L’univers concentrationnaire des entreprises situ√©es en zone franche
Voyage au coeur d’une ¬« maquila¬ »
par Yanina Turcios Gómez
Article publiť le octobre 2002

Le reportage ci-dessous, r√©alis√© pendant douze jours dans une usine de sous-traitance dont on ne cite pas le nom, nous montre comment on travaille et on vit, ce que l’on ressent et ce que l’on pense dans ces zones franches qui se r√©pandent aujourd’hui dans tout le Nicaragua pendant qu’on nous annonce qu’elles vont ¬« d√©velopper ¬ » le pays.

J’ai pass√© douze jours dans une maquila de sous-traitance de la zone franche situ√©e dans le parc industriel Las Mercedes de Managua. Bien que mon s√©jour ait √©t√© relativement court par rapport aux longs mois et ann√©es que des milliers de femmes - et d’hommes - passent dans ces camps de concentration, l’exp√©rience, aussi valable qu’√©puisante, m’a donn√© l’occasion de conna√ģtre de l’int√©rieur un "monde" qui caract√©rise d√©j√ le Nicaragua.

Devant la porte d’entr√©e

L’entr√©e dans la zone franche ressemble aux rues du tumultueux march√© oriental de Managua, un dimanche apr√®s un jour de paye. C’est impressionnant de voir des milliers de femmes et d’hommes franchir l’entr√©e principale, √ peine une ruelle √©troite. Tous les jours entrent et sortent par l√ quelques vingt mille personnes. Cinq mille autres entrent par une entr√©e diff√©rente.

De chaque cot√© des entr√©es sont install√©es de petites √©choppes o√Ļ on peut trouver aussi bien un √©quipement sono qu’un cachet de panadol [esp√®ce d’aspirine]. L’endroit n’est pas plus grand qu’un p√Ęt√© de maisons, mais c’est toujours bond√© aux heures d’entr√©e et de sortie. Aux heures d’entr√©e, les gens s’entassent autour des vendeuses qui proposent en criant du caf√© et du pain beurr√© ou d’autres qui tapotent des tortillas, vendues seules ou avec du lait caill√©. Certains pr√©f√®rent quelque chose de plus consistant : de la viande avec du gallopinto [coq] ou du riz et des haricots. Il y a aussi ceux qui ont seulement de quoi acheter un biscuit et une tasse de caf√©. Les gens qui ont davantage de temps mangent dans l’entreprise, dans les cantines, l√ o√Ļ ils peuvent s’asseoir. D’autres personnes d√©jeunent sur le chemin de l’usine.

√ LA RECHERCHE D’UN EMPLOI

Le lundi, le mardi et le mercredi sont les jours o√Ļ il y a le plus de monde devant les portes du complexe industriel. Une foule de gens arrive √ la recherche de travail. Les uns auront la chance d’√™tre s√©lectionn√©s du premier coup ; d’autres continueront pendant des mois √ venir avec l’espoir que "peut-√™tre demain..." La premi√®re condition pour la personne qui sollicite un emploi est d’avoir sa carte d’identit√©.

Vers 7 heures du matin plusieurs microbus et camionnettes sont d√©j√ stationn√©s √ l’entr√©e de la zone franche. Ils serviront √ transporter ceux qui sont s√©lectionn√©s par les repr√©sentants des diff√©rentes entreprises qui ont besoin de main-d’Ň“uvre. Les personnes charg√©es de l’embauche choisissent quelquefois au hasard ou se d√©cident pour ceux qui ont leurs papiers le plus en r√®gle. Moi, j’ai √©t√© s√©lectionn√©e par les repr√©sentantes d’une des maquilas- o√Ļ j’ai √©t√© inscrite - avec trente autres. De l’entr√©e principale de la zone franche jusqu’√ l’usine, il y a la distance de deux grands p√Ęt√©s de maisons avec quelques usines diss√©min√©es. L’une est l’usine Rocedes, la seule qui a son nom sur un panneau ; les autres, on ne voit pas leur nom. Une fois mont√©es dans les v√©hicules, nous nous sommes toutes regard√©es, pleines d’appr√©hension. Bien que recommand√©e et s√ »re d’obtenir ce travail, j’√©tais gagn√©e par la nervosit√© g√©n√©rale.

La camionnette s’arr√™ta devant le grand b√Ętiment o√Ļ j’allais travailler. Cela me fit penser √ la structure d’un camp de concentration, comme ceux que j’avais vus dans les films. Bien qu’install√©es dans un complexe vaste et prot√©g√©, chaque entreprise prend ses propres mesures de s√©curit√©. Celle o√Ļ j’allais travailler √©tait compl√®tement entour√©e de grillage. Dans la partie sup√©rieure du grillage, des rouleaux de fil de fer barbel√© la prot√®gent plus encore des voleurs les plus hardis. A l’entr√©e principale de l’usine, il y a des jardins avec des pelouses et des palmiers nains qui embellissent le b√Ętiment. Selon les donn√©es de 2001, cette usine a une superficie couverte de plus de 10.000 m2 et accueille quelques 1 300 travailleurs et travailleuses.

L’HORAIRE ET LES "DIX COMMANDEMENTS"

Aux extr√©mit√©s des deux entr√©es, on peut lire en grands caract√®res l’horaire et les "dix commandements" de l’entreprise.

Horaire : 7 h 00 √ 17 h 15 et de 0 h 40 √ 7 h 15
1 - Respecter l’heure d’entr√©e et de sortie. On ne doit pas abandonner son poste de travail sans permission.
2 - Les absences pendant le travail sont formellement interdites. On ne peut s’absenter de son poste de travail qu’avec l’autorisation de son chef direct.
3 - Sont formellement interdits les jeux de hasard, les boissons alcoolis√©es et les bagarres √ l’int√©rieur ou aux abords de l’usine.
4 - Il est formellement interdit de prendre du mat√©riel ou des objets appartenant √ l’entreprise sans permission et d’endommager ce qui est propri√©t√© de l’entreprise.
5 - Il est formellement interdit de cracher et de jeter des ordures sur le sol.
6 - On doit maintenir l’hygi√®ne et la propret√© de l’usine et de ses abords.
7 - On doit pr√©senter un papier officiel du minist√®re de la sant√© (MINSA) quand on demande une autorisation d’absence pour avoir des soins m√©dicaux.
8 - Il est interdit de porter des armes √ feu et des objets dangereux dans l’usine.
9 - On doit veiller avec la plus grande attention √ sa propre s√©curit√© et √ celle de ses compagnons de travail.
10 - Pour la r√©glementation du travail, nous observons les dispositions particuli√®res de l’entreprise.

