L’histoire des « escadrons de la mort  » guatĂ©maltèques
par Robert Parry
Article publié le 26 janvier 2005

Bien que de nombreux gouvernements latino-amĂ©ricains se soient livrĂ©s aux sombre pratiques des "disparitions" et des "escadrons de la mort", l’histoire des opĂ©rations au Guatemala est peut-ĂŞtre la mieux documentĂ©e, notamment parce que l’administration Clinton a dĂ©classifiĂ© de nombreux documents Ă la fin des annĂ©es 90.

Selon ces documents, les escadrons de la mort guatĂ©maltèques sont nĂ©s au milieu des annĂ©es 60 dans le cadre d’une formation antiterroriste dispensĂ©e par le conseiller en sĂ©curitĂ© Ă©tasunien John Longon. Au mois de janvier 1966, Longon rĂ©digea un rapport Ă ses supĂ©rieurs sur les aspects Ă la fois officiels et clandestins de sa stratĂ©gie antiterroriste.

Pour ce qui est des aspects clandestins, Longon insista pour qu’une "cellule soit immĂ©diatement mise sur pied" pour la coordination des renseignements relatifs aux questions de sĂ©curitĂ©. Selon le rapport de Longon, "une salle fĂ »t immĂ©diatement prĂ©parĂ©e dans le palais [prĂ©sidentiel] Ă cet effet et des GuatĂ©maltèques furent immĂ©diatement nommĂ©s pour mettre l’opĂ©ration en place".

L’opĂ©ration de Longon au sein du palais prĂ©sidentiel fut le point de dĂ©part de la tristement cĂ©lèbre unitĂ© de renseignement Archivos qui devait ensuite devenir le lieu oĂą Ă©taient approuvĂ©s les assassinats politiques les plus notoires du Guatemala.

Deux mois après le rapport de Langon, une note secrète de la CIA signala l’exĂ©cution clandestine de plusieurs "communistes et terroristes" guatĂ©maltèques dans la nuit du 6 mars 1966. A la fin de l’annĂ©e, selon une note du US Southern Command expĂ©diĂ©e Ă Washington le 3 dĂ©cembre 1966, le gouvernement guatĂ©maltèque se sentait suffisamment en confiance pour demander une aide au gouvernement Ă©tats-unien pour la crĂ©ation d’escadrons spĂ©cialisĂ©s dans les enlèvements.

En 1967, la terreur anti-insurrectionnelle guatĂ©maltèque avait atteint un niveau fĂ©roce. Le 23 octobre 1967, le Bureau de renseignements du DĂ©partement d’Etat fit Ă©tat dans un rapport "d’une accumulation d’Ă©lĂ©ments qui indiquent que l’appareil anti-insurrectionnel [guatĂ©maltèque] avait Ă©chappĂ© Ă tout contrĂ´le." Dans ce rapport, il est aussi notĂ© que les unitĂ©s "antiterroristes" guatĂ©maltèques se livraient Ă des enlèvements, des attentats, des tortures et des exĂ©cutions sommaires "de communistes avĂ©rĂ©s ou supposĂ©s".

Mises en garde sur les droits de l’Homme

L’escalade du nombre de morts au Guatemala dĂ©rangea certains officiels Ă©tats-uniens en poste dans le pays. Le chef adjoint de mission de l’ambassade, Viron Vaky, fit part de ses prĂ©occupations dans un rapport remarquablement naĂŻf qu’il rĂ©digea le 29 mars 1968, Ă son retour Ă Washington. Vaky s’exprima en termes pragmatiques, mais entre les lignes on peut lire ses doutes sur le plan moral.

"Les escadrons officiels sont coupables d’atrocitĂ©s. Les interrogatoires sont brutaux, la torture est employĂ©e et les corps sont mutilĂ©s", Ă©crivit Vaky. "Dans les esprits de nombreux Latino-amĂ©ricains, et, malheureusement, particulièrement parmi la population jeune, sensible et volubile, on nous reproche de couvrir ces mĂ©thodes, quand ce n’est pas de les encourager. Alors notre image est en train de ternir et notre crĂ©dibilitĂ© faiblir lorsque nous affirmons que nous voulons un monde meilleur et plus juste."

