La victoire de Chavez au référendum du 15 août : un coup de massue qui n’a pas rendu les médias plus lucides
par Bernard Cassen
Article publié le 22 août 2004

Les Chinois évoquent parfois « le coup de massue qui rend lucide » pour expliquer comment un choc violent, de quelque nature qu’il soit, peut avoir un effet salutaire en servant de rappel au principe de réalité. Mais cela ne se passe pas toujours ainsi, même et surtout dans les grands médias dont la raison d’être est pourtant de décrire et d’analyser cette réalité. Leur couverture du Venezuela depuis plusieurs années et, tout récemment, du référendum du 15 août dernier, constitue à cet égard un cas d’école qui mérite de figurer au programme de tous les centres de formation de journalistes.

Hugo Chavez, durant son discours au terme de la "Marche de la Victoire", le 8 août dernier. (Photo : Venpres)

Le coup de massue est bien là : une victoire écrasante de Hugo Chavez (plus de 58 % de suffrages), alors que, pour parler seulement de la presse écrite, les lecteurs, entre autres, de El Pais et de El Mundo en Espagne, ou de Libération et du Monde en France qui ne connaissent pas bien le Venezuela (c’est-à-dire la quasi totalité d’entre eux) ne pouvaient logiquement qu’attendre la déroute du président. Ne leur avait-on pas dit et redit, jusqu’à pratiquement la veille du scrutin, lorsque furent publiés les premiers sondages, que Chavez était un caudillo tyrannique, un « populiste » rejeté par la majorité de la population, comme en témoignaient les grandes manifestations organisées pour exiger son départ, etc. Ces lecteurs seraient légitimement en droit de remettre en cause le sérieux des innombrables articles qui les ont si grossièrement induits en erreur.

Malheureusement, la lucidité médiatique n’a pas suivi le coup de massue... Au lieu de faire amende honorable, la plupart des prétendus « spécialistes » qui ont écrit sur le Venezuela dans les grands médias, de même que les éditorialistes ignorant tout de ce pays, mais répétant comme des perroquets les clichés ambiants, se contorsionnent maintenant pour « expliquer » à leur manière un résultat pourtant facilement prévisible, mais qui n’entrait même pas pour eux dans le champ des possibles, tant il leur était personnellement insupportable. Le parti pris idéologique avait depuis longtemps pris le pas, chez eux, sur la rigueur professionnelle. Il est vrai que Chavez a tout pour leur déplaire : ancien militaire - donc présumé « autoritaire » ; manifestant son indépendance à l’égard de Washington et refusant la création de la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA) - donc « anti-américain » ; élargissant à Cuba l’accord existant qui permet aux pays d’Amérique centrale de recevoir du pétrole à des tarifs préférentiels - donc préparant son pays à une « dictature castro-communiste » ; utilisant les revenus du pétrole pour lancer des programmes d’éducation permanente et de santé qui bénéficient massivement aux plus pauvres - donc « démagogue ». On pourrait allonger la liste...

On reste confondu devant l’accumulation de telles formules creuses qui tiennent lieu de réflexion à ceux qui n’ont pas compris une chose très simple, une chose qui explique tout le reste : Chavez a rendu leur dignité aux quelque 70 % de Vénézuéliens pauvres, jusque-là « invisibles » et ignorés des partis traditionnels (AD et Copei) qui s’intéressaient seulement à eux dans quelques slogans en période électorale. C’est la Constitution bolivarienne de 1999 qui en a fait des citoyens à part entière. Cette Constitution, les marchands ambulants, les jeunes et les habitants de barrios l’ont souvent à la main ou dans leur poche, et ils en connaissent en tout cas parfaitement le contenu. Et il n’est pas fortuit que Chavez canalise son indéniable charisme non pas vers sa personne, mais vers ce petit livre bleu, la bicha, qui contient une disposition sans doute unique au monde : la possibilité de destituer un chef d’Etat à mi-mandat (comme les autres élus) par un vote populaire. Si cette disposition existait en Europe et aux Etats-Unis, ni Chirac ni Blair, ni Berlusconi ni sans doute le très mal élu Bush ne seraient encore au pouvoir.

