Entretien avec Marie-Monique Robin
Argentine - Escadrons de la mort : l’école française
par Ana Bianco
Article publié le 22 octobre 2004
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Le film documentaire Escadrons de la Mort : l’école française, réalisé par la journaliste et historienne française Marie-Monique Robin décrit la participation et la collaboration des militaires français avec les dictatures sud-américaines durant les années 1970 et 1980, en particulier avec la junte militaire argentine [1976 - 1983, ndlr].

Dans un entretien avec le quotidien argentin Pagina 12, Marie-Monique Robin rappelle : « L’Etat Major argentin a proposé en 1959 un accord pour que des experts français donnent des cours et agissent en tant que conseillers payés par l’Armée argentine dans le domaine de la "guerre anti-subversive". La mission militaire française permanente à Buenos Aires, composée essentiellement de vétérans de la guerre coloniale en Algérie (1954-1962), est restée en place jusqu’en 1981, avec l’appui des gouvernements argentin et français. Les méthodes utilisées dans la "Bataille d’Alger" [le 7 janvier 1957, les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger - 800.000 habitants - sont attribués au général Jacques Massu, qui commande quelque 6000 parachutistes, ndlr] ont été exportées à l’Ecole de Guerre de Buenos-Aires. Cela a été le cas notamment en ce qui concerne la conception de l’ennemi intérieur, qui était à la base de la doctrine française, issue de leur expérience dans la lutte contre un ennemi en milieu urbain. En effet, pour les militaires argentins, jusqu’à l’arrivée des Français, l’ennemi venait de l’extérieur, du Chili, du Paraguay. Mais avec cette nouvelle conception, l’ennemi pouvait être un voisin, un enseignant, un péroniste ou un militant de gauche qui mettait en péril les valeurs occidentales. Et pour vaincre cet ennemi caché, entremêlé à la population, dépourvu d’uniforme, il fallait mettre en oeuvre les méthodes de la "doctrine française" ou "école française". Le renseignement est fondamental : et qui dit renseignement dit interrogatoire, et donc torture (pour prétendument tirer les informations). Et ensuite, pour se débarrasser des torturés, on les fait disparaître.  »

Escadrons de la mort : l’école française commence par la voix de quelques ex-combattants français en Indochine et en Algérie qu’on entre dans le sujet. Il y a également des témoignages de quelques élèves exemplaires comme, entre autres, l’ex-ministre de l’Intérieur pendant la dictature, Albano Harguindeguy, l’ex-président, de fait, Reynaldo Bignone, et Manuel Contreras, chef de la DINA, la police secrète chilienne.

Ces témoignages historiques sont complétés par les récits de deux ex-cadets de la Marine, emprisonnés et renvoyés parce qu’ils ont dénoncé l’utilisation de la torture, et par les histoires de quelques survivants et de Horacio Mendez Carrera, avocat des disparus français en Argentine, et de Maria del Rosario Cerruti, une mère de la Plaza de Mayo [ces femmes qui ont, avec une volonté et un courage sans faille, réclamé dès avril 1977 que la vérité soit faite sur les crimes de la dictature au pouvoir].

En quoi a consisté la participation des militaires français durant la dernière dictature en Argentine ?

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Marie-Monique Robin (Source : Página 12)

C’est en 1957 que les premiers officiers argentins, dont Alcides Lopez Aufranc, sont arrivés à Paris pour suivre durant deux ans des cours de l’Ecole de Guerre. A cette époque, Fidel Castro n’était pas au pouvoir à Cuba, la guérilla argentine n’existait pas en tant que telle, et le poids du Parti communiste n’était pas important. A l’époque où Lopez Aufranc se formait à Paris, il y avait la Guerre froide ; il n’y avait pas d’ennemi, mais ils étaient convaincus que la Troisième Guerre mondiale menaçait.

Dans le film, le général Balza explique cela très clairement lorsqu’il dit - en parlant des militaires argentins à la fin des années 1950 - qu’ils se préparaient pour une guerre virtuelle, fictive. Dans la pratique, l’arrivée des Français en Argentine a entraîné une extension massive des services de renseignements et l’utilisation de la torture en tant que principale arme de la guerre anti-subversive dans le concept de guerre moderne. Comme la population civile est méfiante, il fallait quadriller le territoire : on attribuait à chaque général une zone, et des sous-zones étaient confiées à un capitaine ou à un lieutenant.

Quelles sont les différences dans l’utilisation de la technique militaire en Algérie et en Argentine ?