Vaky nota aussi les mensonges qui couraient au sein du gouvernement Ă©tats-unien et qui rĂ©sultaient de la complicitĂ© de celui-ci avec un terrorisme d’Ă©tat. "Ce qui aboutit Ă un rĂ©sultat qui personnellement me dĂ©range le plus - nous n’avons pas Ă©tĂ© honnĂŞtes avec nous-mĂŞmes", dit Vaky. "Nous avons fermĂ© les yeux devant le contre-terrorisme, et nous l’avons peut-ĂŞtre mĂŞme encouragĂ© ou bĂ©ni. Nous avons Ă©tĂ© tellement obsĂ©dĂ©s par la peur de l’insurrection que nous avons fini par nous dĂ©barrasser rationnellement de tous nos scrupules".

"Et ce n’est pas uniquement parce que nous sommes arrivĂ©s Ă la conclusion que nous ne pouvions rien faire, car en rĂ©alitĂ© nous n’avons jamais essayĂ©. Au contraire, nous avons pensĂ© que ce pouvait ĂŞtre une bonne tactique, et que tant que les victimes n’Ă©taient que des communistes, la tuerie pouvait continuer. Les meurtres, les tortures et les mutilations sont acceptables si ce sont les nĂ´tres qui s’y livrent et si les victimes sont des communistes. Après tout, l’homme est un sauvage depuis la nuit des temps, alors ne pinaillons pas trop sur cette terreur. Ce sont des arguments que j’ai entendu littĂ©ralement chez nous".

Bien que rapport de Vaky ait Ă©tĂ© gardĂ© secret pendant 30 ans, il dĂ©molit toute thèse qui affirmerait que Washington n’Ă©tait tout simplement pas au courant de ce qui se passait rĂ©ellement au Guatemala. Pourtant, une fois ce rapport discrètement rangĂ© dans un dossier au DĂ©partement d’Etat, le massacre continua. Dans les rapports envoyĂ©s du Guatemala, la rĂ©pression Ă©tait signalĂ©e de manière presque routinière.

Le 12 janvier 1971, l’Agence de renseignement de la dĂ©fense (DIA - services secrets militaires - ndt) rapporta que les forces guatĂ©maltèques avaient "discrètement Ă©liminĂ©" des centaines de "terroristes et bandits" dans les campagnes. Le 4 fĂ©vrier 1974, un dĂ©pĂŞche du DĂ©partement d’Etat signala la recrudescence des activitĂ©s des "escadrons de la mort".

Le 17 dĂ©cembre 1974, la biographie d’un officier guatĂ©maltèque formĂ© aux Etats-Unis donna un aperçu sur la manière que la doctrine Ă©tats-unienne de contre-insurrection avait imprĂ©gnĂ© la politique guatĂ©maltèque. Selon cette biographie, le Lt Colonel Elias Osmundo Ramirez Cervantes, chef de la section sĂ©curitĂ© du prĂ©sident guatĂ©maltèque, avait Ă©tĂ© formĂ© Ă l’Ă©cole de renseignement militaire Ă©tats-unienne "U.S. Army School of Intelligence" Ă Fort Holabird, Maryland. De retour au Guatemala, Ramirez Cervantes fut dĂ©signĂ© pour monter des opĂ©rations contre des subversifs prĂ©sumĂ©s et diriger aussi leurs interrogatoires.

Le bain de sang de Reagan

Aussi brutales que furent les forces de sĂ©curitĂ© guatĂ©maltèques dans les annĂ©es 60 et 70, le pire Ă©tait encore Ă venir. Dans les annĂ©es 80, l’armĂ©e guatĂ©maltèque accentua le massacre des dissidents politiques et leurs supposĂ©s sympathisants Ă un niveau sans prĂ©cĂ©dent.

L’Ă©lection de Ronald Reagan en novembre 1980 dĂ©clencha une sĂ©rie de festivitĂ©s en AmĂ©rique centrale dans les milieux de la bonne-sociĂ©tĂ©. Après avoir endurĂ© pendant quatre ans les reproches de Jimmy Carter sur les droits de l’Homme, les extrĂ©mistes de la rĂ©gion Ă©taient heureux de voir un homme qui les comprenait s’installer Ă la Maison Blanche.

