Election présidentielle le 31octobre 2004
La gauche uruguayenne : de l’hégémonie culturelle à l’hégémonie politique
par Raúl Zibechi
Article publié le 30 octobre 2004

Le Frente Amplio est un cas unique en Amérique latine, en raison de la
profonde implantation que la gauche uruguayenne a développée dans la société
uruguayenne. L’hégémonie politique, qui est sur le point de se concrétiser, a été précédée d’une hégémonie culturelle construite au cours des trois dernières décennies.

Du point de vue des alliances, du programme et des stratégies, la gauche politique uruguayenne, regroupée au sein de Encuentro Progresista-Frente
Amplio-Nueva Mayoría
, est une force de centre-gauche, qui va des révolutionnaires radicaux jusqu’à des personnalités de centre-droite. Mais si nous l’observons depuis la base, nous nous trouvons face à un vaste
réseau socioculturel qui touche tout le pays et tous les secteurs sociaux, et qui concerne les plus diverses manifestations de la vie : des relations familiales au sport et à la culture.

L’une et l’autre réalités sont parvenues à coexister en harmonie - malgré certains désaccords ponctuels - de la même manière que les divers secteurs qui composent l’alliance ont établi des formes stables et durables de cohabitation, en laissant de côté les disputes idéologiques et en concentrant les forces pour la conquête du gouvernement.

L’unité comme stratégie

Quand il fut fondé en 1971, le Frente Amplio regroupa deux des trois traditions de la gauche uruguayenne : communistes et socialistes s’unissaient pour la première fois, en écartant seulement les courants anarchistes [1]. A cette alliance ont participé depuis le début des secteurs qui se sont identifiés avec la lutte armée du Mouvement de libération nationale -Tupamaros. Jusque-là, il s’agissait d’accords habituels au sein de la gauche. Cependant la Démocratie chrétienne (qui dans d’autres pays, et à cette époque, a refusé toute collaboration avec la gauche) et des secteurs en rupture avec les partis traditionnels, dont des anciens ministres connus, comme Zelmar Michelini, et des groupes nationalistes ou blancos, qui ont abandonné leur parti au cours des nombreux conflits qui ont marqué les années 60, ont rejoint l’organisation.

Sceller l’unité avec une telle hétérogénéité ne fut pas simple. Ce sont les communistes qui firent preuve de la plus grande flexibilité pour attirer des alliés, cédant sur les points qui provoquaient le plus de frictions. La gauche fut habile pour placer à sa tête - dans un moment de grande polarisation politique avec la guérilla et les syndicats - un général à la fin d’une longue et reconnue carrière dans les forces armées : Liber Seregni. Inconnu avant de d’être proclamé candidat à la présidence pour le Frente Amplio, Seregni fit preuve d’habilité comme stratège, en donnant la priorité à la négociation et au dialogue sur la confrontation et à l’élargissement du spectre des alliances sans trop s’attacher aux options idéologiques ; attitudes qui à un moment ont pu être attaquées pour leur pragmatisme excessif, mais qui obtinrent quasiment toujours de bons résultats.

Cependant, ce fut la dictature (1973-1985) qui scella l’unité de la force politique récemment constituée, et une bonne partie de sa légitimité. A partir de la retour de la démocratie, la gauche récupéra non seulement sa légalité mais aussi une position très à part sur la scène politique. La légitimation fut notoire à travers la reconnaissance de ses dirigeants, qui dépassa les frontières politiques et idéologiques, non seulement en ce qui concerne Seregni, mais aussi pour des dirigeants tupamaros comme Raúl Sendic, qui supporta treize années de tortures et de prison dans des conditions très dures, passant des mois dans des citernes
avec de l’eau jusqu’aux chevilles. La dictature consolida l’identité de la gauche, autant au niveau de ses bases qu’à celui des dirigeants, au travers d’une sorte de "pacte de sang" qui scella des loyautés. En parallèle, les changements politiques opérés par la dictature, et ensuite approfondis par le néolibéralisme, homognéisèrent la variété des stratégies et des formes de lutte vers une focalisation sur les élections et le changement à travers l’accès constitutionnel au gouvernement.

L’hégémonie culturelle

C’est sous le régime autoritaire que la gauche, comme culture d’opposition et de résistance, s’est rendu hégémonique dans les principales manifestations culturelles et de la vie quotidienne collective. Malgré la dure répression et l’émigration massive, la culture de gauche s’est conservée en se repliant dans l’environnement familial, où elle perdura avec force et se recréa sur la base de puissantes solidarités. Sur ce point, il faut ouvrir une brève parenthèse, vu que l’histoire particulière de l’Uruguay imprègne à plusieurs niveaux la propre gauche et est un facteur clef pour expliquer sa force actuelle.

