Entretien avec Bernardo Mançano Fernandes
Le Mouvement des Sans-Terre : la reconstruction de la dignité humaine
par Raúl Zibechi
Article publié le 20 décembre 2004

Tandis que d’autres mouvements sociaux s’affaiblissent avec l’arrivée au pouvoir de forces progressistes ou de gauche, qui généralement leur “prennent” leurs drapeaux historiques et remettent en question leur autonomie, le cas du Mouvement des Sans Terre (MST) du Brésil est complètement à l’opposé. Au cours des deux années du gouvernement Lula, il n’a cessé de se consolider, au point qu’aujourd’hui il y a plus d’acampados [1] que jamais il n’y a eu au cours de ses vingt années de travail pour la réforme agraire et pour l’organisation des plus pauvres.

Bernardo Mançano Fernandes, géographe et conseiller du MST, auteur de plusieurs livres sur le mouvement le plus important d’Amérique latine (dont « A formação do MST no Brasil  », éditions Vozes, 2000, indispensable pour comprendre l’histoire du mouvement), soutient dans cet entretien que « le processus de territorialisation est un triomphe du MST  », et que « le mouvement se reproduit dans la conquête de la terre ».

Comment définiriez-vous l’actuelle politique du gouvernement Lula envers le secteur agricole et envers les paysans sans terre ?

Au Brésil, nous avons deux ministères qui s’occupent du développement agricole : l’un est le ministère de l’Agriculture, qui s’intéresse à l’agriculture capitaliste ou l’agrobusiness, l’autre est le ministère de Développement Agraire, qui se consacre à l’agriculture paysanne et à la réforme agraire. Les grands propriétaires ruraux “ont choisi” le premier, qui défend les intérêts de l’agrobusiness. Autrement dit, il n’y a eu aucun changement de politique avec le gouvernement Lula, par rapport au gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, qui lui-même avait maintenu la même politique que les gouvernements de la dictature militaire.

Les grands propriétaires se retrouvent avec 90% des ressources pour des investissements dans l’agriculture. De l’autre côté, le ministère du Développement agraire n’a que 10% des ressources. En 2003, j’ai fait partie de l’équipe qui a élaboré le II Plan national de réforme agraire, qui avait pour objectif d’installer un million de familles durant le gouvernement Lula, mais le plan n’a pas été accepté par le gouvernement, qui a présenté une proposition pour installer 530.000 familles. En 2003, le gouvernement n’a installé que 38.000 familles, et en 2004, jusqu’au mois de novembre, il n’en avait installé que 44.000.

A ce rythme, le gouvernement Lula ne parviendra même pas à tenir sa promesse d’installer 530.000 familles. Les mouvements paysans, en particulier le MST, réalisent des occupations de terre toutes les semaines. Il y a autour de 200.000 familles acampadas. Mais cette forme de pression n’est pas suffisante pour que le gouvernement réponde aux demandes des familles sans terre. Face à cette réalité, il est clair que le gouvernement maintient le caractère d’une politique compensatoire, en accord avec ce qu’exigent la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Quelles sont les raisons pour lesquelles la réforme agraire avance de façon aussi lente ?

Il y a deux raisons : la première, parce que les organisations multilatérales (Banque mondiale et FMI), qui sont celles qui déterminent la politique interne, acceptent uniquement la réforme agraire comme politique compensatoire, c’est à dire pour répondre partiellement aux pressions des mouvements paysans, afin d’éviter des conflits majeurs. L’autre raison, c’est que le gouvernement Lula lui-même ne croit pas en la réforme agraire comme une politique de développement territorial, qui puisse changer la structure foncière, la structure de la population et du pouvoir, et promouvoir une autre politique pour l’agriculture. Les partis politiques brésiliens n’ont pas non plus de propositions, ni n’engagent des actions pour défendre la réforme agraire. Ils ne font que répondre aux pressions des paysans sans terre.

