Colombie : L’armée, bourreau de syndicalistes ?
par Benito Pérez
Article publié le 8 septembre 2004

Les critiques pleuvent sur l’armée accusée d’éliminer des militants et de collaborer avec les paramilitaires.

L’hécatombe n’en finit plus. Cette année, au moins trente-cinq Colombiens ont déjà rejoint la longue liste des martyrs de la lutte syndicale. Depuis le 1er janvier 2000, ce sont pas moins de cinq cents septante-quatre militants ouvriers qui ont péri par les armes, selon le macabre décompte de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT). La principale confédération syndicale du pays, soutenue par deux coalitions mondiales, lancera à mi-septembre un « SOS international », prenant la forme d’une conférence à Bogotá. La rencontre se tiendra dans un climat pour le moins tendu, six semaine à peine après la mort de trois dirigeants syndicaux abattus lors d’une opération militaire. Un triple « meurtre », selon la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), perpétré de sang froid par un commando des Forces armées colombiennes (FAR), le 5 août dernier, dans le district de Saravena (Département de l’Arauca, nord-est).

Des fugitifs ?

Les victimes ne sont pas des inconnus ; les trois occupaient des fonctions importantes, respectivement dans un syndicat hospitalier (Anthoc), au sein de la CUT locale et à la tête d’une association paysanne de l’Arauca (ADUC).
Mais, selon la version officielle, ces trois syndicalistes étaient avant tout des membres de l’Armée de libération de Colombie (ELN, guévariste). La seconde guérilla du pays est très présente dans ce département-frontière, qui abrite le fameux pipeline de Caño Limón (appartenant à la multinationale Oxy), d’importantes forces armées et des groupes d’autodéfense (AUC, extrême droite) [1].

Au dire des responsables militaires, les trois activistes étaient réunis avec d’autres guérilleros dans une maison du bourg de Caño Seco, lorsque l’assaut a été donné. Tentant de fuir, ils auraient tiré sur les forces de l’ordre, celles-ci répliquant en les « mettant en congé » (dar de baja !) et en arrêtant deux de leurs complices, dont Samuel Morales, président régional de la CUT.

Prétendant avoir affaire à des fugitifs - recherchés de longue date pour leurs liens avec l’ELN - l’armée a affirmé avoir retrouvé sur eux armes et dynamite. Un portrait et une version des faits immédiatement accrédités par le vice-président colombien, Francisco Santos, et par le ministre de la Défense, Jorge Echavarria, ce dernier n’hésitant pas à qualifier les victimes de « délinquants ».

« Fusillés à genoux »

Ces déclarations ont provoqué un véritable tollé parmi les organisations syndicales et de défense des droits humains. A l’instar d’Amnesty International, elles ont réclamé les preuves de ces allégations, soulignant que deux des trois tués ainsi que M. Morales s’étaient vu reconnaître un statut protecteur dès 2002 par la très officielle Organisation des Etats américains (OEA) ! Comment expliquer, s’étonnent les ONG, que Samuel Morales ait pu voyager tout récemment, à l’invitation d’Amnesty, si un mandat d’arrêt avait été délivré contre lui ?

Plus troublant encore, les organisations sociales soulignent que les trois syndicalistes abattus s’étaient signalés, il y a six ans, en dénonçant le massacre de dix-huit paysans de l’Arauca par les FAR. Massacre pour lequel l’Etat vient d’être condamné en mai dernier...
Surtout, les organisations sociales ont une toute autre version de la tuerie. Dans un communiqué sans ambiguïté, une quarantaine de syndicats, de collectifs de juristes et d’ONG de défense des droits humains affirment, sur la base de témoignages vécinaux, que les trois syndicalistes ont été cueillis dans leur lit et « exécutés extrajudiciairement ». « Ils n’ont eu aucune possibilité de se défendre puisqu’ils ont été fusillés à genoux, déchaussés et dévêtus », affirment les ONG. Entendus par la Justice, ces témoignages ont, depuis lors, plongé le gouvernement dans un profond mutisme.

