d’autres produits, tant pour la consommation populaire que pour un usage industriel. Ainsi, le Brésil exporte du coton mais il doit à son tour en importer pour approvisionner l’industrie nationale, tout en important des aliments basiques comme le riz, les haricots, le maïs, le blé et le lait [2].

De nouveaux équilibres

L’agrobusiness n’affecte pas seulement la souveraineté alimentaire du pays mais aussi ses équilibres politiques. Dans les prochaines années, les exportations de l’agrobusiness continueront à croître, et avec elles le pouvoir politique du secteur, représenté dans le cabinet de Lula par le ministre de l’Agriculture en personne, Roberto Rodrigues. L’une des raisons qui explique le pari de Lula sur l’agrobusiness est que l’explosion des exportations (elles croissent à un rythme annuel de 22 % depuis le début de 2003) réduit la vulnérabilité externe du pays, en améliorant la relation entre produit brut et dette externe [3].

Le piège est évident : les exportations croissent seulement dans les catégories dominées par les multinationales (le soja et l’agrobusiness sont le meilleur exemple de la domination absolue de ce secteur), ce qui à son tour provoque des déséquilibres internes qui aboutissent à une augmentation de la dépendance (alimentaire) et, surtout, à la croissance du pouvoir des multinationales. Le cas argentin devrait dispenser de tout commentaire.

Les déséquilibres sociaux que provoque l’agrobusiness modifient la géographie des luttes sociales. Bernardo Mançano Fernandes, géographe et conseiller du MST, soutient que les grandes entreprises de la campagne brésilienne concentrent plus la terre et le revenu, qu’elles n’engendrent pas d’emplois et d’aliments et que leurs exportations sont destinées à payer les intérêts de la dette externe qui n’en finit jamais de croître. C’est pourquoi il soutient que « les Sans-terre ne luttent plus seulement contre la grande propriété rurale » et que maintenant « leur principal ennemi est l’agrobusiness » [4]. Et il conclut : « La grande propriété rurale improductive est louée pour des plantations de soja. Cela n’engendre pas d’emploi et ne dynamise pas l’économie locale ».

Il n’est pas non plus certain que l’explosion exportatrice promue par l’agrobusiness aboutisse à une moindre vulnérabilité internationale. Selon un rapport de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la tendance mondiale indique une croissance des produits transformés parmi les exportations agricoles, mais le Brésil a réduit les exportations d’aliments transformés de sept points entre 1990 et 2002. Dans la même période, les importations de produits agricoles transformés ont augmenté [5]. Il s’agit du même processus de « reprimarisation » des exportations que l’Argentine a enregistré depuis l’application du modèle néolibéral au début de la décennie de 1990.

Aux déséquilibres mentionnés s’ajoute la répartition inégale de l’aide publique, qui les approfondit. Les petits producteurs du Brésil (responsables de 40 % de la richesse produite en milieu rural et de 70 % des aliments qui arrivent sur la table des Brésiliens) occupent 14 millions de personnes tandis que la grande propriété rurale exportatrice occupe seulement 421.000 travailleurs. Cependant, ce sont ces grandes propriétés rurales qui concentrent le gros de l’aide publique : pendant la première année du gouvernement de Lula, 4,5 milliards de réales ont été débloqués pour soutenir l’agriculture paysanne. C’est le même montant qu’ont reçu seulement 15 entreprises transnationales du secteur agricole, parmi lesquelles Nestlé, Bunge, Cargill, Bayer et Monsanto [6]. Les prévisions pour la récolte de la canne à sucre 2003/2004 établissent que l’État soutiendra l’agriculture paysanne avec 7 milliards de réales, et l’agrobusiness avec 38 milliards.