Les oligarques et les gĂ©nĂ©raux avaient de bonnes raisons d’ĂŞtre optimistes. Pendant des annĂ©es, Reagan avait Ă©tĂ© un dĂ©fenseur farouche des rĂ©gimes d’extrĂŞme droite qui exerçaient une rĂ©pression anti-insurrectionnelle sanguinaire contre leurs adversaires de gauche.

A la fin des annĂ©es 70, lorsque la coordinatrice des droits de l’Homme de Jimmy Carter, Patricia Derian, critiqua les militaires argentins pour leur "sale guerre" - des dizaines de milliers de "disparus", de tortures et de meurtres. Ronald Reagan, qui n’Ă©tait encore qu’un simple commentateur politique, rĂ©pliqua "qu’elle ferait mieux de se mettre Ă leur place (les gĂ©nĂ©raux argentins)" avant de les critiquer. (pour plus de dĂ©tails, lire Dossier Secreto de Martin Edwin Anderson)

Après son Ă©lection en 1980, Reagan appuya la levĂ©e de l’embargo sur les armes imposĂ© par Carter au Guatemala. Et tandis que Reagan manoeuvrait pour lever l’embargo de l’aide militaire, la CIA et d’autres services de renseignement Ă©tats-uniens confirmaient les massacres accomplis par le nouveau gouvernement guatĂ©maltèque.

En avril 1981, une dĂ©pĂŞche secret de la CIA dĂ©crivit le massacre de Cocob, près de Nebaj dans le territoire indien d’Ixil. Selon cette dĂ©pĂŞche, le 17 avril 1981, les troupes gouvernementales attaquèrent une zone soupçonnĂ©e de soutenir la guĂ©rilla. Selon la source de la CIA, "la population paraissait soutenir totalement la guĂ©rilla" et "les soldats Ă©taient obligĂ©s de tirer sur tout ce qui bougeait". La dĂ©pĂŞche ajouta que "les autoritĂ©s guatĂ©maltèques ont admis que de "nombreux civils" furent tuĂ©s Ă Cocob, dont beaucoup n’Ă©taient Ă l’Ă©vidence pas des combattants".

MalgrĂ© le compte-rendu de la CIA et d’autres rapports similaires, Reagan autorisa l’armĂ©e guatĂ©maltèque Ă acheter 3,2 millions de dollars de camions militaires et de jeeps en juin 1981. Pour autoriser la vente, Reagan fit enlever les vĂ©hicules de la liste du matĂ©riel visĂ© par l’embargo.

Aucun regret

Apparemment confiant dans le soutien de Reagan, le gouvernement guatémaltèque poursuivit sa politique de répression sans formuler de regrets.

Selon une dĂ©pĂŞche du DĂ©partement d’Etat du 5 octobre 1981, les dirigeants guatĂ©maltèques rencontrèrent l’ambassadeur itinĂ©rant de Reagan, le gĂ©nĂ©ral Ă la retraite Vernon Walters, et ne laissèrent planer aucun doute quant Ă leurs intentions. Le chef de l’armĂ©e guatĂ©maltèque, le Gen. Fernando Romeo Lucas Garcia, "fit clairement comprendre que son gouvernement allait poursuivre ses actions - que la rĂ©pression allait continuer".

Un point de vue partagĂ© par les organisations de dĂ©fense des droits de l’Homme. La Commission inter-amĂ©ricaine pour les droits de l’Homme publia un rapport le 15 octobre 1981, accusant le gouvernement guatĂ©maltèque de "milliers d’exĂ©cutions sommaires." [the Washington Post, 16 oct. 1981]

Mais l’administration Ă©tait occupĂ©e Ă effacer les traces du crime. Un "livre blanc" du DĂ©partement d’Etat, publiĂ© en dĂ©cembre 1981, rejeta la violence sur les "groupes extrĂ©mistes" de gauche et leurs "mĂ©thodes terroristes", inspirĂ©es et soutenues par Cuba et Fidel Castro. Et tandis de tels raisonnements Ă©taient jetĂ©s en pâture Ă l’opinion publique Ă©tats-unienne, les services de renseignements au Guatemala continuaient de signaler des massacres instiguĂ©s par le gouvernement.

