TeleSur, une télévision contre-hégémonique en Amérique Latine
par Blanche Petrich
Article publié le 6 mars 2005

TeleSur sera quelque chose comme Al Bolívar, si l’on en croit une analogie proposée en référence à la télévision arabe Al Jazeera. Un exercice pour « dégrillager » [1] les médias de masse du continent, d’après Aram Aharonian, le journaliste uruguayen qui sera le directeur général de cette chaîne continentale et qui préfère cette image, paraphrasant son cher compatriote, le compositeur et interprète Daniel Viglietti. Ce sera, parient ses créateurs, « le premier projet de communication contre-hégémonique qu’aura connu l’Amérique du Sud en matière de télévision. »

TeleSur sera, se proposent-ils, un sérieux concurrent de CNN et de Univisión. Sous le nom de Televisora del Sur SA, elle est déjà une multinationale vénézuelo-argentino-brésilio-uruguayenne, reposant sur des critères stricts de rentabilité, de compétitivité et de marketing. Elle sera en principe retransmise sur une chaîne par satellite à partir du mois de mai, d’après les prévisions, et couvrira l’Amérique du Sud depuis son siège à Caracas.

Jorge Botero et Aram Aharonian Deux vétérans du journalisme qui figurent dans le directoire de ce projet sont en tournée au Mexique, à la recherche de débouchés, de relations utiles à une chaîne de télévision qui revendique les valeurs anciennes et toujours d’actualité du journalisme progressiste. Il s’agit de Aharonian, issu des "tranchées" de l’opposition aux dictatures du Cône sud, vivant à Caracas, directeur du journal Questión, collaborateur du cybernétique Réseau Voltaire ; et Jorge Enrique Botero, un Colombien qui fut présentateur à la télévision dans son pays et auteur de deux documentaires sur la guerre colombienne, qui lui valurent le prix Nuevo Periodismo ("Nouveau journalisme") : "Cómo voy a olvidarte" (« Comment vais-je t’oublier ? ») et "Bacano salir en diciembre" (« C’est cool de sortir en décembre ») sur les otages des Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes.

Un vieux rêve de journalistes

TeleSur, explique son directeur, est « un projet stratégique qui naît de la nécessité de donner la parole au Latino-américains au milieu d’une accumulation de pensées et d’images uniques, que transmettent les médias commerciaux ; de l’urgence de nous voir avec nos propres yeux et de trouver des solutions propres à nos problèmes. Si nous ne commençons pas par là, le rêve de l’intégration latino-américaine ne sera rien de plus qu’un salut au drapeau ».

— Ce ne sont pas des idées nouvelles.

— Non, c’est un rêve pour lequel ont lutté beaucoup de compagnons qui sont tombés en chemin. Maintenant il peut devenir réalité grâce à deux circonstances intéressantes. D’abord, parce que l’Amérique latine n’est pas la même qu’il y a cinq ans et ensuite pour un autre fait de grande importance. Pour la première fois dans l’histoire du Venezuela, les profits liés au pétrole atteignent le peuple et donnent même des excédents permettant de porter ce projet d’intégration communicationnelle latino-américaine.

Le Colombien le décrit comme « un projet de communicateurs, une initiative privée qui, après avoir été peaufinée, menée pendant quatre ans, est sur le point d’aboutir ».

La société anonyme s’est assuré l’actionnariat des gouvernements du Venezuela et de l’Argentine, ainsi que la participation non actionnaire, mais de soutien des institutions brésiliennes et en mars un accord sera signé avec l’Uruguay. Autrement dit, c’est une multinationale. L’entreprise s’appelle Nueva Televisión del Sur SA et sa devise est : « Notre nord est le sud. »