Un virage de longue haleine

Les paysans et les Sans-terre brésiliens font face à un ennemi puissant qui essaie de les expulser des zones rurales. La capacité des grandes multinationales agricoles d’accroître leur occupation des terres est aujourd’hui beaucoup plus grande que celle des paysans de les récupérer. Mançano Fernandes assure que dans la zone la plus conflictuelle de l’Etat de Sao Paolo, le Pontal do Paranapanema, les Sans-terre ont récupérés en dix ans 100.000 hectares, sur lesquels se sont installées cinq mille familles. Mais la progression récente du soja dans la même région a occupé 100.000 hectares de plus en à peine deux ans.

L’un des scénarios qui sont en cours de changement est lié aux types d’arguments utilisés par les Sans-terre. On remarque que la grande propriété rurale est improductive, mais on ne peut pas dire la même chose de l’agrobusiness. Il s’agit de mettre en question le caractère de la production : soit elle s’oriente vers le marché international, soit vers les besoins de la population ; soit vers les exportations, soit vers le marché intérieur. Les deux options sont incompatibles. Bien sûr, aucune personne saine d’esprit ne peut nier l’importance des exportations, mais la production comme telle ne doit pas être orientée vers le marché international, toujours aux mains d’un petit nombre de multinationales.

Un second changement de scénario se rapporte au caractère des luttes. Comme le remarque Mançano Fernandes dans le Jornal Sem Terra, la tactique des occupations s’accentuera vers les zones de l’agrobusiness. Cela suppose une confrontation inédite, non seulement avec la vieille oligarchie décadente des propriétaires fonciers, mais avec le secteur néolibéral plus puissant. Ce virage dans les luttes sociales rurales met le mouvement face à des défis inédits, qui peuvent l’amener à accentuer sa confrontation avec le système.

En troisième lieu, l’agrobusiness est solidement installé dans le gouvernement de Lula. Cette alliance crée aussi une situation nouvelle et complexe pour le mouvement, qui ne pourra pas l’affronter avec une tactique simpliste, du fait du rapport de forces existant aujourd’hui au Brésil. Jusqu’à présent, le MST a démontré qu’aucun gouvernement, pas même celui de Lula, n’est capable de le coopter ou de le domestiquer. Les luttes développées au cours de l’ « avril rouge », le mois pendant lequel environ cent fermes ont été occupées, signale clairement que l’autonomie du MST ne se décompose pas mais qu’elle garde toute sa vigueur. Mais les Sans-terre ne cherchent pas non plus l’affrontement direct avec le gouvernement. D’une certaine manière, ils construisent un nouveau scénario, plus complexe que le précédent mais qui à son tour ouvre de nouvelles possibilités d’approfondir la lutte qu’ils mènent depuis plus de 20 ans.

Ce nouveau scénario post-néolibéral a certaines similitudes avec la situation que les mouvements traversent en Argentine, et partiellement en Bolivie, où l’on ne peut plus continuer à se battre comme on le faisait avant les gouvernements de Kirchner et de Mesa. Complexité n’est pas synonyme de paralysie, mais de création de nouvelles formes d’action pour continuer d’avancer.

Notes :

[1"Desojando", informe en Cash, suplemento económico de Página 12, Buenos Aires, 13 de junio de 2004.

[2Ariovaldo Umbelino de Oliveira, "Os mitos sobre o agronegócio no Brasil", en Jornal Sem Terra No. 24, mayo-junio de 2004.

[3Voir O Estado de Sao Paulo, "País fica mais forte para enfrentar risco externo", sección Economía, 6 de junio de 2004.

[4"MST volta suas baterías contra o agronegócio", en O Estado de Sao Paulo, 30 de mayo de 2004.

[5"País vai a contramao do agronegócio, diz OMC", O Estado de Sao Paulo, 12 de junio de 2004.

[6"Pequeno produtor sustenta setor agrícola, mas tem créditos restritos", en http://www.mst.org.br/ 26 de mayo de 2004.

Source : ALAI, América Latina en Movimiento (http://alainet.org/index.phtml.es), 17 juin 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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