Un rapport de la CIA de fĂ©vrier 1982 dĂ©crivit une opĂ©ration militaire Ă travers la dĂ©nommĂ©e triangle Ixil dans la province centrale d’El Quiche. "Les officiers en commande des unitĂ©s engagĂ©es ont reçu l’ordre de dĂ©truire tous les villes et villages qui coopèrent avec l’ArmĂ©e de guĂ©rilla des pauvres (acronyme EGP) et d’Ă©liminer tous les foyers de rĂ©sistance", prĂ©cisa le rapport. "Depuis le dĂ©but de l’opĂ©ration, plusieurs villages ont Ă©tĂ© rĂ©duits en cendres et un grand nombre de guĂ©rilleros et de collaborateurs ont Ă©tĂ© tues".

Le rapport de la CIA dĂ©crivit le modus operandi de l’armĂ©e : "Lorsqu’une patrouille de l’armĂ©e se heurte Ă une rĂ©sistance et essuie des coups de feu tirĂ©s d’une ville ou d’un village, elle prĂ©sume que toute la ville est hostile et celle-ci est dĂ©truite". Lorsque l’armĂ©e trouva un village abandonnĂ©, elle "prĂ©suma que le village soutenait l’EGP, et le village fut dĂ©truit. Il y a des centaines, peut-ĂŞtre des milliers de rĂ©fugiĂ©s dans les collines qui n’ont nulle part oĂą aller. L’armĂ©e pense, non sans raisons, que toute la population indienne Ixil soutient l’EGP, ce qui a crĂ©Ă© une situation oĂą l’armĂ©e ne fait pas de quartier, combattants ou civils".

Rios Montt

Au mois de mars 1982, le Gen. Efrain Rios Montt prit le pouvoir par un coup d’Ă©tat. EvangĂ©liste convaincu, il fit immĂ©diatement bonne impression Ă Washington oĂą Reagan salua Rios Montt comme "un homme d’une grande intĂ©gritĂ©".

Cependant, en juillet 1982, Rios Montt dĂ©clencha une campagne de terre brĂ »lĂ©e qu’il appela sa politique de "fusils et haricots". Le slogan voulait dire que les "indiens pacifiĂ©s" recevraient des "haricots", tandis que les autres devaient s’attendre Ă ĂŞtre la cible des "fusils". Au mois d’octobre, il donna secrètement carte blanche Ă la redoutable unitĂ© Archivos pour Ă©tendre les opĂ©rations des "escadrons de la mort".

L’ambassade des Etats-Unis fut rapidement au courant d’une augmentation des massacres d’indiens perpĂ©trĂ©s par l’armĂ©e. Le 21 octobre 1982, une dĂ©pĂŞche dĂ©crivit comment trois officiels de l’ambassade tentèrent de vĂ©rifier certains de ces rapports mais furent victimes du mauvais temps et durent rebrousser chemin. Mais la dĂ©pĂŞche fit quand mĂŞme preuve d’un optimisme forcĂ©. Bien qu’incapables de vĂ©rifier la rĂ©alitĂ© des massacres, les officiels de l’ambassade "sont arrivĂ©s Ă la conclusion que l’armĂ©e est tout Ă fait disposĂ©e Ă nous autoriser Ă enquĂŞter sur les sites oĂą des massacres auraient eu lieu et Ă nous entretenir avec toute personne de notre choix".

Finalement, le lendemain l’ambassade Ă©mit une analyse selon laquelle le gouvernement guatĂ©maltèque Ă©tait la victime d’une "campagne de dĂ©sinformation" d’inspiration communiste, une thèse dĂ©fendue par Reagan lorsqu’il dĂ©clara, après sa rencontre avec Rios Montt en dĂ©cembre 1982, que le gouvernement guatĂ©maltèque avait reçu une "fessĂ©e" (sic) Ă cause des droits de l’Homme.

