12 octobre : le jour de la race ou l’apologie du crime
par Rosa A Plumelle-Uribe
Article publié le 21 octobre 2004

Le 12 octobre dernier, l’Espagne républicaine a célébré sa fête nationale.
Cette manifestation de réjouissance et de fierté nationale a néanmoins donné
lieu à plusieurs réactions de mécontentement qui, d’ailleurs, n’ont pas les
mêmes causes. D’abord, parmi des anciennes victimes de la dictature
franquiste. En effet, d’aucuns reprochent au gouvernement socialiste dirigé
par Monsieur José Luis Rodriguez Zapatero, d’avoir permis lors du défilé
patriotique, la participation d’un ancien Franquiste ayant combattu pour le
IIIème Reich allemand dans les troupes nazies lors de la dernière Guerre
Mondiale.

Ensuite, il a beaucoup été question des tensions provoquées ou aiguisées
entre le gouvernement espagnol et celui des Etats-Unis, les marines
nord-américains n’ayant pas été invités à participer à la parade militaire
alors que la France et l’Italie y étaient associées. Des analystes
rappellent que le patriotisme espagnol n’aurait pas encore guéri des
blessures subies en 1898, lorsque les Etats-Unis donnèrent le coup de grâce
à l’empire finissant, lui enlevant en l’espace de trois mois les derniers
colonies qui restaient sous domination espagnole : Cuba, Porto Rico, les
Philippines et Guam.

Mais, au-delà de ces querelles de famille, il y a eu aussi dans plusieurs
pays hispano-américains, des manifestations très fortes qui rappellent l’existence
d’une autre perception des faits traditionnellement fêtés et célébrés en
Espagne, le 12 octobre. Il nous a donc paru utile d’apporter un éclairage au
sujet de ces manifestations et des perceptions historiques qu’elles
traduisent.

La destruction des peuples autochtones d’Amérique

Pour commencer, il est important de savoir que dans les pays du continent
américain, les secteurs les plus opprimés et exclus de la société sont de
plus en plus nombreux à percevoir le 12 octobre 1492 comme le jour fatidique
et le début d’un désastre dont les conséquences ne finissent pas de se faire
sentir. En effet, avec l’arrivée des Espagnols en Amérique le 12 octobre
1492, commence pour les peuples de ce continent une hécatombe aux dimensions
jusqu’alors inconnues.

S’appuyant sur des estimations très conservatrices ou modérées, Todorov
rappelle qu’à l’arrivée des Espagnols en Amérique il y aurait eu dans ce
continent au moins 80 millions d’habitants. Cependant, au bout de quelques
décennies, de ces 80 millions d’autochtones il ne restait que 10 millions
environ. Cette destruction de près de 90% de la population aura été le prix
de la conquête et donc la première conséquence de l’arrivée des Espagnols
dans ce continent [1]. La deuxième conséquence aura été le génocide
africain-américain mais ce n’est pas le sujet de cette analyse bien que ses
effets demeurent actuels. [2]

De l’arrivée des Espagnols en Amérique, il résulta le premier génocide des
temps modernes et c’est un euphémisme de dire que cette hécatombe n’est ni à
célébrer ni à fêter. En tout cas, pas par les survivants. Or, la domination
coloniale, arrogante et pleine de mépris envers ses victimes, décréta que le
12 octobre était le jour de la race. Quelle race ? Evidemment la race
supérieure, c’est-à-dire la race blanche.

Les tares de la domination coloniale

Lorsque les élites créoles se débarrassèrent de la domination coloniale, les
colonisateurs en partant, n’emportèrent pas leurs préjugés. Ils avaient déjà
largement gangrené la société coloniale. Les nouvelles autorités gardèrent
non seulement les structures économiques mais aussi les superstructures et
cadres mentaux hérités de la domination coloniale. Tout naturellement, dans
les anciennes colonies d’Espagne en Amérique, le 12 octobre fut maintenu
comme la journée de fête nationale en hommage à la race supérieure. Et dans
le même temps, dans les manuels scolaires autorisés par le ministère de l’Education, les élèves continuaient à étudier et apprendre que l’histoire de leur pays
commence le 12 octobre 1492, et qu’on doit à la mère Espagne la Religion, la
Langue et la Culture. Au collège et surtout à l’école primaire, les professeurs expliquaient doctement aux élèves que grâce aux Espagnols qui, eux, ne répugnèrent pas à mêler leur sang à celui des Indigènes, les peuples hispano-américains sont devenus civilisés et racialement meilleurs.

Cet enseignement a largement contribué à véhiculer, jusqu’à nos jours, le
cadre mental à l’intérieur duquel agissent et évoluent l’instrumentalisation
de la Religion, la manipulation du Langage et la culture d’extermination
léguées par la mère Espagne. Appelés « Indiens », les survivants indigènes
ou autochtones sont perçus comme des êtres incontestablement inférieurs.
Dans ces pays profondément christianisés et majoritairement catholiques,
dans l’imaginaire collectif fut solidement installée la conviction que tuer
des Indiens n’était pas un pêché.