PR√ŠTES ET PR√‰VENUES

Vers 7 h 05, les travailleurs et les travailleuses se trouvaient d√©j√ √ leurs postes et on ferma les deux portes. Une des femmes nous demanda de nous mettre sur cinq files. Elle parlait comme le font ceux qui appellent par haut-parleurs les m√©decins dans les h√īpitaux et les passagers dans les a√©roports. Elle parlait en marchant et elle r√©p√©tait tout sans nous regarder.

Elle parla des horaires d’entr√©e et de la stricte ponctualit√©. Elle parla du pointage et de la couleur de la carte : nous devions pointer sur le c√īt√© bleu les quinze premiers jours du mois et sur le c√īt√© rouge les quinze jours suivants. Elle r√©p√©ta plusieurs fois cette histoire des deux couleurs, en nous demandant si nous comprenions. ¬« Si on perd sa carte, ce n’est pas l’entreprise qui est responsable, mais le travailleur. S’il vient travailler et ne pointe pas parce qu’il a perdu sa carte ou qu’il ne la trouve pas, la journ√©e ne lui sera pas pay√©e parce que, sans sa carte, il n’y a aucune trace pour savoir s’il est venu ou non. Et on ne peut pas avoir une autre carte ¬ ». Elle nous expliqua qu’il y avait des casiers pour ranger ses affaires et que celles qui le voulaient devaient apporter leur propre cadenas. Le point sur lequel elle insista le plus et qu’elle r√©p√©ta plusieurs fois, fut celui du respect des deux contrema√ģtres, l’un nica [nicaraguayen] et l’autre taiwanais. Toutes les autorisations nous seraient donn√©es par l’un ou par l’autre. Avec tous ces avertissements, nous √©tions pr√™tes pour entrer dans l’usine.

ON NOUS PARLE EN CRIANT

Nous sommes entr√©es dans l’usine en file indienne. Les travailleurs et les travailleuses nous observaient avec curiosit√©. On nous a fait monter au second √©tage, dans une salle avec de vieilles machines √ coudre, un ventilateur vieux lui aussi et des affiches sur les murs avec des dessins qui expliquent les bonnes mani√®res de faire. Comme si elle √©tait un magn√©tophone, la jeune fille nous r√©p√©ta encore une fois presque tout ce qu’elle nous avait d√©j√ dit. L’unique nouveaut√© dans son explication √©tait le type d’autorisations que nous pourrions demander.

Il existe deux sortes d’autorisations d’absence : l’une pour r√©soudre un probl√®me personnel - pris sur les vacances - et l’autre pour aller √ l’h√īpital. Dans ce dernier cas, si cela prend plus de deux heures, c’est consid√©r√© comme une autorisation pour motif personnel. Quelque soit la permission √ demander, il y a des heures pr√©vues pour cela : le matin avant 8 h 00 et l’apr√®s-midi entre 13 h 00 et 14 h 00. En dehors de ces horaires, on ne peut pas en demander.

Une fois dans la salle des vieilles machines, on m’a demand√© mes papiers. Entre elles les responsables parlent normalement, avec nous c’est en criant. Mon unique r√©action √©tait de les regarder fixement dans les yeux. Leur mani√®re de s’adresser √ celles qui demandent un poste de travail est toujours grossi√®re. Elles nous crient dessus en nous faisant sentir que nous sommes incapables de comprendre ou d’apprendre. Elles nous parlent en nous faisant sentir que nous sommes venues pour demander l’aum√īne.
Les questions √©taient les m√™mes pour toutes : ¬« O√Ļ habitez-vous ? Quelle exp√©rience avez-vous ? Pourquoi avez-vous quitt√© votre pr√©c√©dent travail ? Avez-vous des probl√®mes pour rentrer tard chez vous ou pour faire des heures suppl√©mentaires ? √Štes-vous mari√©e ? Combien d’enfants avez-vous ? ¬ » J’ai du mentir pour me mettre sur le m√™me plan que mes futures compagnes : ¬« J’ai arr√™t√© mes √©tudes avant la fin de la troisi√®me ann√©e du secondaire, je suis m√®re c√©libataire et je ne re√ßois aucune aide du p√®re de mon fils, c’est ma m√®re qui soigne mon enfant, c’est la premi√®re fois que je travaille, je n’ai aucune exp√©rience de travail dans la maquila et si on me donne ce travail, je pourrais nourrir ma famille ... ¬ ». J’ai dit tout cela. Dans la salle, nous √©tions 34 jeunes, des femmes en majorit√©. J’√©tais la plus √Ęg√©e dans un groupe dont la moyenne d’√Ęge √©tait de 18 ans. Les papiers essentiels qu’on demande sont : la carte d’identit√©, la carte d’assurance, l’extrait de naissance et deux photos. Pour les autres, deux lettres de recommandation, casier judiciaire, notes et dipl√īmes d’√©tudes, on te donne un mois de plus.

DESTINATION : SECTEUR DE L’EMBALLAGE

Apr√®s avoir r√©gl√© quelques cas, une responsable des nouvelles arriv√©es m’a appel√©e d’une mani√®re d√©sagr√©able et m’a demand√© mes papiers. Elle les a emmen√©s et elle est revenue un moment apr√®s : ¬« Do√Īa Fidelina vous appelle ¬ ». C’√©tait la chef des ressources humaines. J’ai parcouru un couloir interminable au milieu du bruit des machines √ coudre. Do√Īa Fidelina m’a demand√© si j’avais une carte d’assurance ou un r√©c√©piss√© de paiement. ¬« Non, parce que je n’ai jamais travaill√©, ici c’est mon premier travail. Nous, nous sommes foutues, non ?...¬ ». Elle a r√©solu le probl√®me ainsi : ¬« La seule solution est de ne pas vous faire figurer dans l’usine comme assur√©e, √ condition que vous promettiez de ne le dire √ personne, et de faire tr√®s attention √ vous √ l’int√©rieur de l’usine et sur le chemin jusqu’ici. Parce que, s’il vous arrive quelque chose, l’entreprise n’assumera pas et nous dirons que nous ne savons rien et qu’il ne s’est rien pass√© ¬ ».

J’allais travailler dans le secteur de l’emballage. Selon Do√Īa Fidelina, c’√©tait le moins dangereux et ce qui demandait le moins d’exp√©rience. D√©j√ , j’avais mal √ la t√™te. Entendre ces deux femmes r√©p√©ter plusieurs fois la m√™me chose sans nous dire qui restait et qui n’√©tait pas admise, maintenait l’atmosph√®re tr√®s tendue.