Vous avez dit que pour le MST, le principal ennemi n’était plus le latifundio, mais l’agrobusiness Cette définition ne suppose-t-elle pas un affrontement de fait avec le gouvernement du Parti des travailleurs, dans la mesure où l’agrobusiness occupe une place importante dans le cabinet Lula et dans sa politique économique ?

La modernisation technologique de l’agriculture et la globalisation ont créé une nouvelle réalité. De grandes entreprises transnationales investissent au Brésil, elles augmentent la production et la productivité, pendant qu’elles éliminent des emplois et exproprient les paysans. Le gouvernement Lula ne va pas interférer dans ce processus parce qu’il a adopté une politique néolibérale, de sorte que la question agraire au Brésil tend à intensifier les inégalités. Il n’y aura pas d’autre voie pour les paysans que d’occuper les terres de l’agrobusiness. Pour vous donner une idée, l’agrobusiness génère un poste de travail pour 200 hectares, alors que l’agriculture paysanne génère un poste de travail pour 8 hectares. L’agrobusiness contrôle 80% de la surface cultivable, il a 90% des ressources, et produit 60% de la production agricole nationale. Les paysans, qui n’ont que 10% des ressources, produisent 40% de la production nationale sur à peine 20% de la surface cultivable. A partir de ces données, il ne fait aucun doute que l’agrobusiness n’intéresse que les capitalistes, car il génère beaucoup de richesse et beaucoup de misère dans le pays. Et une partie de cette richesse sert à payer la dette externe. Autrement dit, plus nous travaillons, plus nous sommes pauvres. Le gouvernement PT s’illusionne avec l’agrobusiness, et la majeure partie des intellectuels brésiliens s’illusionne également, et ne perçoit pas le retard que ce modèle représente pour le Brésil.

Le MST semble de plus en plus fort : cinq mille assentamentos, 200.000 acampados sur le bord des routes, plus de cent occupations lors de « l’avril rouge ». Quels seront les prochains pas du mouvement ? N’ont-ils pas peur que les occupations finissent par affaiblir Lula et favoriser le retour de la droite ?

Effectivement, c’est le grand dilemme du MST. La droite attend que les mouvements paysans fassent tomber le gouvernement pour revenir au pouvoir. Le MST a été très prudent. C’est la première fois dans l’histoire du Brésil que nous vivons cette expérience d’un parti des travailleurs au pouvoir. Il faut donc faire très attention. Le MST ne va pas ralentir le rythme des occupations, parce qu’elles n’affaiblissent pas le gouvernement. Ce qui l’affaiblit, c’est sa propre politique économique. Le MST doit aider le gouvernement Lula à atteindre ses objectifs, et les occupations de terres sont une forme de lui faire tenir partiellement ses promesses. Mais nous reconnaissons qu’élire notre président n’est pas suffisant pour changer le pays. Il faut élargir l’organisation du peuple, et créer de nouveaux espaces politiques pour dépasser cette réalité. Nous avons encore deux ans de gouvernement pour apprendre à nous mettre en relation avec un gouvernement qui ne fait pas grand-chose, mais qui peut s’améliorer si nous l’appuyons. Cependant, nous avons la certitude que ce gouvernement n’est pas celui que l’on espérait. Mais cela ne fait pas de mal de rêver. Nous allons rester attentifs, pour lutter pour nos principes, et continuer d’essayer de changer le Brésil. Nous savons que le Brésil ne changera que s’il change avec le reste de l’Amérique latine.

Un des aspects les plus fascinants du MST, ce sont les nouvelles formes de vie qui existent dans les assentamentos, depuis les formes de production coopératives, jusqu’à l’éducation. Jusqu’à quel point ce type de relations « non capitalistes » se consolident-elles et s’étendent-elles ?