Une anecdote éclairante : il y a presque deux ans (alors que le baril se situait autour des 20 dollars et que les hauts cadres de la société pétrolière théoriquement « nationale », PDVSA, complotaient ouvertement contre le gouvernement), un journaliste du quotidien El Nacional ( l’un des fers de lance du coup d’Etat d’avril 2002) évoquait devant un diplomate français et l’auteur de ces lignes un sondage qui le rendait perplexe. Aux deux premières questions - « Votre situation économique s’est-elle améliorée depuis que Chavez est au pouvoir ? » et « Pensez-vous qu’elle va s’améliorer à l’avenir ? » -, les réponses étaient très majoritairement « non ». A la troisième question - «  Voulez-vous que Chavez quitte le pouvoir ? » -, la réponse était tout aussi majoritairement « non ». Voilà qui déroutait complètement le journaliste et le diplomate qui jugeaient ces réponses contradictoires... S’ils avaient compris que « l’homme ne vit pas seulement de pain », ils auraient pu, dès cette époque, prévoir l’issue du référendum du 15 août ! D’autant qu’un baril à plus de 40 dollars, permettant le financement de programmes sociaux d’urgence, entraînerait aujourd’hui des réponses très différentes aux trois questions : sans doute un équilibre entre les « oui » et les « non » à la première, un « oui » majoritaire à la deuxième et un « non » encore plus majoritaire à la troisième.

Hugo Chavez, durant son discours au terme de la "Marche de la Victoire", le 8 août dernier. (Photo : Venpres)

A ne pas avoir de contacts suivis avec les catégories populaires, et notamment avec les médias communautaires qui en expriment les aspirations, beaucoup de diplomates et d’ « observateurs », surtout ceux déjà bourrés de préjugés contre Chavez, n’ont pas vraiment vu les « invisibles » d’autrefois, ceux que la « Révolution bolivarienne » a désormais rendus protagonistes de leur propre histoire. A avoir seulement comme interlocuteurs les représentants de la moyenne et haute bourgeoisie, la hiérarchie de l’Eglise, les chefs d’entreprise, les politiciens discrédités, les patrons des grands médias - qui forment l’essentiel de l’état-major d’une opposition hétéroclite -, ils ont fini, comme cette dernière, par s’auto-intoxiquer et à confondre 70 % et 30 % ou, en chiffres actualisés il y a seulement une semaine, 58 % et 42 %.

Pour faire pardonner une telle débâcle de l’analyse et de la simple déontologie journalistique, on aurait pu espérer une autocritique, comme celle à laquelle se sont livrées les rédactions du New York Times et du Washington Post à propos de leur couverture de la guerre en Irak, qu’elles jugent rétrospectivement trop complaisante à l’égard de Bush. Rien de tel pour les grands médias en ce qui concerne le Venezuela. Si Chavez a gagné, c’est qu’il a « acheté » les voix des pauvres, ce qui, entre parenthèses, ne risque pas d’arriver en Europe ou aux Etats-Unis où les politiques néolibérales, tant dans le domaine fiscal que social, sont le plus souvent des cadeaux aux couches les plus privilégiées.

Au mépris de la réalité d’un pays où aucun putschiste, aucun journaliste, aucun syndicaliste ne sont en prison et où les médias, presque entièrement aux mains de l’opposition, n’hésitent pas à répercuter des appels au meurtre (comme celui lancé par Carlos Andrès Perez à tuer Chavez « comme un chien »), El Mundo du 17 août continue à rabâcher que le président est « incapable de respecter les droits de base comme la liberté de la presse ». Et le grand mot passe-partout, le « populisme », est repris avec encore plus de fréquence, notamment dans El Pais. Quant à son partenaire parisien, Le Monde, il évoque carrément un « national-populisme tropical » dans son édition datée du 18 août... Pourquoi pas, pour affiner encore davantage cette analyse originale, un « national-socialisme tropical » ?

On aimerait d’ailleurs savoir ce qu’est exactement un « populiste », et il appartient à ceux qui utilisent ce terme de nous en donner préalablement leur définition. Si c’est un dirigeant qui se soucie d’incorporer la totalité du peuple dans le périmètre de la citoyenneté active, Chavez est effectivement « populiste ». S’il s’agit, pour reprendre la formule du fondateur de l’OPEP, Pérez Alfonso, de « semer le pétrole » non pas dans les poches des dirigeants politiques et de l’oligarchie, mais dans des programmes bénéficiant au plus grand nombre, Chavez encourt le même reproche. S’il s’agit de respecter à la lettre les formes constitutionnelles au lieu de fomenter un coup d’Etat de type fascisant comme celui du 11 avril 2002 ou des grèves patronales insurrectionnelles, alors, en faisant appel au peuple, le président aggrave encore son cas. S’il s’agit d’expliquer à une population majoritairement très peu instruite des choses compliquées avec des mots simples, comme nous l’avons vu faire à la télévision lorsqu’il commentait pendant une demi-heure les comptes mensuels de la Banque centrale du Venezuela, Chavez ne fait pas de l’éducation populaire, mais bien du « populisme ». A cette aune, beaucoup de peuples européens apprécieraient certainement d’avoir des dirigeants un peu moins soumis aux marchés financiers et un peu plus « populistes » ...

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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