J’ai sign√© le contrat. C’√©tait pour un mois, avec un salaire de base de 960 cordobas mensuels [environ 63 euros], plus le paiement d’heures suppl√©mentaires. Je serais pay√©e le 15 et le 30 de chaque mois. Sur les 34 s√©lectionn√©es, 28 furent embauch√©es. Les moins √Ęg√©es et les moins exp√©riment√©es furent choisies. Dans le groupe de l’emballage o√Ļ j’√©tais rest√©e, nous √©tions six. Quatre n’avaient jamais travaill√© nulle part. Les autres furent plac√©es comme plieuses, dans la laverie et trois dans les diff√©rentes cha√ģnes de production.

Nous sommes sorties de cette salle en file indienne. Au fur et √ mesure, chacune √©tait laiss√©e √ son poste de travail. Les autres travailleuses nous regardaient sans rien dire. Il ne manqua pas d’hommes pour nous siffler au passage ou faire des commentaires qu’ils consid√©raient comme des compliments. Les six du groupe de l’emballage, nous avons d√ » traverser toute l’usine jusqu’√ son extr√©mit√©. La majorit√© des filles de ce secteur s’arr√™t√®rent de travailler et se mirent √ chuchoter, quelques-unes nous sourirent, d’autres nous firent des clins d’Ň“il et d’autres ne nous regard√®rent m√™me pas. On nous pr√©senta au contrema√ģtre nicaraguayen, un certain Leoncio et de nouveau on insista sur quelques points du r√®glement que nous avaient d√©j√ r√©p√©t√©s les femmes de l’embauche.
Le principal point du r√®glement qu’on nous communiqua √©tait que nous travaillerions apr√®s l’horaire normal (17 h 15) si nous n’avions pas de probl√®me de transport. ¬« Ici, √ l’emballage, la sortie est √ 7 h 15. Dans certaines occasions, vous resterez √ travailler encore plus tard. Cela repr√©sente deux heures suppl√©mentaires. Les heures des samedis et dimanches sont pay√©es comme heures suppl√©mentaires ¬ ». Et cet autre avertissement : ¬« Une des recommandations principales est de ne pas √©tablir de relations avec les travailleuses plus anciennes et de vous maintenir √©loign√©es d’elles parce qu’elles sont tr√®s rus√©es ¬ ». On nous a demand√© √ toutes si nous avions des enfants et qui s’en occupait, en cherchant √ savoir s’il n’y aurait pas par la suite de probl√®mes pour des demandes de permission. On nous rappela que nous serions un mois √ l’essai et que c’√©tait seulement si nous faisions tr√®s s√©rieusement notre travail que nous resterions dans l’entreprise.

BRUIT, PELUCHE ET CHALEUR

Le contrema√ģtre nous r√©partit en divers endroits. Deux all√®rent aux tables o√Ļ l’on marque les tailles des chemises : en bas de la poche et au col. Ce sont des auto-collants transparents. A ces tables, on colle aussi le prix et l’√©tiquette de la marque. Apr√®s on met les pi√®ces dans des sacs. Moi, j’ai √©t√© envoy√©e au contr√īle de qualit√© avec trois autres. L√©oncio demanda √ une jeune femme de nous expliquer ce que nous devions faire. Le travail consistait √ contr√īler des vestes. On travaillait sur une commande de la J.C. Penny. ¬« Il ne faut pas qu’il y ait des fils qui pendent, il faut que la veste soit bien repass√©e, sur la doublure il ne doit pas y avoir des restes de craie, vous devez faire tr√®s attention √ la jointure des coutures, et veiller √ ce que les raies soient parfaitement raccord√©es ¬ ». Ces vestes √©taient en tissu ray√© : les raies devaient aller dans le m√™me sens et les coupes devaient correspondre. Sinon, "√ßa ne passait pas" et la pi√®ce √©tait not√©e d√©fectueuse. Selon les d√©fauts qu’on lui trouvait au repassage, au lavage ou dans les coutures √ la machine, "√ßa ne passait pas". La jeune femme qui nous expliqua tout ce processus nous parla gentiment.

Le bruit √©tait insupportable et les peluches qui pullulaient dans l’air - les vestes √©taient encoton doubl√©es d’ouatine - me produisirent aussit√īt une allergie. Devant le contr√īle de qualit√©, il y avait une des cha√ģnes de production. Presque aucune femme n’utilisait un masque de protection, il n’y en avait que quatre. J’ai demand√© si l’entreprise les fournissait. ¬« Bien s√ »r que non ¬ », me dit-on. ¬« Si tu en veux un, il faut que tu l’ach√®tes.¬ »

Pour contr√īler les vestes, nous devions aller les prendre chez les repasseurs, sur des tubes qui avaient des rouleaux. On nous donnait les vestes six par six. Le travail de repassage se fait √ deux : le repasseur et la plieuse ou la repasseuse et le plieur. Le contrema√ģtre comptait le nombre de pi√®ces qu’on nous remettait pour d√©terminer la production de chaque employ√©. On travaillait √ la cha√ģne : d’abord les cha√ģnes de production, ensuite le repassage, ensuite le contr√īle de qualit√© et enfin l’emballage.
Ramener cette demi-douzaine de vestes est une t√Ęche p√©rilleuse. L’endroit par lequel tu passes est √©troit et tu peux te br√ »ler. La chaleur est insupportable √ cause de la vapeur produite par les machines √ repasser et par la concentration des gens. Quatre carreaux (1,20 m) seulement s√©parent une machine de l’autre et par l√ passent ceux qui travaillent au contr√īle de qualit√© pour aller chercher les pi√®ces repass√©es, ceux qui sont charg√©s de porter les pi√®ces salies au lavage, ceux qui sont charg√©s de porter les pi√®ces √ la r√©paration - ¬« retour √ la machine ¬ » disent-ils - et les contrema√ģtres de secteurs. Ce qu’il faut bien remarquer, c’est que dans une entreprise de plusieurs milliers de personnes qui contient une grande quantit√© de produits chimiques et d’explosifs, il n’existe pas de plan d’√©vacuation en cas de tremblements de terre ou d’incendie, et qu’il n’y a ni extincteurs ni √©quipes d’urgence.

Aux tables du contr√īle de qualit√© et d’emballage, deux employ√©es se trouvent au d√©but de la table de repassage et r√©alisent le contr√īle de qualit√©. Derri√®re elles, deux autres "manient le pistolet", c’est-√ -dire qu’elles mettent le prix sur la chemise avec un petit pistolet, deux autres encore font le "collage des lettres", c’est-√ -dire la taille en auto-collants dans la poche et sur le col. Ensuite deux autres mettent dans des sacs selon la taille.