L’actualité de l’héritage espagnol

En conséquence, au moins jusqu’aux années 1970, dans les pays
hispano-américains, que ce fût au Guatemala, au Mexique, à Honduras, en
Argentine, au Venezuela ou ailleurs, les massacres d’Indigènes avaient lieu
dans l’indifférence générale et étaient ignorés même dans des journaux qui
faisaient pourtant une large place aux faits divers. Parmi tant de cas,
prenons-en un dont la représentativité n’a pas été contestée et sa
signification assez éloquente.

Ce cas figure dans les annales judiciaires de la Colombie comme « la matanza
de La Rubiera
 », c’est à dire « le massacre de La Rubiera », du nom de la
ferme qui en fut le théâtre. Le 25 décembre 1967, Anselmo Aguirre et
Marcelino Jimenez, travailleurs agricoles à la ferme La Rubiera, alors qu’ils
étaient en train de pêcher, aperçurent trois canots occupés par dix-huit
Indigènes qui venaient vraisemblablement d’un village voisin appelé El
Manguito.

Ils élaborèrent immédiatement un plan efficace pour tuer ces Indigènes sans
que personne n’en réchappe. Ils abordèrent les Indigènes, parlèrent
amicalement et avant de se séparer, les invitèrent à la ferme La Rubiera où
il était prévu de leur offrir un abondant repas et des cadeaux.

Avant que les Indigènes n’arrivent à la ferme, Aguirre et Jimenez qui les
avaient devancés, prévinrent les autres travailleurs et leur firent part du
plan qu’ils avaient élaboré. Lorsque les Indigènes arrivèrent à La Rubiera,
ils demandèrent la nourriture et s’assirent devant la grande maison. Les
deux femmes qui travaillaient à la ferme ramenèrent un énorme plat de riz et
les Indigènes furent invités à manger. Le signal convenu déclencha alors la
tuerie. Seuls deux Indigènes s’échappèrent et se cachèrent dans un arbre d’où
ils suivirent le déroulement du massacre. C’est grâce à eux que la nouvelle
fut rapportée à El Manguito.

Aidés par une organisation favorable aux Indigènes, ils portèrent plainte.
Dix-huit jours plus tard, une commission d’enquête dirigée par le juge
Carlos Gutierrez Torres se rendit à la ferme La Rubiera où Aguirre, Jimenez
et leurs camarades les accueillirent avec enthousiasme. Lorsqu’ils
commencèrent à être questionnés au sujet du massacre, chacun voulait s’attribuer
le plus grand nombre de morts parce qu’ils croyaient sincèrement que le
gouvernement allait les récompenser. De son côté, le magistrat ne pouvait en
croire ses yeux ni ses oreilles. Quelques années plus tard, il n’avait pas
oublié son premier échange avec un des accusés : « Docteur, n’oubliez pas, c’est
moi qui ai tué celle qui était près du poulailler. Et aussi l’autre qui
était du côté de la cuisine. Et c’est moi qui ai achevé celui qui était tout
près de la palissade : deux et demi sont à moi, docteur !
 ». [3]

Coupables mais innocents

Le procès eut lieu quatre ans et demi plus tard, en juin 1972, devant un
jury populaire. Au cours des audiences, il fut établi que ces hommes ayant
massacré froidement seize Indigènes paisibles et sans défense, appartenaient
aux groupes les plus défavorisés de Colombie. Ce sont des paysans qui
naissent, travaillent et meurent sans jamais voir un médecin ou une
infirmière. Ils ne connaissent que la terre qui ne leur appartient pas et où
ils travaillent jusqu’à leur mort, toujours prématurée. Ils ne savent ni
lire ni écrire, ne peuvent identifier leur nom. Ils ne connaissaient ni l’électricité
ni l’eau courante avant d’être écroués à la prison de Villavicencio.

Les préceptes qu’ils avaient appris depuis l’enfance, ils les respectaient
scrupuleusement. Par exemple, la crainte de Dieu. Ils étaient incapables de
voler, même pour se nourrir, car de très bonne heure, on leur avait appris
que la propriété du maître est aussi sacrée que Dieu. Ils ont aussi appris
qu’il ne faut tuer personne et ils savent que tuer est un pêché grave. Ce
sont des êtres humbles, incapables de faire le mal. Seulement, depuis des
siècles, ils ont intériorisé que les Indiens ne sont pas des chrétiens et qu’en
conséquence tuer des Indiens n’est pas un pêché. De génération en
génération, ils apprennent que les Indiens sont nuisibles, qu’ils
constituent un véritable fléau. Ils ont toujours vu que les Indiens sont
tués comme des mouches et n’ont jamais appris que cela était puni. Ces
données, souligna la défense, expliquaient la naïveté de ces hommes lorsque
les représentants de la loi se présentèrent à la ferme La Rubiera pour mener
l’enquête. Cela expliqua aussi leur étonnement lorsqu’au lieu de recevoir
une récompense, ils se virent gratifiés par de la prison.

