A la veille des élections, une contradiction appelée Uruguay
par Eduardo Galeano
Article publié le 31 octobre 2004

« Nous, les Uruguayens, avons tendance à croire que notre pays existe, mais le monde ne s’en rend pas compte. Les grands médias de communication, ceux qui ont une influence universelle, ne mentionnent jamais cette très petite nation, perdue au sud de la carte du monde. » Cette affirmation du célèbre auteur des « Veines ouvertes de l’Amérique latine  », l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, n’est guère contestable.
L’Uruguay vit aujourd’hui, 31 octobre 2004, une journée historique qui devrait voir, pour la première fois, la gauche arriver au pouvoir. Certes, le pays n’a pas le même poids sur la scène internationale que le Brésil, l’Argentine ou les Etats-Unis, qui occupent maintenant l’essentiel de l’attention médiatique puisque le lamentable spectacle de la campagne présidentielle est dans sa dernière ligne droite ; mais cette très probable victoire de la gauche représente néanmoins un important changement qui peut participer à la modification des rapports de force régionaux.

Nous avons donc décidé, en cette journée historique pour la nation sud-américaine, de publier un remarquable texte d’Eduardo Galeano. Cet article a été écrit en 1999, à la veille de la précédente joute électorale pour la présidence de l’Uruguay. Il garde cependant toute son actualité. A l’époque, les voeux de l’auteur n’avaient pas été exaucés, mais cinq années sont passées depuis. (RISAL)

Nous, les Uruguayens avons tendance à croire que notre pays existe, mais le monde ne s’en rend pas compte. Les grands médias de communication, ceux qui ont une influence universelle, ne mentionnent jamais cette très petite nation, perdue au sud de la carte du monde.

Exceptionnellement, il y a quelques mois, la presse britannique s’est occupée de nous, dans le cadre de la visite du prince Charles. Le prestigieux quotidien The Times a informé ses lecteurs que la loi uruguayenne autorisait le mari trahi à couper le nez de la femme infidèle et à castrer l’amant. The Times a attribué ces mauvaises coutumes de notre vie conjugale aux troupes coloniales britanniques : on le remercie pour cette gentillesse mais nous ne sommes pas tombés si bas en vérité. Ce pays barbare, qui a aboli les châtiments corporels dans les écoles 120 ans avant la Grande-Bretagne, n’est pas ce qu’il parait être quand on le regarde d’en haut et de loin. Si les journalistes descendaient de l’avion, ils pourraient avoir quelques surprises.

Nous, les Uruguayens, sommes peu nombreux, pas plus de trois millions. Nous pourrions tous occuper un seul quartier de n’importe quelle grande ville du monde. Trois millions d’anarchistes conservateurs : nous n’aimons pas que quelqu’un nous commande, et il nous coûte de changer. Quand nous décidons de changer, c’est du sérieux. Il souffle, maintenant, dans le pays, de bons vents de changement. Il va être l’heure que nous cessions d’être les témoins de nos malheurs. L’Uruguay a longtemps subi sa propre décadence, depuis les époques où nous savions être à l’avant-garde de tout. Les acteurs étaient devenus spectateurs. Trois millions d’idéologues politiques, et la politique réelle aux mains des "politiqueros" [terme péjoratif pour parler des politiciens, ndlr] qui ont converti les droits des citoyens en faveur du pouvoir ; trois millions de directeurs techniques de football, et le football uruguayen vivant de la nostalgie ; trois millions de critiques de cinéma, et le cinéma national restant toujours une espérance.

Le pays qui est vit en perpétuelle contradiction avec le pays qui a été. La journée de travail de huit heures a été imposée par la loi, en Uruguay, un an avant les Etats-Unis et quatre ans avant la France ; mais aujourd’hui trouver un travail est un miracle, il est encore plus miraculeux de remplir la gamelle en travaillant seulement huit heures : seul Jésus pourrait le faire s’il était uruguayen et s’il était encore
capable de multiplier les pains et les poissons. L’Uruguay a adopté une loi sur le divorce 70 ans avant l’Espagne, et le vote des femmes 14 ans avant la France ; mais la réalité continue à traiter les femmes pire que les tangos, c’est dire ; et les femmes brillent par leur absence dans le pouvoir politique, il y a juste quelques petites îles féminines dans une mer de mâles.