A la fin, il y a celles qui mettent les chemises selon leur taille dans des boites. Celle qui remplit les sacs doit veiller √ ce que la taille corresponde bien, et celle qui range dans les boites doit veiller √ ce que le sac et la taille soient corrects. Sinon, on la renvoie √ la "correction". Les diff√©rentes travail-leuses conviennent ensemble que si une chemise est mal faite, on la renvoie imm√©diatement, sans attendre qu’il y en ait plus de trois, parce que si plusieurs sont d√©fectueuses, il y a perte de la prime de production et obligation d’arriver plus t√īt. Tout ce qui n’est pas correctement fait est l’objet d’un bl√Ęme et on le paye par une r√©duction de salaire.

LES ANCIENNES, LES NOUVELLES ET LA PEUR

Il existe, en fait, trois groupes de pouvoir dans l’usine : le groupe des contrema√ģtres √©trangers (taiwanais), le groupe des contrema√ģtres nationaux et le groupe des employ√©es, divis√© en anciennes et nouvelles. Les conflits les plus fr√©quents ont lieu pour des raisons de travail ; ensuite pour des raisons sentimentales, principalement des bagarres entre les femmes √ cause des hommes. La relation entre les nouvelles employ√©es et celles qui sont depuis plus longtemps dans l’entreprise est difficile. Tu arrives pour conqu√©rir une place et les autres ne veulent pas te la c√©der. Les premiers jours sont durs pour les nouvelles qui sont confront√©es aux anciennes et aux contrema√ģtres.

Constamment on te coupe l’herbe sous les pieds. Les premiers jours, et devant les contrema√ģtres, l’attitude des anciennes est de t’aider pour ton apprentissage, mais d√®s que le contrema√ģtre tourne le dos, la mani√®re change et on t’ignore. Quand tu veux te placer pour commencer ton travail, on te dit de te pousser de l√ parce que si quelque chose est mal fait, on va nous en accuser. La sanction est la suppression de la prime de production et ainsi, comme on ne te laisse rien faire, tu n’as plus qu’√ "fermer ta gueule". Peu √ peu, commence le processus de la peur. On te dit ensuite : ¬« Ce n’est pas comme cela qu’il faut se mettre parce que le chinois n’aime pas √ßa ; et s’il voit que tu ne travailles pas, il va te renvoyer rapidement. On n’aime pas les fain√©antes, on va te remettre √ ta place. ¬ »

On te parle ainsi pour te faire peur. On ne peut pas nier que certaines choses qu’on te dit sont vraies, mais d’autres non. Il s’agit d’une s√©rie de mensonges pernicieux qui viennent des travailleuses les plus anciennes et se transmettent aux nouvelles qui peu √ peu les r√©p√®tent √ celles qui arrivent. Un cercle vicieux de mensonges et de v√©rit√©s se constitue ainsi. J’ai eu la possibilit√© de constater les mensonges et les v√©rit√©s et aussi les demi-v√©rit√©s et les demi-mensonges. G√©n√©ralement, le groupe des anciennes travailleuses s’est sp√©cialis√© dans les m√©chancet√©s et les mauvais coups pour que les nouvelles se fassent r√©primander, d’autant plus si celles-ci font preuve d’habilet√© dans le travail.

√ŠTRE COMME LES AUTRES, √ŠTRE ACCEPT√‰E

Quand les femmes arrivent dans ces usines, elles doivent chercher comment survivre. C’est l’unique mani√®re est d’√™tre accept√©e par le groupe dominant. Cela les oblige √ changer leur mani√®re d’√™tre, leur mani√®re de traiter les autres et tr√®s souvent, m√™me leur mani√®re de penser. Souvent, elles font les m√™mes ruses, les m√™mes gestes et adoptent la mani√®re de parler et les attitudes de celles qui pr√©dominent, cherchant √ se comporter comme la majorit√©. La mode dans l’habillement s’impose et toutes veulent porter le m√™me mod√®le de jeans et de corsage, les m√™mes sandales, les m√™mes fards. Les chemises du m√™me style s’ach√®tent et se vendent par douzaine, souvent de la m√™me couleur. Toutes en uniforme.

Les conversations aux tables de travail tournent autour des probl√®mes du foyer et des probl√®mes avec le fianc√©. Et toujours, quelque nouveau ragot qui court dans l’entreprise. Quand le jour de la paye approche, elles parlent de combien elles vont avoir, √ quoi elles vont utiliser cet argent, les dettes qu’elles ont √ cause des d√©penses impr√©vues de la maison... Dans leur majorit√©, les jeunes femmes qui travaillent dans le secteur qui m’a √©t√© attribu√©, sont des adolescentes de 17 ou 18 ans. Les plus √Ęg√©es ont 25 ans et sont arriv√©es √ l’usine, il y a 6 ou 7 ans. En majorit√©, pour ne pas dire toutes, elles ont d√©j√ des responsabilit√©s de famille. Il y a des femmes de 22 ans avec 3 ou 4 enfants. Et celles qui n’avaient qu’un seul enfant commencent d√®s leur arriv√©e √ sortir avec un gar√ßon de l’usine et peu de temps apr√®s, elles sont enceintes. C’est un cas tr√®s fr√©quent pour la majorit√© des employ√©es de l’usine.

Les relations entre employ√©s et employ√©es sont habituelles, plus encore quand la fille et le gar√ßon sont nouveaux. Non seulement il y a des couples d’ouvri√®res et d’ouvriers, il y a aussi des couples de contrema√ģtres, nicaraguayens et √©trangers. Pour ces derniers, les conjoints sont dans la m√™me usine, mais travaillent dans des secteurs diff√©rents. Dans la maquila, se retrouvent des sŇ“urs, des cousins, des belles-sŇ“urs et toutes les variantes de la parent√© et de parrains et marraines. Les uns sont amen√©s par les autres et recommand√©s aux chefs par les personnes de la famille. Les maquilas sont pleines de familles √©largies, √ la recherche de subsistance pour les proches et apparent√©s.