Même le magistrat Gutierrez Torres, devenu représentant du ministère public
à Villavicencio a déclaré : « Celui qui dans cette affaire cherche la
réalité objective trouvera qu’il ne s’agit pas d’un phénomène récent, mais d’un
problème qui commence en 1492 et qui s’est maintenu pendant toute notre vie
institutionnelle
 ». Le 27 juin 1972, un jury populaire, en son âme et
conscience, détermina, que les accusés étaient innocents et prononça leur
acquittement [4]. Tout compte fait, ces malheureux paysans étaient sûrement porteurs mais pas responsables de la culture éliminationiste ou d’extermination léguée par la mère Espagne.

Négation et apologie du crime

A présent, parmi les groupes opprimés, il est de plus en plus question d’articuler
les luttes des paysans avec les organisations indigènes et les Noirs
descendants d’Africains déportés en Amérique et réduits en esclavage pendant
plusieurs siècles. Cela commence à se faire, chaque groupe gardant sa
spécificité à l’intérieur du combat contre la domination impérialiste. Ce
sont ces peuples qui, le 12 octobre dernier, se mobilisèrent un peu partout
dans les pays hispano-américains et dénoncèrent la politique génocidaire qui
a commencé en Amérique avec l’arrivée des Espagnols. Au Venezuela, par
exemple, plusieurs manifestants déboulonnèrent une statue de Cristobal Colon
et la traînèrent dans la rue [5]

Dans ce contexte, la déclaration faite par le consul espagnol sur la place
Isabelle la Catholique de Cordoba (Argentine), pendant la célébration de la
journée de la race, le 12 octobre dernier, est une insulte à la mémoire des
victimes. Contrarié par les contre célébrations organisées par les
Indigènes, le consul espagnol, Monsieur Pablo Sanchez Teran, s’est permis d’affirmer à l’intention des peuples d’Amérique : « Vous seriez dans des conditions
bien pires sous les civilisations inca, aztèque, mapuche, sioux, apache, qui
ont été idéalisées par des historiens et anthropologues, alors que leur
division en castes ainsi que leur nature impérialiste et sanguinaire sont
bien connues
 » [6]

Il est édifiant de savoir que le consul Pablo Sanchez Teran n’est pas un
ancien franquiste, comme par exemple, le fasciste dont la participation au
défilé de Madrid a provoqué tant de malaise parmi les anciennes victimes de
la dictature et autres anti-fascistes. Le consul Sanchez est un Républicain
nommé à ce poste par le gouvernement socialiste que dirige Monsieur
Rodriguez Zapatero. Les Espagnols n’ont pas compris qu’il est obscène d’avoir
choisi le 12 octobre comme fête nationale. Cette incapacité illustre la
justesse de l’analyse faite par Sala-Molins lorsqu’il affirme que « Si les
vaincus écrivaient l’histoire de leur défaite, les vainqueurs la liraient
sans imaginer un seul instant qu’elle leur parlât de leur victoire
 » [7]. Il serait temps que dans les anciennes puissances négrières, esclavagistes et colonisatrices, au moins ceux qui parlent volontiers du devoir de mémoire, commencent à comprendre que quand bien même les victimes d’un crime contre l’humanité ou d’un crime de génocide ne seraient pas européennes, cela ne devrait jamais prêter à des célébrations ou à des réjouissances nationales.

Notes :

[1Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique. La question de l’autre, Paris, 1982.

[2Pour une étude approfondie du génocide africain américain, conséquence de la domination européenne en Amérique, voir Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche Des non-Blancs aux non-Aryens Génocides occultés depuis 1492 à nos jours, Paris, 2001.

[3German Castro Caycedo, Colombia amarga, Bogota, 1976 et aussi Rosa Amelia Plumelle-Uribe, op. cit.

[4Pour la suite de la procédure en appel, voir Castro Caycedo, op. cit. et aussi rosa Amelia Plumelle-Uribe, op. cit.

[5Pour ce qui concerne la réaction outrée de l’élite vénézuélienne, lire le quotidien « El Universal » daté du 13 octobre 2004.

[6Lire dans le quotidien « Pagina/12 » daté le 14 octobre 2004, la
déclaration du consul espagnol et aussi la réaction du Prix Nobel de la paix
1980 Adolfo Pérez Esquivel, Mauro Millan, porte parole de l’Organizacion de
Comunidades Mapuches « 11 de Octubre » et Enrique Oteiza, Président de l’Instituto Nacional contra la Discriminación.

[7Louis Sala-Molins, Le Code Noir espagnol L’Afrique aux Amériques, Paris, 1992. Et aussi Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris, 1987

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