Le 7 janvier 1983, Reagan leva l’embargo sur l’aide militaire imposĂ© au Guatemala et autorisa la vente pour 6 millions de dollars de matĂ©riel militaire. Parmi le matĂ©riel figuraient des pièces de rechange pour les hĂ©licoptères UH-1H et les avions A-37 employĂ©s dans les opĂ©rations de contre-insurrection. Le porte-parole du DĂ©partement de la DĂ©fense, John Hughes dĂ©clara que la violence politique dans les villes avait "nettement chutĂ©" et que la situation s’Ă©tait amĂ©liorĂ©e aussi dans les campagnes.

Cependant, au mois de fĂ©vrier 1983, une dĂ©pĂŞche secrète de la CIA signala une recrudescence "de la violence imputable Ă la droite" avec des enlèvements d’Ă©tudiants et d’enseignants. Les cadavres des victimes rĂ©apparaissaient dans les fossĂ©s et les bas-cĂ´tĂ©s. A la source des ces assassinats politiques, la CIA dĂ©signa l’ordre donnĂ© au mois d’octobre par Rios Montt Ă l’unitĂ© Archivos d’ "arrĂŞter, emprisonner, interroger et se dĂ©barrasser des prĂ©sumĂ©s guĂ©rilleros comme bon leur semblait".

Peinture rose

MalgrĂ© l’Ă©pouvantable situation sur le terrain, le rapport annuel sur la situation des droits de l’Homme Ă©mis par le DĂ©partement d’Etat peignait la situation en rose pour l’opinion publique Ă©tats-unienne et saluait la soi-disant amĂ©lioration des droits de l’Homme au Guatemala. "Le comportement global des forces armĂ©es s’est amĂ©liorĂ© vers la fin de l’annĂ©e (1982)", indique le rapport.

Mais un tout autre tableau - bien plus conforme aux informations secrètes dĂ©tenues par le gouvernement Ă©tats-unien - parvenaient des enquĂŞteurs et militants des droits de l’Homme indĂ©pendants. Le 17 mars 1983, les reprĂ©sentants d’Americas Watch condamnèrent l’armĂ©e guatĂ©maltèque pour les atrocitĂ©s commises contre la population indienne.

L’avocat new-yorkais Stephen L. Kass dĂ©clara qu’il y avait des preuves que le gouvernement effectuait "l’assassinat sans discrimination d’hommes, femmes et enfants dans toute ferme soupçonnĂ©e par l’armĂ©e de sympathie Ă l’Ă©gard de la guĂ©rilla".

Les paysannes soupçonnĂ©es de sympathies avec la guĂ©rilla Ă©taient violĂ©es avant d’ĂŞtre exĂ©cutĂ©es, dit Kass. Les enfants Ă©taient "jetĂ©s dans les maisons en feu. Ils Ă©taient jetĂ©s en l’air et percĂ©s par des baĂŻonnettes. Nous avons entendu beaucoup, beaucoup d’histoires d’enfants saisis par les chevilles et balancĂ©s contre des poteaux et leurs crânes fracassĂ©s" [AP, 17 mars, 1983]

Mais en public, les hauts-officiels de l’administration Reagan continuaient Ă afficher un visage jovial. Le 12 juin 1983, l’envoyĂ© spĂ©cial Richard B. Stone salua "les changements positifs" dans le gouvernement de Rios Montt. Mais le fondamentalisme chrĂ©tien vengeur de Rios Montt dĂ©passait les bornes, mĂŞme selon les standards en vigueur au Guatemala. Au mois d’aoĂ »t 1983, le gĂ©nĂ©ral Oscar Mejia Victores s’empara du pouvoir par un nouveau coup d’Ă©tat.

MalgrĂ© le changement de pouvoir, les forces de sĂ©curitĂ© guatĂ©maltèques continuaient Ă tuer tous ceux qui Ă©taient perçus comme des subversifs ou des terroristes. Lorsque trois GuatĂ©maltèques qui travaillaient pour l’Agence de dĂ©veloppement international Ă©tats-unienne (USAID) furent assassinĂ©s au mois de novembre 1983, l’ambassadeur Ă©tats-unien Frederic Chapin soupçonna que les escadrons d’Archivos envoyaient un message aux Etats-Unis pour couper court aux moindres pressions exercĂ©es pour une amĂ©lioration des droits de l’Homme.