VENDRE, ACHETER ET AVOIR FAIM

Il y a aussi, parmi les employ√©es, les relations bas√©es sur le commerce. Dans l’entreprise il existe un vaste march√© clandestin : on vend et on ach√®te des biscuits, des bonbons, des chocolats, des chewing-gums, des bijoux de pacotille, et des m√©dicaments simples - zepol, tiamina [vitamines], dolofor [aspirine], et petits pansements pour les ampoules qu’on attrape aux mains dans certaines t√Ęches et aux pieds parce qu’on reste debout tr√®s longtemps. Tous ces produits sont tr√®s demand√©s et les vendre repr√©sente un bon gain. Si une pastille de panadol [sorte d’aspirine] se vend √ l’√©picerie un peso, dans l’usine √ßa co√ »te le double. C’est un march√© clandestin, car l’entreprise d√©fend de faire entrer dans l’usine un quelconque aliment et les achats au bar pendant les heures de travail sont formellement interdits.

Le plus gros des travailleurs arrive √ l’usine vers 6 h 30 pour avoir la prime qu’on re√ßoit si on arrive au moins dix minutes avant la sonnerie de l’entr√©e. Pour pouvoir arriver si t√īt on doit se lever √ 4 h du matin pour pr√©parer la nourriture qu’on emm√®ne pour la journ√©e, et tr√®s souvent aussi celle qu’on laisse toute pr√™te √ la maison. Entre 9 et 10 h, tout le monde est d√©j√ mort de faim, parce que depuis le moment o√Ļ l’on arrive jusqu’√ midi, l’heure du d√©jeuner, il n’y a aucune pause.

Les gens ont cherch√© des alternatives √ la faim pour pouvoir respecter l’horaire, tr√®s souvent de 15 heures d’affil√©e, et ils introduisent habilement dans leurs v√™tements des sucreries √ manger ou √ vendre. Aussi bien manger que vendre en cachette demande de faire tr√®s attention. Si le contrema√ģtre te voit, tu es renvoy√©e. En parlant avec des filles qui √©taient d√©j√ dans l’entreprise depuis longtemps, je leur ai demand√© pourquoi elles se cachaient sous les tables pour manger quelque chose. Elles m’ont racont√© l’"histoire bien connue" d’un contrema√ģtre qui avait renvoy√© une fille : ¬« elle avait √©t√© idiote car elle n’avait pas jet√© le b√Ęton de l’esquimau qu’elle √©tait en train de manger ; il l’a vue et l’a envoy√©e en haut (la direction et le secteur administratif). Et quand quelqu’un va en haut, c’est pour rentrer chez lui ¬ ».

Les tables sont les t√©moins muets de tout ce qui se grignote dans l’usine aux risques et p√©rils des travailleuses. Sous les tables, elles se font passer depuis des petits g√Ęteaux jusqu’√ des tortillas avec du porc frit et du fromage amen√© de chez elles. Le plus cruel est de voir le contrema√ģtre prendre trois fois par jour du caf√© et manger des biscuits dans la r√©serve. J’ai pu exp√©rimenter cela pendant les deux jours o√Ļ on m’a envoy√©e dans la r√©serve pour remplir des sacs avec des "baleines", ces petites pi√®ces qui durcissent les pointes du col des chemises.

Les contrema√ģtres nicaraguayens sont ceux qui s’en prennent le plus aux travailleuses, bien qu’ils participent √ ce march√© clandestin. Notre contrema√ģtre vendait des petits pansements et du zepol, tr√®s demand√© pour s’en frotter les tempes. Constamment, les femmes se plaignent de maux de t√™te et elles ont l’habitude de s’en mettre √ 10 h. du matin et √ trois heures de l’apr√®s-midi quand elles travaillent debout depuis d√©j√ plusieurs heures.

CRIS, VIOLENCE ET BEAUCOUP DE PEUR

Les motifs des rappels √ l’ordre sont nombreux : se trouver hors du poste de travail, √™tre en retard pour l’objectif pr√©vu, arriver en retard de fa√ßon injustifi√©e, manquer un jour de travail sans justification, bavarder beaucoup, aller plusieurs fois aux toilettes, demander beaucoup d’autorisations pour sortir de l’entreprise...

La mani√®re des contrema√ģtres nicas et √©trangers de te rappeler √ l’ordre est la m√™me. Tout se fait avec des cris pour que ce rappel √ l’ordre soit entendu par les autres : on impose ainsi respect et crainte. A mon avis les contrema√ģtres nicas sont plus chinois que les Chinois dans les mauvais traitements √ l’√©gard des travailleurs et des travailleuses. C’est parce que les Chinois exigent des Nicas cette attitude, sinon, ils les renvoient aussi.

Dans beaucoup de cas, les rappels √ l’ordre n’ont pas pour but d’am√©liorer le travail ; ils sont seulement une mani√®re d’insulter et de d√©valoriser le travail que nous faisons. Les deux phrases favorites que j’ai entendues des Chinois sont : ¬« Mauvais, mauvais ! Vous, √™tre des √Ęnes, des √Ęnes ! ¬ » et ¬« vous, avoir cervelles d’oiseaux, vous pas comprendre ! ¬ ». Ils sentent bien que ce sont les plus grandes offenses qu’ils peuvent te dire.

Ces mauvais traitements ont √©t√© un mod√®le impos√© par le cercle des dirigeants taiwanais qui r√©side dans le pays depuis le plus de temps. Une des filles m’a racont√© que, quand un nouveau taiwanais arrive, il ne te traite pas mal comme √ßa. Il te traite avec respect ; il t’ouvre m√™me la porte pour que tu rentres ; ils sont courtois. Apr√®s, ils changent sous l’influence des autres qui les forcent √ √™tre grossiers et finalement, s’ils le peuvent, ils te donnent m√™me un coup de pied.

En r√©alit√©, je ne sais pas si la culture asiatique est violente, mais les contrema√ģtres, hommes ou femmes, sortent tr√®s facilement de leurs gonds avec des expressions violentes et injustifi√©es. La majorit√© des fautes que commettent les employ√©s dans la zone franche ne sont pas une raison suffisante pour les voir r√©agir par exemple en envoyant un tourne-vis √ la figure d’un gar√ßon. Le contr√īle de soi ne parait pas faire partie de leur rationalit√© et ils d√©cident tr√®s facilement de te renvoyer, m√™me s’il n’existe aucun motif pour cela.

Cette possibilit√© cr√©e une peur incroyable chez tous les travailleurs. Une camarade m’a dit : ¬« je crois que beaucoup de ces filles n’ont jamais eu aussi peur, m√™me de leur p√®re et de leur m√®re ensemble, que de Yu, le contrema√ģtre chinois ¬ ». Les travailleurs finissent par supporter les cris comme quelque chose de naturel et pour quelques uns, m√™me s’ils se f√Ęchent, la seule chose qu’ils sachent dire, c’est : ¬« Il nous fait ch..., cet homme ! ¬ ».