Le directoire est international. Le président est le ministre de l’Information du Venezuela, Andrés Izarra [ex-journaliste] ; Aharonian, le directeur général. Les autres dirigeants sont Ana de Escalom, directrice de Canal 7 à Buenos Aires ; Beto Almeida, syndicaliste de l’association des journalistes du Brésil ; Botero, qui sera le directeur de l’information de la chaîne, et Ovidio Cabrera, ex vice-président de Radio Tv à Cuba.
« De purs journalistes », reprennent en chœur les deux interviewés, en tournée à la recherche de talents, certains que sur ce continent, ils existent en nombre. « Il y a, dit Botero, des milliers de créateurs de documentaires et de télévision qui produisent un matériel très original et qui sont frustrés parce que cette énorme production n’a pas de débouchés dans les médias de masse. Ce sont des générations entières de réalisateurs dans l’attente d’un moyen de communication. Et nous, nous voulons tous ces gens-là »
Parce que, ajoute Aharonian, « cela ne servira à rien si nous ne cherchons pas de nouveaux contenus. » C’est pourquoi, en même temps que le lancement de la chaîne, nous lançons un autre projet, la Fabrique latino-américaine de contenus (Factoría Latinoamericana de Contenidos), la Flaco ; « Il ne s’agit pas d’une maison de production, mais d’un petit institut qui a pour but d’essayer de collecter la production audiovisuelle, de documentaires, cinématographique, télévisuelle, qui existe en Amérique latine. Nous cherchons à pouvoir produire des séries et pas nécessairement des mini-séries, mais des séries de 53 semaines, non seulement pour une chaîne mais pour plusieurs. Si nous parvenons à cela en cinq années, ce sera un succès. »

Une entreprise para-étatique d’un nouveau style

— Le facteur économique vous distingue considérablement. Vous avez de l’argent. Ceci n’est jamais arrivé avec les médias alternatifs, qui sont pauvres quasiment par nature.

— C’est pourquoi je dis que c’est un fait politique important. Plutôt que d’avoir 500 ou 900 petits médias alternatifs, il y aura une grande entreprise. Et avec du capital.

— TeleSur sera donc une entreprise para-étatique ?

— Disons que le capital d’origine provient de l’Etat. C’est la première fois en Amérique latine, après de nombreuses années de néolibéralisme, que l’Etat recommence à encourager des projets qui servent la citoyenneté.

— Vous semblez partir des mêmes conditions que le journalisme qui pendant des décennies s’est réfugié dans de petits médias alternatifs et communautaires.

— Mais aujourd’hui nous sortons de l’enclave marginale pour accéder au niveau de la communication de masse.
« Notre approche fera le contraire de ce que fait la télévision commerciale. Elle octroiera le rôle principal aux mouvements sociaux, aux gens, aux communautés, aux peuples ». Botero ajoute : « Nous avons déjà programmé une plage d’une heure quotidienne qui sera réservée à ce qui se dit dans les communautés, à travers des reportages qu’ils feront eux-mêmes ».

— TeleSur est déjà appelée “TéléChavez” par ceux qui critiquent le chavisme. Comment allez-vous éviter qu’elle soit une chaîne officielle du gouvernement ?

— D’abord, parce que ce ne sont pas les états qui la dirigent. Le directoire est composé de professionnels du journalisme et aucun d’entre eux, à part dans le cas d’Izarra, ne représente officiellement le gouvernement. Puis l’idée est que les états ne continuent pas à apporter de l’argent indéfiniment, mais il s’agit plutôt de créer une dynamique de financement qui permette d’obtenir d’autres ressources, grâce à des sponsors. C’est le cas de la Factoría Latinoamericana de Contenidos, qui est financée dans sa totalité par des contrats avec des sponsors.

— Il y a des sponsors pour ce type de projet ?

— Nous en avons déjà 10 qui se sont engagés, sans avoir eu à les chercher. La Corporación Latina de Fomento, le Mercosur, PDVSA, PetroBras, Petroamérica, les compagnies aériennes, les institutions de développement du tourisme. Tout répond à une nouvelle conception de l’entreprise, où est aussi considéré l’intérêt commercial de ces sponsors dans le sens où TeleSur garantit un nombre de téléspectateurs. Le critère commercial est indispensable pour survivre. Dit autrement, il n’y aura pas de publicité de consommation, mais il y aura bien cet autre type de publicité provenant des institutions privées et publiques. Toujours sous une condition : les sponsors n’auront rien à voir avec la ligne éditoriale.

— Dans la mesure où le sponsor principal sera le gouvernement vénézuélien, quelles seront les conséquences sur la ligne éditoriale ?

— Le gouvernement vénézuélien a sa propre télévision. Ce pari est lié à la nécessité d’intégration des gouvernements de l’Amérique du Sud, la nécessité de subsister comme projets nationaux. L’indépendance est donnée par la pluralité du directoire et par la possibilité de trouver des ressources financières qui ne proviennent pas nécessairement de l’Etat. Nous nous sentons suffisamment libres de définir la politique informative de la chaîne. Et jusqu’à maintenant, il n’y a eu aucune ingérence de la part des gouvernements. Parmi les cadres qui nous définissent : rien contre l’intégration régionale, et tout pour la lutte contre la globalisation néo-libérale.