Sans aucun doute, la plus belle chose que l’on peut observer dans la lutte pour la terre, c’est la resocialisation des personnes, la reconstruction de la dignité humaine. Quand le latifundio est transformé en assentamento, des centaines de familles construisent leurs maisons, les enfants et les jeunes vont à l’école, la famille a du travail et construit sa communauté, promouvant le développement territorial. A chaque assentamento conquis, à chaque coopérative montée, les relations de travail familiales ou non capitalistes s’étendent et se reproduisent tant dans le travail que dans la lutte, car beaucoup de familles installées contribuent à la formation d’un nouveau groupe de familles pour organiser une nouvelle occupation et conquérir un nouvel assentamento. Et ça, dans tout le Brésil.

Vous avez écrit sur le processus de “territorialisation” du MST, dans le sens de la conquête de la terre comme espace autocontrôlé par le mouvement, d’où se produit un saut qualitatif dans la lutte pour la terre. Croyez-vous que ces “îles” sans terre sont des conquêtes irréversibles ou plutôt qu’il sera nécessaire une longue lutte pour les consolider ?

Le processus de territorialisation est un triomphe du MST. Le mouvement se reproduit dans la conquête de la terre. Il n’y a encore aucune garantie de consolidation, parce que le processus de croissance des inégalités avance plus rapidement que le processus de lutte. Beaucoup de familles installées n’ont pas des revenus suffisants pour avoir une bonne qualité de vie. La résistance augmente de plus en plus, parce qu’il n’existe pas d’autres possibilités de survie. Il n’y a pas de travail, de sorte que la résistance sur la terre s’est montrée la forme la plus efficace de garantir l’existence des familles. Nous vivons dans une menace constante d’expropriation, et dans un effort continu pour garantir les conquêtes.

Jusqu’à quel point le mouvement est-il une alternative pour l’ensemble des personnes sans emplois au Brésil ? La tendance à retourner à la terre pour les secteurs urbains exclus est-elle une tendance ferme, une alternative au chômage et à l’aliénation urbains ?

Le Brésil a connu un exode rural très violent. Entre 1950 et 1980, 40 millions de personnes ont émigré de la campagne à la ville. Ce phénomène est terminé. Aujourd’hui, la croissance de la population urbaine est uniquement végétative. Par ailleurs, on assiste à une migration de la ville vers la campagne, comme conséquence des occupations de terre. Le retour ou le départ pour la campagne représentent une possibilité de changer de vie. De sortir des périphéries urbaines et vivre avec une meilleure qualité de vie. Ce processus n’en est qu’à ses débuts, mais il peut être motivé par le gouvernement fédéral. Le gouvernement croit encore qu’être moderne consiste à vivre à la ville, peu importe comment. Je crois que la trajectoire vécue par les familles qui ont abandonné la ville et vont occuper des terres représente une tendance qui peut augmenter en fonction des politiques que l’on développe. Ce qu’il y a d’intéressant dans ce processus, c’est de voir comment les familles d’origine urbaine obtiennent de bons résultats économiques dans la production agricole, cassant le mythe selon lequel il faut avoir une vocation pour être paysan.

Pour finir, le MST est vu en Amérique latine comme un véritable mouvement alternatif au modèle capitaliste. Croyez-vous qu’au Brésil l’exemple du MST soit imité d’une quelconque manière par les sans toit ou par d’autres pauvres de milieu urbain ?

Sans doute, le MST a construit une forme d’organisation totalement nouvelle, et a été copié par les mouvements de sans toit. Parce qu’ils ont le même objectif : lutter pour la conquête du territoire. C’est pour cette raison que la lutte pour la terre et la lutte pour le logement grandissent au Brésil.

Notes :

[1Résidents des assentamento. Voir à ce propos : "L’expérience de démocratie d’un assentamento des "sans-terre" au Brésil", RISAL, http://risal.collectifs.net/article.... (ndlr)

Source : Servicio Informativo "Alai-amlatina" (http://www.alainet.org), 15 décembre 2004.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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