LES TOILETTES, UN REFUGE MULTI-USAGES

Pour les travailleurs et les travailleuses de l’usine, les toilettes sont l’endroit o√Ļ se d√©chargent beaucoup plus de besoins que les seuls besoins physiologiques. C’est le lieu o√Ļ on se r√©unit pour manger un biscuit ou un bonbon, pour fumer une cigarette ou pour s’accorder une pause. C’est l’endroit des confidences, o√Ļ on se d√©foule de la col√®re devant les rappels √ l’ordre des contrema√ģtres, et m√™me o√Ļ on r√©pand des larmes de col√®re et d’impuissance devant la r√©pression et les punitions qui font l’atmosph√®re de toute la journ√©e. Ici on trouve la paix, m√™me si c’est pour quelques instants ; le contrema√ģtre ne vient pas jusqu’ici.

Bien que cet endroit manque de la plus minimale condition d’hygi√®ne, il est consid√©r√© comme un refuge.Lessouffrances s’y accumulent, comme les tas de morceaux de tissus et de papiers sales presque de la taille des cuvettes de wc, pour la plupart d√©t√©rior√©es. Dans les cuvettes, il y a d’√©paisses cro√ »tes, les fonds sont tout noirs, l’humidit√© est permanente et les murs donnent l’impression de n’avoir pas √©t√© repeints depuis la construction de l’usine. Sur tous les murs, on lit des messages comme en √©crivent des coll√©giens, depuis les insultes jusqu’aux d√©clarations d’amour ou les aveux d’infid√©lit√©.

On nettoie les toilettes, du moins on essaye de le faire, seulement quand quelqu’un visite l’entreprise. Alors, on les lave, on met des rouleaux de papier hygi√©nique et des distributeurs de savon liquide pour les mains, bien que pour qu’ils durent plus longtemps, on leur fait un trou si petit que l’ampoule que tu attrapes √ force d’appuyer sur le bouton est plus grande que la goutte de savon que tu arrives √ sortir. Dans cette entreprise, il y a trois toilettes, chacune avec neuf wc. Pendant les douze jours o√Ļ j’ai travaill√© √ l’usine, un jour seulement j’ai vu que la femme de m√©nage les lavait. Cela m’a surpris. Ensuite j’ai entendu des employ√©s : ¬« Va savoir qui va venir ! ¬ » Ce jour-l√ sont arriv√©s des fonctionnaires du minist√®re du travail accompagn√©s ni plus ni moins que de Gilberto Wong, secr√©taire ex√©cutif de la Corporation des zones franches du Nicaragua, la plus haute autorit√© qui, par ses traits orientaux, passait inaper√ßu avec une rare humilit√© au milieu des Asiatiques qui l’entouraient de grandes r√©v√©rences.

APRES QUINZE HEURES, TOUTES LES DOULEURS √‰CLATENT

L’horaire normal est de 7 h 00 √ 17 h 15. Au-del√ , les heures de travail sont consid√©r√©es par l’entreprise comme des heures suppl√©mentaires. Dans les p√©riodes creuses, celles o√Ļ il y a peu de production, il n’y en a pas. Etant donn√© que dans l’h√©misph√®re Nord, destination des v√™tements que fabriquent les maquilas nicaraguayennes, il y a quatre saisons diff√©rentes, il y a beaucoup de vari√©t√©s dans les v√™tements que nous confectionnons. Les commandes changent beaucoup, ce qui multiplie les t√Ęches et les rendent plus longues et plus dures.

Dans le secteur de l’emballage, zone o√Ļ le plus souvent on sort √ 19 h 15 en horaire normal, on doit laisser les tables toujours propres. Sans aucune chemise √ repasser. Au mois de juin, quand j’√©tais l√ , nous avons travaill√© jusqu’√ 22 h. Un autre groupe travaillait toute la nuit. De temps en temps, on leur donne la journ√©e pour se reposer. Tout d√©pend du rythme de travail ou des dates de livraison du produit. Ces journ√©es de plus de 15 heures de travail (de 7 h √ 22 h) sont absolument √©puisantes physiquement pour les travailleuses. Elles n’ont que 40 minutes de repos pour aller d√©jeuner et encore 40 minutes, vers 20 h, pour le d√ģner. Quand la nuit tombe, les douleurs se font plus aigu√« s et toutes sortes de lamentations jaillissent. Elles ont toutes mal √ la t√™te et les pieds gonfl√©s qui ne supportent plus le poids de leur propre corps. Les douleurs de dos abondent. Celles qui ont des probl√®mes de circulation ont des varices sur le point d’√©clater. Tout le monde, sans distinction d’√Ęge ou de sexe, a mal quelque part. Et dans la trousse √ pharmacie de notre secteur, la seule chose qu’il y ait c’est de l’alquaseltzer et du coton.

L’HEURE DES R√ŠVES

A la fin de l’apr√®s-midi, les visages qui le matin √©taient frais et maquill√©s, sont maintenant √©teints et les esprits sont √©chauff√©s par les disputes, les erreurs commises, les gestes malheureux. La susceptibilit√© na√ģt de la fatigue. Il ne manque pas non plus de groupes qui plaisantent pour ne pas sentir la longueur du temps, pour le tuer. Parmi les femmes, le th√®me le plus courant √ ces heures-l√ est de dire qu’elles vont se retrouver sans mari parce qu’elles arrivent tellement fatigu√©es chez elles que la seule chose qu’elles font c’est de se jeter sur leur lit pour dormir.

C’est aussi l’heure des r√©criminations contre le milieu dans lequel elles sont n√©es : ¬« Si j’√©tais n√©e dans un autre monde, je n’aurais pas besoin de travailler ici et je serais bien assise, chez moi, avec mes enfants et avec mon mari ¬ ». Ou bien d’exprimer des r√™ves aussi simples qu’impossibles : ¬« Qu’est-ce que je donnerais pour arriver chez moi, trouver un repas pr√™t et chaud, les draps lav√©s et quelqu’un qui m’apporterait √ manger au lit ¬ ». D’autres r√™ves sont plus ambitieux : ¬« Ah ! si je pouvais entrer √ l’Universit√© et pr√©parer un m√©tier ¬ ».

La r√©alit√© est que beaucoup de femmes et d’hommes en entrant dans la maquila arrivent en r√™vant de trouver une promotion dans le travail. Ce n’est pas possible. L’image que vendent les propri√©taires, c’est qu’ici on gagne beaucoup d’argent avec un travail tr√®s accessible. Apr√®s, l’envie de faire des heures suppl√©mentaires pour avoir un meilleur salaire devient une vraie drogue. Apr√®s, longtemps apr√®s, on comprend qu’il n’y aura pas de promotion, mais seulement la routine, l’enlisement et un corps presque handicap√©.

