L’argent des émigrants : une bouée de sauvetage pour l’Amérique Latine
par Fran Araújo
Article publié le 16 octobre 2004

Les envois d’argent des émigrants latino-américains dépassent déjà la valeur combinée de l’investissement étranger direct, l’aide internationale, et même, dans la majorité des pays d’Amérique latine et des Caraïbes, la quantité du paiement des intérêts de la dette externe. En 2003, la quantité s’élevait à 38 milliards de dollars, bien que ce chiffre soit difficile à comptabiliser étant donné la nature informelle de beaucoup d’envois.

Dans plusieurs pays de la région, l’argent envoyé représente plus de 10% du revenu national. Au Mexique, les envois dépassent les revenus du tourisme et représentent deux tiers de la valeur des exportations de pétrole et, au Salvador, ils équivalent à la moitié de la valeur des exportations.

Selon des données du FOMIN (Fonds multilatéral d’investissements), presque les trois quarts de cet argent proviennent des Etats-Unis, où plus de 10 millions de Latino-américains envoient de l’argent périodiquement chez eux. Viennent ensuite le Japon, l’Espagne et le Canada.

Un des aspects les plus positifs de ces envois est qu’ils représentent une aide directe parce que ce sont les récepteurs de cet argent qui décident de la manière de le dépenser. On évite ainsi les problèmes de la coopération internationale où l’argent arrive aux gouvernements, souvent corrompus, et n’est pas distribué de manière efficace, comme le soutient Richard Adams, chercheur en politique de développement à la Banque mondiale.

Deuxièmement, ils favorisent le développement de régions déprimées ayant peu d’espoir de s’enrichir sans un investissement préalable. Ainsi, ce sont les habitants qui investissent dans leur propre développement. Ils s’adaptent aussi aux nécessités et aux cycles financiers, puisque les envois sont constants et ont un effet de contrepoids économique dans des moments de crise comme pendant les mauvaises récoltes.

Les envois [d’argent] ont une contrepartie préoccupante pour l’Amérique latine. Outre les drames familiaux et le déracinement que provoque l’émigration, beaucoup des émigrants sont des travailleurs qualifiés qui abandonnent le pays. Ceci, loin de favoriser le développement national, déstabilise le marché du travail et suppose la perte de l’investissement de l’Etat dans l’éducation. De cette manière, les pays développés profitent d’une main d’œuvre jeune, avec des études qu’ils n’ont pas dû payer et pour un salaire souvent inférieur à celui des autres citoyens.

D’autre part, ils génèrent la dépendance des familles et des communautés réceptrices [de l’argent] qui « s’habituent » à ces envois, tandis que les jeunes rêvent d’émigrer aussi. Selon des études de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), près de 80% des envois qui sont réceptionnés au Salvador, au Guatemala et au Nicaragua sont utilisés pour acheter des aliments et pour investir dans le logement. C’est pourquoi les gouvernements devraient aider à ce que cet argent soit investi dans l’enrichissement du pays en favorisant la modernisation de l’agriculture et la petite industrie.

Il y a quatre ou cinq ans, envoyer de l’argent en Amérique latine pouvait coûter en moyenne de 12% à 15% du total envoyé. Aujourd’hui, le coût a diminué de moitié mais il s’avère encore cher, alors qu’il se transforme en une extraordinaire affaire pour les intermédiaires qui eux ne risquent rien. Aux Etats-Unis, principal origine de ces revenus, les envois sont taxés à 6% et l’argent reste bloqué pendant une semaine pendant laquelle les organismes bancaires multiplient leur valeur dans des spéculations et des mouvements financiers aux bénéfices rapides. (...)

80% des immigrants latino-américains qui sont en Espagne utilisent les entreprises d’envois rapides parce qu’ils les considèrent "sûres, rapides et fiables". Il existe d’autres systèmes d’envoi informel comme la hawala arabe qui évite le paiement de taxes et qui ne laisse pas de traces. Une solution face à l’incohérence de mettre des barrières à l’argent qui sort des pays développés mais non à celui qui entre.

Les envois d’argent sont chaque fois plus, une bouée de sauvetage pour beaucoup de familles latino-américaines. Toutefois, il ne faut pas oublier que les bouées de sauvetage sont exclusivement une mesure d’urgence, l’important est que le bateau ne coule pas. Les hispaniques à l’extérieur accomplissent les rôles des gouvernements, comme financer la santé, l’éducation et les nécessités de base de millions de personnes en Amérique latine, allégeant ainsi l’économie nationale. Il faudrait prendre des mesures à long terme pour qu’il ne soit plus nécessaire que tant de richesse humaine ne sorte du pays et pour ne plus voir dans les envois [d’argent] un substitut aux fonds pour le développement.

Source : Centro de Colaboraciones Solidarias (http://www.ucm.es/info/solidarios/c...), octobre 2004.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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