Chiapas : autonomie sans autorisation
par Luis Hern√°ndez Navarro
Article publiť le 18 septembre 2004

En 1994, Oventic √©tait √ peine une communaut√© rurale peu peupl√©e proche de chefs lieux municipaux d’importance comme San Andr√©s. Dix ans plus tard, cette localit√© s’est transform√©e en un centre urbain dot√© d’une √©cole secondaire, d’un h√īpital orn√© de fresques et de coop√©ratives. C’est aussi le si√®ge de la ¬« junta de buen gobierno Coraz√≥n C√©ntrico de los Zapatistas Delante del Mundo ¬ » [¬« conseils de bon gouvernemnt ¬ »] [1].

Comme pour d’autres entit√©s urbaines de diff√©rentes r√©gions du Chiapas, l’explosion de l’infrastructure urbaine de la localit√© d√©coule de son r√īle politique central. Les municipalit√©s autonomes de San Andr√©s Sakamch√©n de los Pobres, San Juan de la Libertad, San Pedro Polh√≥, Santa Catarina, Magdalena de la Paz, 16 de Febrero et San Juan Ap√≥stol Cancuc en font partie.

Oventic est une des capitales de la r√©bellion indig√®ne du sud-est mexicain. Une preuve que le zapatisme n’est pas seulement une r√©f√©rence politique et morale pour la gauche, mais aussi un laboratoire de transformation des relations sociales. Sa dynamique de r√©sistance s’est convertie en une √©cole de gouvernement et une politique alternative.

Depuis le d√©but, les communaut√©s en r√©bellion ont rompu avec les hi√©rarchies de pouvoir traditionnelles. Elles en ont fini avec le monopole de la repr√©sentation politique de lettr√©s et de caciques indiens, elles ont bris√© les institutions ferm√©es que les excluaient et ont r√©organis√© les circuits √©conomiques et d’√©change. En dix ans, elles ont nomm√© de nouvelles autorit√©s, elles se sont dot√©es de leurs propres lois et ont rendu une justice conforme √ celles-ci.

Le rapport de la premi√®re ann√©e d’activit√© des caracoles [2] et des Conseils de bon gouvernement -dont Oventic -, pr√©sent√© dans le document du sous-commandant Marcos Leer un video, rend compte de la fa√ßon dont, sans demander d’autorisation et en revendiquant les accords de San Andr√©s [3], les peuples zapatistes construisent leur autonomie, c’est-√ -dire, investissent les relations sociales. Dans les faits, ils se sont eux-m√™mes dot√©s d’un organe de gouvernement propre pourvu de fonctions, de facult√©s, de comp√©tences et de ressources. Ils ont repris le contr√īle de leur soci√©t√©, ils sont en train de la r√©inventer.

Ce n’est pas la premi√®re fois dans l’histoire du Chiapas que de grands soul√®vements indig√®nes s’approprient les institutions, r√©forment les pratiques religieuses, fondent de nouveaux centres politiques, ouvrent des march√©s, dominent les √©changes communautaires et d√©signent de nouvelles autorit√©s. Exprim√©es en termes religieux, des r√©voltes de longue haleine ont eu lieu en 1712 et 1869 dans la r√©gion de los Altos contre le pouvoir colonial en r√©ponse √ la surexploitation qui avait d√©sorganis√© leur soci√©t√© et provoqu√© l’instabilit√© et les p√©nuries.

A la diff√©rence de ce qui s’√©tait pass√© lors de ces deux soul√®vements, ce qui exprime les angoisses et les aspirations du groupe n’est pas un oracle, mais un r√©seau d’institutions politiques la√Įques : les peuples auto-organis√©s. Si √ Cancuc et Chamula [municipalit√©s du de l’Etat du Chiapas, Mexique (ndlr).] c’√©taient une apparition de la vierge ou trois pierres d’obsidienne [roche volcanique. (ndlr)] parlantes qui √©mettaient les messages d√©finissant les buts collectifs et les moyens pour y parvenir, en 2004 ce sont les indig√®nes organis√©s eux-m√™mes qui fixent leur mission et les √©tapes pour l’accomplir.

L’insurrection de 1994, qui a d√©bouch√© sur la commune de la Lacandona, continue sur la lanc√©e id√©ale des mouvements libertaires : l’abolition des gouvernants professionnels, la rotation des fonctionnaires publics, le rejet de l’id√©e que l’administration gouvernementale revient uniquement √ des personnes sp√©cifiques. La complexit√© in√©vitable de la vie moderne et la n√©cessit√© d’instances de m√©diation politique n’ont pas emp√™ch√© le d√©veloppement de ce laboratoire de nouvelles relations sociales.