LE MINIST√ˆRE DU TRAVAIL : L’ALLI√‰ DES ENTREPRISES

Selon le Code du travail, on ne peut faire que neuf heures suppl√©mentaires par semaine. Dans le secteur de l’emballage, nous travaillons trente-six heures suppl√©mentaires par semaine. Avec une moyenne de quinze heures de travail quotidien et sans une alimentation ad√©quate, il est tr√®s difficile de pouvoir r√©sister √ ce rythme.

Le fait d’abuser du travailleur et de ne pas respecter le Code du travail est connu du minist√®re du travail (MITRAB), qui doit veiller aux droits des travailleurs et contr√īler les employeurs. Cependant dans l’actuel mod√®le √©conomique, le MITRAB s’est converti en protecteur et alli√© des entreprises et des corporations de la zone franche, en faisant la sourde oreille aux demandes des travailleurs. ¬« Tu mets plus de temps √ arriver jusqu’au minist√®re que l’entreprise n’en met √ s’en apercevoir. En revenant √ l’usine, tu te retrouves avec ton renvoi dans les mains sans que rien ne te prot√®ge. La zone franche et le MITRAB, c’est la m√™me chose ¬ » me dit une jeune femme.

Le minist√®re comme instance r√©gulatrice des employ√©s et des employeurs devrait assumer un r√īle moins politique et davantage d’arbitrage. Il ne peut pas continuer √ √™tre le mouchard des actions des travailleurs et le gardien des int√©r√™ts des maquilas de sous-traitance. Le minist√®re doit donner plus d’importance au salaire minimum et savoir r√©ellement quelle grille salariale existe dans le secteur de la maquila. Les r√©clamations et les commentaires des travailleurs, quand ils touchent leur salaire chaque quinzaine, d√©montrent qu’ils n’ont aucune connaissance de la loi, qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils gagnent cela ou pourquoi on leur fait des d√©ductions pour l’assurance sociale alors que dans beaucoup de cas ils ne sont m√™me pas inscrits √ l’assurance.

LES HEURES SUPPLEMENTAIRES OBLIGATOIRES

Dans cette usine, les heures suppl√©mentaires ne sont pas optionnelles, elles sont obligatoires. Celui qui ne les fait pas est renvoy√©. On n’est pas consult√©. Vers 14 h , on passe la feuille des heures suppl√©mentaires et la seule chose que tu dois faire est de la signer. Pour √©viter que quelqu’un du secteur de l’emballage ne sorte de l’usine √ l’heure de la sonnerie, √ 17 h 15, le contrema√ģtre garde sous clef les cartes de pointage des employ√©s. Ainsi, personne ne peut sortir, m√™me pas en se cachant. Pour ne pas rester √ faire des heures suppl√©mentaires, il faut que tu demandes une permission au contrema√ģtre, lequel dans la majorit√© des cas te dit non ; et si par hasard il te la donne, ce doit √™tre une raison de force majeure et tu dois le convaincre.

Le paiement pour une heure suppl√©mentaire est de 9,92 cordobas [environ 0,66 euros]. Cela dans le cas o√Ļ on te les paye, parce que selon les travailleuses il y a eu des heures suppl√©mentaires pour des travaux tr√®s durs qui ne leur ont jamais √©t√© pay√©es. Selon les commentaires de quelques femmes qui ont travaill√© dans d’autres entreprises, celles-ci leur payent des heures suppl√©mentaires quand √ßa leur chante ; dans d’autres entreprises on ne leur remet pas de feuille de paye, on leur donne seulement l’argent et elles ne savent pas ce qu’elles ont gagn√© et ce qu’on leur a d√©duit.

La r√©alit√© est qu’on ne sait pas comment fonctionnent les heures suppl√©mentaires, ni comment elles sont calcul√©es, √©tant donn√© qu’il y a des p√©riodes o√Ļ on travaille la semaine compl√®te y compris le samedi et le dimanche et que la variation dans le salaire n’est d’√ peine 100 cordobas, alors que cela aurait d√ » √™tre plus √©tant donn√© le nombre de jours et la grande quantit√© d’heures suppl√©mentaires. Il y a des travailleurs et des travailleuses qui arrivent chez eux √ minuit ou 1 h du matin et qui doivent √™tre debout de nouveau √ 4 ou 5 h. L’√©puisement physique est incroyable et nombreux sont ceux qui √ 10 h commencent d√©j√ √ prendre des cachets de super-vitamines pour pouvoir tenir le coup pour le reste de la journ√©e.

LA PRESSE A L’HEURE DU DEJEUNER

Selon l’horloge de l’entreprise, la sonnerie pour le d√©jeuner est √ midi. C’est l’heure du d√©sordre, de l’affolement total. La majorit√© des gens sortent comme des fous en courant comme si quelque chose √ l’int√©rieur les poussait √ s’enfuir. C’est la course pour arriver les premiers au bar pour acheter de la nourriture ou de la boisson qui accompagnera ce qu’ils ont amen√©, tout pr√©par√© de chez eux. Les achats se font dans deux bars et sur des tables o√Ļ on vend des enchiladas, tacos, churritos [vari√©t√©s de galettes de ma√Įs] et des fruits. Les bars n’ont pas de condition d’hygi√®ne. Ce qui abonde le plus, ce sont les mouches et comme les bars sont √ c√īt√© des r√©serves, il faut y ajouter des rats et des souris. Les cuisini√®res pr√©parent la nourriture, la servent et manient l’argent sans se laver les mains. Presque toujours on vend √ cr√©dit en payant √ la quinzaine, mais comme ce n’est pas tr√®s rentable, beaucoup de travailleurs pr√©f√®rent amener la nourriture de chez eux.

Les cantines se remplissent de gens qui mangent et discutent. Ceux qui n’ont pas trouv√© de place s’assoient sur l’herbe sous les palmiers nains de l’entr√©e. Il faut manger en 40 minutes. Quand retentit la sonnerie pour retourner au travail, les zones de repas sont jonch√©es d’assiettes sales, de sacs et de restes, comme la rotonde de Santo Domingo apr√®s un 10 ao√ »t.

Un repas normal avec boisson co√ »te onze cordobas. La ration de tacos, enchiladas, tajadas avec du fromage, ou une banane avec du fromage co√ »te cinq cordobas. La plupart des gens se regroupent pour acheter un litre et demi de boisson gazeuse ; c’est plus rentable que d’acheter un verre. En plus de la nourriture et des boissons, les deux bars vendent aussi des serviettes et du papier hygi√©niques, des cigarettes, des bonbons et des chewing-gum.