Bignone l’exprime très bien dans le film lorsqu’il dit textuellement : "L’ordre de bataille de mars 1976 est une copie de la bataille d’Algérie". Les décrets signés, en 1975, durant le gouvernement d’Isabel Perón pour exterminer la guérilla et les décrets militaires qui ont instauré la dictature [en 1976, ndlr], ont tous les deux été inspirés de textes français. La célèbre Bataille d’Alger était caractérisée par le fait que les pouvoirs de la Police ont été délégués à l’Armée, et en particulier aux parachutistes. La police était sous le contrôle de l’Armée, et ce sont les militaires eux-mêmes qui menaient les interrogatoires. On y a également pratiqué les disparitions forcées, avec un bilan de 30.000 personnes disparues.

Le film affirme que les militaires argentins ont été les meilleurs élèves de l’école française. Pourquoi ?

L’Argentine est le seul pays où il y a eu une mission militaire permanente pendant 20 ans. Aux Etats-Unis, les militaires français ne sont restés que deux ou trois ans. Au Brésil, ils ont donné des cours ponctuellement à Manaus [capital de l’Etat Amazonas, ndlr]. Ce n’est pas un pur hasard si les militaires français sont restés en Argentine pendant 20 ans sans discontinuer. Il y a eu des liens entre l’extrême droite française et l’Argentine depuis les années 1930. L’intégrisme catholique français a joué un rôle très important dans l’exportation de la doctrine française, en lui fournissant une base idéologique, notamment par le biais de l’ainsi dénommée "Cité catholique". Celle-ci fut créée par Jean Ousset, un ex-secrétaire de Charles Maurras, qui a été l’un des leaders de l’extrême droite en France. La Cité éditait une revue, Le Verbe, qui a eu beaucoup d’influence sur les militaires durant la guerre d’Algérie, notamment pour justifier l’utilisation de la torture.

A la fin des années 1950, la Cité catholique [courant catholique intégriste, ndlr] s’est installée en Argentine sous le même nom, et avec la même revue. Elle organise des cellules à l’intérieur de l’armée et connaît un développement important pendant le gouvernement du général Onganía [en 1969, ndlr].

Le personnage clé de cette organisation est le père Georges Grasset, qui a été le confesseur personnel de Videla [un des chefs de la junte militaire argentine, ndlr], et qui vit encore en Argentine. Guide spirituel de l’OAS (l’organisation de l’armée secrète) qui, avec ses commandos Delta (escadrons de la mort) a essayé d’empêcher par les armes l’indépendance de l’Algérie. Dans l’Armée argentine, il existait un courant ultra-catholique intégriste, qui explique pourquoi l’influence des Français a été si importante. Lorsqu’il vient à Buenos Aires - Grasset vit à la Rue Tucuman n°1561, 4e étage, appartement 37 - il entretient des liens avec la congrégation de Monseigneur Lefebvre, un évêque intégriste français qui a depuis été excommunié par le Vatican [Il est décédé en 1991 - né en 1905 ; la Congrégation a toujours son centre à Ecône, en Valais-Suisse, sous le nom de Fraternité sacerdotale Saint Pie X, ndlr]. Cette congrégation possède quatre monastères en Argentine, la principale à La Reja. Lorsque je suis allée à La Reja, j’ai parlé avec un curé français qui m’a dit : « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer  ». C’est là que j’ai rencontré Luis Roldan, ex-sous secrétaire du Culte sous Menem [président de l’Argentine entre 1989 et 1999, ndlr]. Il m’a été présenté par Dominique Lagneau, le curé directeur du monastère, comme étant « Monsieur Cité catholique en Argentine  ».

L’influence française a été théorique, technique et idéologique. Bruno Genta et Juan Carlos Goyeneche représentent cette idéologie, partagée par les officiers qui allaient prendre le pouvoir en Argentine 20 ans plus tard. Le coup militaire de 76 est le fruit d’une lente préparation qui a débuté dans les années 1950.

Est-ce que vous avez dû utiliser une caméra cachée pour certaines séquences ?

Je l’ai notamment utilisée pour la rencontre avec Bignone [le général Reynaldo Bignogne est nommé Président par la Junte en juillet 1982 ; alors que la crise du pouvoir est à son sommet suite à la guerre des Malvinas de 1982 contre la Grande-Bretagne de Thatcher, ndlr]. Bignogne m’a reçu à cause du livre - qui sera édité par les éditions Sudamericana l’année prochaine, et qui portera le même titre que le film - et je me suis présentée comme historienne de l’extrême droite.

Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas  » ?

Source : Página 12 (http://www.pagina12web.com.ar), Argentine, 13 octobre 2004.

Traduction : revue A l’encontre (http://www.alencontre.org).

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