Botero préfère la référence à une vieille bande-dessinée nord-américaine pour répondre. C’est Lucky Luke, un cowboy du Far West, qui vend sa protection à un journaliste de village qui dirige un petit journal et dont la devise est « Indépendance toujours, neutralité jamais. » « Ceci, continue-t-il, je m’y engage. »

Le saut de la communication alternative à la communication de masse

TeleSur sera transmise en principe à travers une chaîne satellite 24 heures sur 24, réparties en trois créneaux de huit heures, se répétant en grande part les uns les autres. La majeure partie de la production sera propre à la chaîne. L’accent sera porté sur l’information : journaux télévisés, programmes d’opinion, interviews. Elle s’alimentera également par la production audiovisuelle des réalisateurs de tout le continent qui souhaitent participer. « Pour l’instant, explique le Colombien, nous faisons un grand recensement du matériel de qualité qui existe. Et à partir de là, nous pourrons monter une programmation très variée, qui reflète notre énorme diversité. En plus d’avoir les correspondants prévus dans le personnel de la chaîne (aux Etats-Unis, à México, Bogota, Caracas, La Havane, Lima, Buenos Aires et deux au Brésil), nous voulons avoir un réseau de collaborateurs dans le domaine du journalisme. Nous souhaitons des contrats avec les médias indépendants, qui se sont détachés par leur ligne éditoriale, pour qu’ils soient la base d’opérations de la chaîne dans leurs pays respectifs. De cette manière nous serions tous les jours, à l’heure des informations, en lien avec les principaux journaux qui nous donneraient un point de vue des événements qui se passent en Amérique latine. Par ailleurs, nous souhaitons avoir notre propre agenda, touchant des thèmes qui tout d’un coup disparaissent du radar des médias commerciaux et qui ne cessent pas pour autant d’être de l’information. Nous voulons raconter les histoires du début à la fin, sans délaisser l’immédiateté des choses, mais sans oublier d’autres critères. »

— Ceci est un rêve que beaucoup de journalistes progressistes n’ont cessé de poursuivre, mais le plus haut qu’ils aient atteint a été la création d’agences alternatives, de radios communautaires, de journaux. Dans le domaine de télévision de masse, on n’est pas parvenu à concrétiser un projet de cet ordre.

— La décision naît, dit Aharonian, de la conviction qu’on ne peut pas laisser la télévision, aujourd’hui le média au plus grand impact, , aux mains de l’ennemi. Le gouvernement vénézuélien a donné une grande importance aux radios communautaires alternatives, mais il a laissé la communication de masse à son ennemi. Aujourd’hui, il se rend compte que le média de masse a de l’importance et que l’alternatif atteint au mieux, les 5 ou 7 pour cent de l’audience générale.

C’est en fait Fidel Castro qui, lors d’un congrès de journalistes à La Havane, nous a proposé de développer une CNN latino-américaine, des peuples. TeleSur n’est évidemment pas la copie de CNN. Les gens ne sont plus passifs devant ce qui leur est dit à la télévision. Ils la regardent et essaient de lire entre les lignes, de deviner ce qu’on leur cache, ce qu’on ne leur dit pas.

Botero intervient.

— Nous allons nous distinguer de la télévision commerciale à plusieurs niveaux : style, ton, mouvement de caméras. Par exemple, notre ton est celui du dialogue, il va interpeller le public, mais pas à la manière agressive habituelle de la télévision commerciale. Nos présentateurs auront un style familier, nous aurons des journalistes qui raconteront des histoires, qui seront reporters, pas des marionnettes qui savent seulement lire le téléprompteur. Notre idée est de revendiquer le journalisme. Nous allons avoir des caméras en action, très vivantes, dans les rues, recherchant les angles que les autres ne prennent pas.

— Ce concept est compétitif ? Si les gens ont deux options sur leur télécommande, laquelle vont-ils choisir, CNN ou TeleSur ?

— TeleSur bien sûr, parce que c’est là qu’ils seront mis au courant de tout ce qui se passe, parce que nos journalistes seront là où se passent les choses. Parce que nous allons ouvrir des canaux d’expression pour les mouvements sociaux qui ne sont pas dans les médias actuellement.

Notes :

[1"Desalambrar" signifie "dégrillager" et fait référence au titre d’une chanson « A desalambrar » de Daniel Viglietti dénonçant notamment les inégalités liées à la terre en Amérique Latine. (N.d.T.)

Source : La Jornada, (http://www.jornada.unam.mx), México, 27 février 2005.

Traduction : Lucie Philippeau et Isabelle Dos Reis, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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