L’Uruguay n’a pas eu d’oligarchie et a été gouverné depuis le début du vingtième siècle par une "classe politique" séparée de la bourgeoisie commerciale, dominante dans l’économie. La marque de José Batlle y Ordóñez (le "batllismo"), deux fois président après 1904 [président de 1903 à 1907 et de 1911 à 1915, ndlr], architecte d’une législation sociale avancée, d’un Etat laïque avec vocation sociale et économique, et arbitre conciliateur des conflits sociaux, a généré un climat de paix et de stabilité. La faible densité de population, la prédominance écrasante de la population européenne et l’absence de conflits internes d’envergure à partir de l’échec, en 1904, des épisodes insurrectionnels ruraux menés par les "blancos" [2], ont ouvert la voie au projet social-démocrate. L’homogénéité ethnique et socioculturelle s’est traduit par la prédominance d’une culture de classes moyennes, qui fit de l’éducation sa forme d’ascension sociale. L’histoire du pays fut modelée par le "battllismo", même avec le temps, le Parti Colorado s’est transformé en une sorte de "parti d’état", et avec lui sont apparus la corruption, le clientélisme et des formes diverses d’autoritarisme, même en démocratie.

Quand le pays batllista s’effondra, après l’échec du modèle de substitution des importations, vers la fin des années 50, la gauche hérita de cet imaginaire de progrès en paix et favorisant l’égalité des chances, avec un état régulateur et contenant les différences de classe. On peut dire également que sans l’histoire particulière du "pays batllista", il n’aurait pas été possible de construire une gauche unitaire, crédible pour l’immense majorité des Uruguayens de tous les secteurs sociaux.

La gauche a développé une hégémonie culturelle bien avant d’être majoritaire au niveau électoral. L’université publique et le théâtre sont, depuis plus d’un demi-siècle, des bastions non partisans d’une gauche de classes moyennes. dans les années 60, la culture de gauche était déjà hégémonique chez les universitaires [3]. Avec les années, la gauche comme sentiment devint majoritaire dans la musique populaire, dans le carnaval et dans les principales manifestations de masse, y compris chez quelques étoiles du football qui ne cachent pas leur préférence pour le Frente Amplio. La gestion municipale de Montevideo, depuis 1990, où réside la moitié de la population du pays, a contribué à garantir et approfondir cette hégémonie culturelle et sociale, sans laquelle la gauche ne pourrait rêver de conquérir le gouvernement. Mais, en quoi consiste cette hégémonie ? Comment les idées-force qu’incarne le Frente Amplio (état social,
gouvernement honnête, souveraineté national, justice sociale, entre autres) se sont converties en "sens commun" chez les Uruguayens du début du vingt et unième siècle ?

Un réseau social de base

Depuis ses premiers pas, le Frente Amplio a apporté une originalité qui sera avec les années, une des clefs de sa pénétration dans la société : les comités de base, où se groupent les militants et activistes de tous les courants qui le composent. Le dense réseau de comités s’est transformé en espaces de socialisation, dans lesquels s’est construite une identité "frenteamplista" qui a dépassé les identités antérieures. Ceci est une des particularités de la gauche uruguayenne : l’unité est beaucoup plus que la somme des différentes parties, c’est "autre chose", qui fait la différence avec d’autres modèles et processus.

Le réseau de la gauche est impressionnant. Il y a deux ans, le Frente Amplio avait 207.000 adhérents ou affiliés, dans un pays de trois millions d’habitants, c’est à dire un peu plus de 10% des adultes [4]. Lors des élections de 1999, le Frente Amplio récolta 800.000 votes, ce qui suppose que sont "organisés" rien de moins qu’un votant sur quatre et un électeur sur dix. Actuellement il y a 300 comités de base, mais lors de la transition démocratique [après la dictature, ndlr] il existait seulement à Montevideo quelques 500 comités (1,2 millions d’habitants), un pour 2.500 habitants. Un tel réseau est à la base de la croissance soutenue de la gauche uruguayenne, et c’est de plus ce qui lui a permis de se maintenir et de continuer sa marche en avant malgré l’échec du socialisme et les déroutes électorales successives.

Un évènement marquant transcendental pour comprendre la croissance de la gauche fut l’approbation en 1986 de la loi de caducité (ou loi d’impunité), approuvée par les Blancos et les Colorados. Elle stipule que l’état uruguayen renonce à juger et condamner les militaires impliqués dans les violations des droits humains. Pour une population habituée à vivre dans un pays où tous sont égaux devant la loi, ce fut un coup de massue. La réaction fut la naissance d’un impressionnant mouvement social pour déroger la loi d’impunité, qui se traduisit par la formation de quelques 300 commissions de quartier dans tout le pays, intégrées non seulement par des frenteamplistas mais aussi par des Blancos et des Colorados progressistes. Le débat national, généré durant plus de deux ans dans les réseaux sociaux de base, dépassa les limites politiques, sociales et géographiques d’une gauche qui jusqu’à cette époque était confinée à la capitale. A partir de ce moment, et malgré l’échec du référendum [référendum organisé en 1989 et qui a consolidé cette loi, ndlr], de nouveaux secteurs en rupture avec les partis traditionnels ont rejoint le Frente et se regroupèrent d’abord sous le nom de Encuentro Progresista, puis plus tard sous celui de Nueva Mayoría.