Ce système, fatigué et stérile, trahit non seulement sa propre mémoire, mais en plus survit en perpétuelle contradiction avec la réalité. Le pays dépend des exportations de viandes, de cuirs, de laine et de riz, mais la campagne restent entre les mains d’un petit groupe. Ces derniers, qui vantent les vertus de la famille chrétienne mais renvoient leurs travailleurs qui se marient, accaparent tout. En attendant, celui qui veut de la terre pour travailler reçoit une claque sur le nez et celui qui a obtenu une petite parcelle, dépend de crédits que les banques octroient toujours à celui qui possède et jamais à celui qui en a besoin. Ecoeurés de recevoir un peso pour
chaque produit qui en vaut dix, les petits producteurs ruraux finissent par venir chercher une meilleure chance à Montevideo. Dans la capital du pays, centre du pouvoir bureaucratique et de tous les pouvoirs, arrivent les désespérés, espérant le travail que leur refusent les fabriques couvertes de toiles d’araignées. Beaucoup finissent par vivre des ordures ou continuent le voyage à partir du port ou de l’aéroport.

En matière de contradictions entre le pouvoir et la réalité, nous sommes les champions du monde que nous ne sommes pas au football. Sur la carte du monde, entouré par ses grands voisins, l’Uruguay ressemble à un nain. Peut-être pas à ce point-là. Nous avons cinq fois plus de terres que la Hollande et cinq fois moins d’habitants. Nous avons plus de terres cultivables que le Japon et
une population quarante fois inférieure. cependant, les Uruguayens sont nombreux à émigrer parce qu’ici ils ne trouvent pas leur place sous le soleil. Une petite population âgée : peu d’enfants naissent, dans les rues on voit plus de fauteuils roulants que de landaus de bébés. Quand ces peu nombreux enfants naissent, le pays les expulse. Nous exportons des jeunes. Il y a des Uruguayens jusqu’en Alaska et à Hawaï. Il y a une vingtaine d’années, la dictature militaire a contraint beaucoup de monde à l’exil ; en pleine démocratie, l’économie en condamne encore plus. L’économie est conduite par les banquiers, qui pratiquent le socialisme en socialisant leurs frauduleuses banqueroutes et le capitalisme en offrant un pays de services. Pour entrer par la porte de service du marché mondial, ils nous réduisent à un sanctuaire financier avec secret bancaire, quatre vaches derrière et vue sur mer. Dans cette économie, les gens sont excédés, aussi peut soient-ils.

Modestie mis à part, il faut tout dire, pour de bonnes raisons nous mériterions aussi de figurer dans le livre Guinness des records. Durant la dictature militaire, il n’y a pas eu en Uruguay ne serait-ce qu’un seul intellectuel important, un seul scientifique approprié, un seul artiste représentatif, pas un seul, disposé à applaudir les hommes au pouvoir. Et dans les temps qui courent, maintenant en démocratie, l’Uruguay a effectué une consultation populaire fin 1992 : 72 % des Uruguayens ont décidé que les services publics essentiels continueraient à être publics. La nouvelle n’a pas mérité une seule ligne dans la presse mondiale, alors que c’était une insolite preuve de bon sens. L’expérience d’autres pays latino-américains nous enseigne que les privatisations peuvent engraisser les comptes bancaires de quelques politiques, mais multiplie la dette externe, comme cela s’est passé en Argentine, au Brésil, au Chili et au Mexique dans les dix dernières années ; et les privatisations humilient, à prix de banane, la souveraineté.

L’habituel silence des grands médias de communication a empêché toute possibilité, aussi minime soit-elle, que le plébiscite en faveur des services publics serve d’exemple hors des frontières.

Mais, à l’intérieur des frontières, cet acte collectif d’affirmation nationale à contre-vent, ce sacrilège contre la dictature universelle de l’argent, a annoncé que l’énergie de dignité que la terreur militaire avait voulu annihiler était toujours vivante. Que ces lignes servent, si à quelque chose elles doivent servir, comme argument pour voter en faveur du Frente Amplio-Encuentro Progresista. Reste la confirmation par les urnes, lors des élections à venir, de la vocation de ce paradoxal pays, dans lequel je suis né et dans lequel je vais renaître.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), 31 octobre 1999.

Traduction : Fab (santelmo@no-log.org), Montevideo, 28 octobre 2004.

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