« Opération Dragon »

Les accusations, elles, se sont poursuivies, Carlos Rodriguez, président national de la CUT, parlant même une « politique d’extermination » et de « complot » anti-syndical dans l’Arauca. A peine une semaine plus tard, ces propos étaient attestés par l’arrestation simultanée de deux leaders syndicaux du district voisin d’Arauquita...
Dernier rebondissement en date : le 27 août, Wilson Borja et Alexander López, deux députés nationaux du Pôle démocratique (centre-gauche), révélaient l’existence d’une « Opération dragon » destinée à éliminer quatre-vingt militants sociaux et politiques d’opposition. Seraient notamment visées les deux principales figures de la gauche colombienne, le sénateur Carlos Gaviria et le maire de Bogotá, Lucho Garzón.
Borja et López affirment s’appuyer sur des documents saisis lors de perquisitions à Cali et à Medellin, après que des « cibles » ont eu vent de l’opération. Le plan, qui impliquerait des officiers des FAR et des AUC, consiste en la rédaction de rapports officiels bidons liant les militants ciblés aux guérillas. Ebruités, les rapports devaient ensuite servir de prétexte pour supprimer les présumés subversifs.
Un scénario finalement pas très éloigné de celui de Saravena.

Syndicats internationaux ulcérés

« Répression sévère infligée [par] l’armée et les forces paramilitaires qui y sont associées ou qui agissent sous ses ordres », « mesures répressives - assassinats, arrestations et licenciements », « impunité totale »... Le dossier envoyé il y a quinze jours à l’Organisation internationale du travail (OIT) aligne les accusations sans faire de périphrases. Il émane pourtant de la principale centrale syndicale internationale, la CISL, qui n’a pas la réputation de s’emporter facilement. En 23 pages d’une rare densité, elle décrit les plus récentes exactions qui font de la Colombie le pays le plus dangereux pour les travailleurs syndiqués. A l’heure de l’analyse, la CISL balaye l’excuse de la guerre civile avancée par le gouvernement. « La majorité des violations des droits syndicaux surviennent dans le contexte de la négociation collective, de grèves et d’autres activités syndicales tout à fait légitimes, et ne relèvent pas d’un effet collatéral du conflit armé », affirme le rapport. La CISL démonte du même coup la systématique criminalisation du mouvement social par le gouvernement, qualifiée d’« offensive diffamatoire ». A contrario, elle insiste sur « la coopération étroite qui existe entre l’AUC [les paramilitaires, ndlr], l’armée et les forces de police » dans les opérations de répression et le « climat d’impunité totale qui règne en Colombie ». Enfin, la CISL s’inquiète de voir que les « atteintes aux droits syndicaux se poursuivent de façon effrénée en contradiction flagrante avec les affirmations faisant état d’une amélioration notable de la situation ». D’où sa volonté de mettre sur pied une « conférence syndicale internationale d’envergure » à mi-septembre, sous l’intitulé « S.O.S. syndical international pour la Colombie », en collaboration avec les quatre centrales nationales et la Confédération mondiale du travail (CMT).

Habitués aux rafles

Le district de Saravena a déjà défrayé la chronique de la répression. Un récent rapport d’Amnesty rappelle ainsi qu’une nuit de novembre 2002, 700 soldats avaient encerclé et fouillé, maison par maison, la localité à la recherche de présumés guérilleros. Plus de 2000 personnes furent arrêtées et conduites dans un stade pour y être interrogées, filmées et marquées à l’encre indélébile ! Finalement, seules cinquante personnes ont été poursuivies, dont quarante syndicalistes. En août 2003, une rafle plus ciblée menait quarante-deux militants du district en prison.
Notes :

[1Les brigades chargées de protéger l’oléoduc sont soutenues par Washington dans le cadre du Plan Colombie. D’après Amnesty, les USA ont versé 98 millions de dollars pour leur formation. Selon le Los Angeles Times, Oxy a aussi versé 750 000 dollars. Les 19 et 20 mai 2004, malgré la présence massive de l’armée dans la zone, les AUC (paramilitaires, ndlr) ont pu isoler le district de Tame (près de Saravena) et tuer, en 24 heures, onze civils.

Source : Le Courrier, Genève, 7 septembre 2004.

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