A la fin de novembre 1983, dans un bref accès de mauvaise humeur, l’administration diffĂ©ra la vente pour 2 millions de dollars de pièces de rechange pour des hĂ©licoptères. Cependant, dès le mois suivant, Reagan livra le matĂ©riel. En 1984, Reagan rĂ©ussit aussi Ă faire pression sur le Congrès pour l’approbation d’un budget de 300.000 dollars pour la formation de l’armĂ©e guatĂ©maltèque.

Au milieu de l’annĂ©e 1984, Chapin, rendu amer par l’entĂŞtement brutal de l’armĂ©e, fĂ »t remplacĂ© par un politicien d’extrĂŞme droite, Alberto Peidra, qui Ă©tait partisan d’un accroissement de l’aide militaire au Guatemala.

Au mois de janvier 1985, Americas Watch publia un rapport qui faisait remarquer que le DĂ©partement d’Etat de Reagan "semblait plus prĂ©occupĂ© Ă amĂ©liorer l’image du Guatemala qu’Ă amĂ©liorer la situation des droits de l’Homme".

Camp de la mort

D’autres exemples de la stratĂ©gie des "escadrons de la mort" guatĂ©maltèques furent rĂ©vĂ©lĂ©s plus tard. Par exemple, une dĂ©pĂŞche des services de renseignement de l’armĂ©e (DIA) de 1994 signala que l’armĂ©e guatĂ©maltèque avait utilisĂ© une base aĂ©rienne Ă Retalhuleu au milieu des annĂ©e 80 comme un centre de coordination de la campagne de contre-insurrection dans le sud-ouest du pays - pour torturer et enterrer les prisonniers.

Dans la base, les prisonniers Ă©taient dĂ©tenus dans des fossĂ©s remplis d’eau. "Il y avait des cages qui couvraient les trous et le niveau de l’eau Ă©tait tel que les prisonniers Ă©taient obligĂ©s de s’accrocher aux grilles pour maintenir la tĂŞte hors de l’eau et Ă©viter la noyade", prĂ©cisa le rapport du DIA.

Selon ce mĂŞme rapport, l’armĂ©e guatĂ©maltèque utilisait aussi l’ocĂ©an pacifique pour se dĂ©barrasser de ses victimes politiques. Les corps des insurgĂ©s qui avaient Ă©tĂ© torturĂ©s Ă mort et les prisonniers encore vivants condamnĂ©s Ă "disparaĂ®tre" Ă©taient chargĂ©s dans des avions qui survolaient l’ocĂ©an. De lĂ les soldats les balançaient Ă l’eau. Une technique qui avaient Ă©tĂ© largement utilisĂ©e par les militaires argentins dans les annĂ©es 70.

L’histoire du camp de la mort de Retalhuleu fut dĂ©couvert par accident au milieu des annĂ©es 90 lorsqu’un officier guatĂ©maltèque voulait laisser ses soldats cultiver leurs propres lĂ©gumes dans un coin de la base. Mais l’officier fut discrètement avisĂ© de laisser tomber cette idĂ©e "parce que les emplacements qu’il voulait cultiver Ă©taient placĂ©s au-dessus des fosses communes qui avaient servi au D-2 [renseignements militaires] au milieu des annĂ©es 80", indique le rapport du DIA.

Bien entendu, le Guatemala n’Ă©tait pas le seul pays en AmĂ©rique centrale oĂą Reagan et son administration ont soutenu des opĂ©rations brutales de contre-insurrection et oĂą ils ont tentĂ© de couvrir les Ă©vĂ©nements sanglants. La manipulation de l’opinion publique Ă©tasunienne - une stratĂ©gie appelĂ©e en interne "perception management" fait autant partie de l’histoire de l’AmĂ©rique centrale que les mensonges et manipulations de Bush sur les armes de destruction massive ont fait partie des prĂ©parations de la guerre contre l’Irak.