Autre particularité du processus uruguayen : la gauche parvint à freiner les privatisations et le néolibéralisme, non seulement à travers la mobilisation mais aussi par la récupération de la puissante tradition étatiste née avec le battlismo. Lors du référendum de 1992, 70% des Uruguayens votèrent contre les privatisations, tandis que la gauche ne comptabilisait alors même pas 30% de votes. A l’apogée de l’ère des privatisations dans le monde entier, le sens commun des Uruguayens indiquait que c’était un mauvais chemin. A un certain moment, au cours des deux dernières
décennies, ce sens commun a basculé en faveur de la gauche, qui est restée à son tour comme l’unique force politique capable de le mettre à un mouvement.

Crise néolibérale et accès au gouvernement

La crise du néolibéralisme a accéléré la fin des gouvernements de la droite, mais en réalité le triomphe de la gauche n’était qu’une question de temps, vu que des tendances, historiques mais aussi générationnelles, présentes dans la société, minèrent de manière irréversible l’hégémonie des partis traditionnels.

La crise économique de 2002 fut fatale pour la droite. Une idée de la dimension du changement en cours est donnée par l’effondrement du Parti Colorado, qui est passé en peu d’années de plus de 40% de soutien populaire à un rachitique 10% des intentions de vote. La récession s’est installée en Uruguay en 1999, du fait de la stagnation de l’économie argentine. Entre janvier et juillet 2002, l’indice risque-pays [5] est passé de 220 à 3.000 points ; la corrida financière [6] a emporté 45% des dépôts bancaires ; le prix du dollar a doublé et le produit intérieur brut (PIB) a chuté à la moitié de son niveau de 1998. Le chômage a grimpé à 20% et le pourcentage de la population en dessous du seuil de pauvreté a atteint 40%.

En Uruguay, la crise économique n’a pas généré une situation de crise politique ni de déstabilisation, et a été canalisée vers le terrain électoral, dans un pays où l’état, bien qu’affaibli, fonctionnait toujours ; où la culture politique a déplacé depuis longtemps, le centre de gravité du politico-social au politico-électoral.

Cette gauche pourra-t-elle changer le pays ? Cela dépend de ce que nous entendons par changer. S’il s’agit de gestions publiques plus honnêtes, plus ordonnées et plus favorables aux pauvres, ceci ne fait aucun doute. S’il s’agit de sortir du néolibéralisme et de contribuer à implanter un modèle de développement plus juste et équilibré, on peut douter qu’une gauche modérée dans un petit pays très endetté puisse mettre en œuvre des changements de longue durée.
L’impression est que tout dépendra des rapports de forces régionaux -en particulier des rôles que décident de jouer le Brésil et l’Argentine-, mais aussi des capacités du mouvement social affaibli - centré encore sur les travailleurs ayant un emploi stable - à parvenir à dépasser sa crise et à inclure les nouveaux pauvres, qui sont les plus intéressés par des changements radicaux de grande ampleur.

Notes :

[1Le Frente Amplio adopta intégralement la programme de la Convention nationale des travailleurs, créée en 1964 et du Congrès du peuple, confluence de plus de 700 organisations sociales, qui s’est tenu en en 1965 et exigeait la nationalisation des opérations bancaires et du commerce extérieur, le non paiement de la dette extérieure et une réforme agraire.

[2Les deux partis traditionnels de l’Uruguay sont les blancos (conservateurs), qui se recrutent essentiellement dans les campagnes, et les colorados, c’est-à-dire les « rouges » (libéraux), issus des milieux urbains. (ndlr)

[3Deux exemples de cette présence sont l’hebdomadaire Marcha, un des plus prestigieux d’Amérique latine, et la création du collège de médecins qui fut baptisé, en 1920, Syndicat médical d’Uruguay, qui a inspiré le système mutuel de santé auquel sont affiliés depuis des décennies la majorité des habitants de Montevideo.

[4Les "adhérents" payent une cotisation mensuelle et élisent les autorités de leur comité et du Frente Amplio ; les comités de base se regroupent en coordinations de zone (18 à Montevideo et autant dans l’intérieur du pays). Les bases sont représentées par leurs délégués dans les [assemblées] pléniaires nationales et le bureau politique, organes permanents de direction entre les congrès.

[5L’indice "risque pays" mesure la capacité financière d’un pays de payer sa dette extérieure. (ndlr)

[6Des milliers de perosnnes ont retiré leur argent des banques. (ndlr)

Source : Agencia Latinoamericana de Informacion - ALAI (http://alainet.org), 26 octobre 2004.

Traduction : Fab (santelmo@no-log.org).

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