L‚€˜exp√©rience autogestionnaire du Chiapas a rapidement d√©pass√© les fronti√®res nationales dans lesquelles une certaine gauche se r√©fugie pour situer son action dans une perspective globale. Selon Leer un video, les caracoles ont √©t√© visit√© en un an par des personnes provenant de 43 pays diff√©rents, beaucoup d’entre elles sont activement impliqu√©es dans des travaux qui d√©passent la solidarit√© traditionnelle. Elles s’y rendent non seulement pour aider mais aussi pour vivre - m√™me temporairement - une autre vie. Leur participation ne vient pas uniquement de leur d√©sir d’aider ceux que l’on consid√®re comme d√©munis, mais de leur d√©sir de faire partie d’un processus d’auto-√©mancipation. Les indig√®nes rebelles ne sont pas des victimes que l’on doit assister : ce sont les acteurs d’une √©pop√©e avec lesquels on veut collaborer.

Si, comme le souligne Eugenio del R√≠o (Poder pol√≠tico y participaci√≥n popular) "ce qu’a fait la gauche, c’est remettre √ l’Etat la responsabilit√© de l’activit√© solidaire et exiger de lui qu’il l’assume de fa√ßon appropri√©e", la commune de la Lacandona, quant √ elle, a r√©cup√©r√© la vieille pr√©tention socialiste de transformer la soci√©t√© au travers de l’union des bases √ l’√©chelle plan√©taire et a cr√©√© une solidarit√© horizontale novatrice et efficace.

Cet exercice d’autonomie a lieu sans autre couverture l√©gale que celle qui se d√©gage des accords de San Andr√©s. L’autonomie ne na√ģt pas, dans ce cas, d’un d√©cret l√©gal, elle na√ģt de la volont√© et de la d√©cision de ceux qui exercent la d√©sob√©issance. Ce n’est pas un r√©gime, c’est une pratique.

On ne peut pas passer sous silence le fait que ce laboratoire de nouvelles relations sociales existe en d√©pit d’une pr√©sence militaire hostile, de politiques sociales qui cherchent √ r√©duire la base sociale rebelle et de l’existence d’institutions gouvernementales qui co-existent sur le m√™me territoire sur lequel se d√©ploient les juntas de buen gobierno et les municipalit√©s autonomes.

La Commune de la Lacandona fait revivre les vieux d√©sirs des mouvements pour l’auto-√©mancipation : la lib√©ration doit √™tre l’Ň“uvre de ses b√©n√©ficiaires, il ne doit pas exister d’autorit√©s au-dessus du peuple, les sujets sociaux doivent avoir la pleine capacit√© de d√©cision sur leur destin. Son existence n’est pas l’expression d’une nostalgie morale, mais l’expression vivante d’une nouvelle politique.

Notes :

[1En ao√ »t 2003, les zapatistes ont lanc√© une nouvelle initiative : la cr√©ation de cinq Caracoles dans les r√©gions rebelles du Chiapas. Cette initiative √©tait un nouveau pas dans l’affirmation de l’autonomie zapatiste, l’√©tablissement des Caracoles (escargots, spirales) vise √ mettre en pratique les accords de San Andres dans les territoires ¬« rebelles ¬ » par la voie des faits. La bonne trentaine de communes autoproclam√©es ¬« autonomes zapatistes ¬ » depuis d√©cembre 1994 y ont leur gouvernement r√©gional - les cinq ¬« conseils de bon gouvernement ¬ » - charg√© de l’√©ducation, de la sant√©, de la justice et du d√©veloppement (ndlr).

[2Les Caracoles sont les centres des Conseils de bon gouvernement las juntas de buen gobierno. Il y a cinq centres de gouvernement qui regroupent chacun plusieurs communes autonomes : le conseil Hacia la esperanza, le conseil Coraz√≥n del arcoiris de la esperanza , le conseil El Camino del futuro, le conseil Nueva semilla que va a producir et le conseil Coraz√≥n c√©ntrico de los zapatistas delante del mundo (N.d.T.)

[3Accords e.a. sur l’autonomie indig√®ne sign√©s le 16 f√©vrier 1996 entre l’EZLN et le gouvernement f√©d√©ral, que celui-ci n’a jamais voulu appliquer. (ndlr)

Source : La Jornada, M√©xico, 7 septembre 2004.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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