La falsification de l’histoire devint la marque de Reagan dans les conflits au Salvador, au Nicaragua et au Guatemala. A une occasion, Reagan s’en est personnellement pris Ă un enquĂŞteur des droits de l’Homme nommĂ© Reed Brody, un avocat new-yorkais, qui avait recueilli plus de cent procès-verbaux de tĂ©moignages sur les atrocitĂ©s commises par les contras soutenus par les Etats-Unis au Nicaragua.

ContrariĂ© par ces rĂ©vĂ©lations sur ses "combattants de la libertĂ©" contras, Reagan dĂ©nonça publiquement Brody dans un discours prononcĂ© le 15 avril 1985, en le qualifiant "d’un des supporters du dictateur [Daniel] Ortega, un sympathisant qui a ouvertement embrassĂ© le Sandinisme".

En privĂ©, Reagan avait une perception beaucoup plus prĂ©cise de la nature rĂ©elle des contras. A un moment donnĂ© dans la guerre des contras, Reagan s’adressa Ă l’officier de la CIA Duane Clarridge et demanda que les contras dĂ©truisent les hĂ©licoptères que l’Union soviĂ©tique venait de fournir au Nicaragua. Dans ses mĂ©moires, Clarridge raconte que "le PrĂ©sident Reagan m’entraĂ®na Ă l’Ă©cart de me demanda "Dewey, pouvez-vous faire effectuer ce travail par vos vandales ?" [lire "A Spy for All Seasons" de Clarridge.]

Perception Management

Pour contrĂ´ler la perception des guerres en AmĂ©rique centrale par l’opinion publique, Reagan autorisa un programme de distorsion systĂ©matique de l’information et d’intimidation des journalistes Ă©tats-uniens. AppelĂ© "diplomatie publique" le projet Ă©tait dirigĂ© par un vĂ©tĂ©ran de la propagande Ă la CIA, Walter Raymond Jr, qui fut nommĂ© au Conseil de sĂ©curitĂ© national. Les axes principaux du projet Ă©taient le dĂ©veloppement de "thèmes" de propagande, la sĂ©lection de "sujets brĂ »lants" qui pouvaient exciter l’opinion publique Ă©tats-unienne, le recours aux journalistes mallĂ©ables qui acceptaient de coopĂ©rer, et la rĂ©pression de ceux qui refusaient.

Les attaques les plus connues ont Ă©tĂ© dirigĂ©es contre le correspondant du New York Times, Raymond Bonner, pour avoir rĂ©vĂ©lĂ© les massacres de civils par l’armĂ©e salvadorienne, dont le massacre de quelques 800 hommes, femmes et enfants Ă El Mozote en dĂ©cembre 1981. Mais Bonner n’Ă©tait pas le seul. Les hommes de Reagan ont fait pression sur de nombreux journalistes et leurs rĂ©dacteurs en chef et ont rĂ©ussi leur campagne de minimisation auprès de l’opinion publique Ă©tats-unienne de l’information sur ces crimes contre les droits de l’Homme. [pour plus de dĂ©tails, lire de Robert Parry : "Lost History : Contras, Cocaine, the Press & ’Project Truth" ou "Secrecy & Privilege : Rise of the Bush Dynasty from Watergate to Iraq"]

En Ă©change, les journalistes complices ont permis Ă l’administration de mener encore plus loin les opĂ©rations de contre-insurrection en AmĂ©rique centrale. MalgrĂ© les dizaines de milliers de morts civils et les massacres et actes de gĂ©nocide dĂ©sormais avĂ©rĂ©s, pas un seul officier supĂ©rieur en AmĂ©rique central ne fut sĂ©rieusement inquiĂ©tĂ© pour ce bain de sang. Et pas un seul officiel Ă©tats-unien n’a eu de comptes Ă rendre, ne serait-ce que sur le plan politique.

Les officiels Ă©tats-uniens qui ont couvert et encouragĂ© ces crimes de guerres ont non seulement Ă©chappĂ© Ă toute poursuite judiciaire, mais sont encore des personnages hautement respectĂ©s Ă Washington. Certains occupent Ă nouveau des postes Ă©levĂ©s dans l’administration de Bush. Et depuis, Reagan a vu son nom attribuĂ© Ă de nombreux monuments et sites, comme rarement pour un prĂ©sident moderne, dont l’aĂ©roport national Ă Washington.

Le 25 février 1999, la Commission Vérité du Guatemala publia un rapport sur le nombre époustouflant de crimes humanitaires commis et que Reagan et son administration ont aidés, soutenus et cachés.

La Commission pour l’Ă©claircissement historique, un organisme indĂ©pendant de dĂ©fense des droits de l’Homme, a estimĂ© que le conflit au Guatemala a coĂ »tĂ© la vie Ă quelques 200.000 personnes dans la vague sanguinaire la plus brutale des annĂ©es 80. En s’appuyant sur un examen d’environ 20% des morts, la commission accusa l’armĂ©e d’ĂŞtre responsable de 93% des morts et la guĂ©rilla de gauche de 3%. 4% des morts Ă©taient indĂ©terminĂ©s.

Le rapport rĂ©vĂ©la que dans les annĂ©es 80, l’armĂ©e commit 626 massacres contre les villages Mayas. "Les massacres, oĂą des villages Mayas entiers ont Ă©tĂ© rasĂ©s, ne sont ni des allĂ©gations perfides ni le fruit d’une imagination, mais un chapitre bien rĂ©el de l’histoire du Guatemala", conclut la Commission.

L’armĂ©e "a totalement exterminĂ© des communautĂ©s Mayas, dĂ©truit leur bĂ©tail et leurs rĂ©coltes", indique le rapport. Sur les plateaux du Nord, le rapport qualifie le massacre de "gĂ©nocide". A part de se livrer au meurtre et aux "disparitions", l’armĂ©e se livrait rĂ©gulièrement Ă la torture et au viol. "Le viol des femmes, pendant la torture ou avant d’ĂŞtre tuĂ©es, Ă©tait une pratique courante" des forces militaires et paramilitaires, rĂ©vèle le rapport.

Le rapport ajoute que "le gouvernement des Etats-Unis, par l’intermĂ©diaire de plusieurs agences dont la CIA, a fourni un soutien direct et indirect pour certaines de ces opĂ©rations d’Ă©tat". Le rapport conclut que le gouvernement des Etats-Unis avait aussi donnĂ© de l’argent et une formation aux militaires guatĂ©maltèques qui avaient commis des "actes de gĂ©nocide" contre les Mayas.

"Convaincus que la fin justifiait tous les moyens, les militaires et les forces de sécurité ont aveuglément poursuivi la lutte anticommuniste, en violation de tous les principes légaux ou valeurs éthiques ou religieuses les plus élémentaires, et ont ainsi totalement perdu toute trace de morale humaine", a déclaré le président de la Commission, Christian Tomuschat, un juriste allemand.

"Dans le cadre des opĂ©rations de contre-insurrection menĂ©es entre 1981 et 1983, dans certaines rĂ©gions du pays des agents de l’Etat guatĂ©maltèque ont commis des actes de gĂ©nocide contre des groupes du peuple Maya", a dit Tomuschat.

Lors d’une visite en AmĂ©rique centrale, le 10 mars 1999, le PrĂ©sident Clinton s’excusa pour le soutien accordĂ© par les Etats-Unis aux rĂ©gimes d’extrĂŞme droite au Guatemala. "Pour les Etats-Unis, il est important que je dise clairement que notre soutien aux forces militaires et unitĂ©s des services de renseignement engagĂ©es dans des actes de violence et de rĂ©pression gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă©tait une erreur, et les Etats-Unis ne doivent pas rĂ©pĂ©ter cette erreur" a dit Clinton.

Source : Consortiumnews (http://www.consortiumnews.com), 11 janvier 2005.

Traduction : Viktor Dedaj, webmaster de Cuba Solidarity Project, et auteur, avec Danielle Bleitrach et Jean François Bonaldi de "Cuba est une Ă®le". Ed. Le Temps des Cerises.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entičre responsabilité de l'auteur-e et ne reflčtent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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