Quand il y a des heures suppl√©mentaires √ faire, l’entreprise prend en charge le d√ģner des travailleurs. Mais ils disent tous : ¬« √ßa sort de notre poche..., des heures suppl√©mentaires qu’on ne nous paye pas ¬ ». Alors les repas sont command√©s dans un des bars de l’entreprise. Dans un des nombreux d√ģners que j’ai pris avec les filles qui travaillaient avec moi, on nous a donn√© la nourriture dans un carton. Ce jour-l√ , nous avons eu du porc frit.

Quand l’une d’entre elles mordit la viande, le centre √©tait verd√Ętre, mais on ne lui a pas permis d’acheter autre chose dans le bar et elle n’a rien eu √ manger. Comme on ne sait pas l’heure exacte de sortie - est-ce que ce sera t√īt ou est-ce que ce sera tard ? - g√©n√©ralement on n’emporte rien de pr√©par√© de chez soi pour le d√ģner. Je n’ai pas pu savoir si ce sont ceux du bar ou les contrema√ģtres qui d√©cident de la nourriture que mangeront les employ√©s, mais ceux-ci se plaignent presque toujours de la mauvaise qualit√©.

L’HEURE DES ODEURS

A 17 h, c’est l’heure des odeurs. O√Ļ que tu passes, √ßa sent les d√©odorants, les cr√®mes de beaut√©, la p√Ęte dentifrice, les parfums les plus vari√©s qui se m√©langent avec les mauvaises odeurs de toute une journ√©e de travail. Dans les toilettes, les femmes s’entassent devant les lavabos pour se laver les dents, pendant que beaucoup se maquillent. C’est impressionnant de voir comment la fatigue n’emp√™che pas les soins corporels. Le vendredi, que ce soit ou non un jour de paye, il y a encore plus de temps consacr√© √ la vanit√©. C’est le jour de rendez-vous des couples. G√©n√©ralement, le vendredi, il y a peu d’heures suppl√©mentaires. On dit que c’est une politique de l’entreprise, bien que, quand moi j’ai travaill√© √ l’usine, √ßa ne s’est pas pass√© comme √ßa.
A 17 h 15, quand retentit la sonnerie de sortie pour les secteurs de cha√ģne de production - o√Ļ on coud et on assemble les chemises - le gros des travailleuses et des travailleurs sort, plus de mille. Tout le monde pr√©vient : ¬« Tu as ta carte ? ¬ » et tout le monde la cherche avant la sonnerie pour √™tre les premiers dans la file.

LA FOUILLE ORDINAIRE

Tous les jours √ la sortie, il n’y a pas seulement le rite du pointage ; il faut aussi passer par une fouille corporelle. Pour les hommes, c’est un surveillant qui le fait ; pour les femmes, une femme de cette m√™me entreprise de surveillance et une Chinoise de l’usine. Le premier jour, comme j’√©tais nouvelle, je suis sortie √ 17 h 15 avec le gros des travailleuses. J’ai point√© ; je ne savais rien de la fouille √ la sortie. J’ai seulement vu la file et les femmes qui sortaient par la porte des pi√©tons et les hommes par l’entr√©e des v√©hicules. Comme j’√©tais distraite parce que je regardais passer la foule de gens qui sortaient d’autres usines √ cot√©, je ne faisais pas attention aux camarades qui allaient devant. C’est quand mon tour est arriv√© que j’ai eu peur. La Chinoise, une femme tr√®s petite qui ne m’arrivait pas √ l’√©paule, commen√ßa √ me t√Ęter en me passant la main depuis le pubis jusqu’en haut des fesses et ensuite depuis le pubis jusqu’en haut du ventre. J’√©tais envahie par une sensation de d√©go√ »t et ma peau se h√©rissa. Un violent d√©sir de la frapper et de pousser des cris m’envahit ; ce fut une sensation d√©sagr√©able que je n’avais jamais ressentie, m√™me pas lorsque dans la rue je me suis trouv√©e avec des voyous pervers qui te disent des grossi√®ret√©s. Pendant un instant, j’ai pens√© qu’on n’avait touch√© que moi et que j’√©tais la seule qui avait r√©agi comme √ßa. Mais les camarades qui sont arriv√©es le m√™me jour que moi partageaient mes sensations : ¬« Oh l√ l√  ! C’est horrible, cette Chinoise qui te touche ¬ » a dit l’une d’elles. Et une autre : ¬« Moi, j’ai travaill√© dans d’autres usines et jamais on ne m’avait fait √ßa ! ¬ ».

LA FOUILLE √ CORPS POUR S’IMPOSER

La mani√®re de palper de la Nica √©tait diff√©rente de celle de la Chinoise. J’ai compris que cette mani√®re de violenter chaque femme est aussi une mani√®re de d√©montrer que les patrons peuvent faire ce qu’ils veulent avec les ouvri√®res. De plus c’est une forme de contr√īle qui n’a pas de sens : les jeans que je portais - ceux de presque toutes - √©taient tr√®s ajust√©s. Comment pourrait tenir √ l’int√©rieur de mon pantalon une chemise √ manches longues ? Impossible.

Bien que cette fouille devienne une routine pour les travailleuses, je ne m’y suis pas habitu√©e pendant les douze jours o√Ļ je suis rest√©e dans l’usine. A chaque fois que j’entendais la sonnerie de sortie, j’avais mal √ l’estomac, en pensant seulement ce que j’aurais √ subir pour pouvoir sortir dans la rue. Il y a eu des jours o√Ļ le d√©go√ »t me coupait l’app√©tit, je ne d√ģnais pas et j’arrivais chez moi avec encore cette horrible sensation. J’ai clairement vu que la plus grande violence est faite aux femmes. Les hommes, on les fouille, mais un surveillant nicaraguayen leur t√Ęte seulement les jambes. Selon la direction, la fouille ordinaire cherche √ √©viter que des travailleurs n’emportent des pi√®ces. Dans les conversations que j’ai eues avec les femmes, elles racontaient que, dans certaines usines, ceux qui prennent des pi√®ces de l’usine sont toujours des hommes qui les sortent en se les mettant comme des couches. La majorit√© les approuve pour ces fauches : ¬« C’est bien qu’ils volent. De toutes fa√ßons, ils le font pour nous, et pour quelques malheureuses pi√®ces qu’ils prennent, ce n’est vraiment pas une grosse perte ¬ ». Naturellement, ce sont des vols sporadiques, et le commerce des pi√®ces se fait entre les travailleurs de l’usine eux-m√™mes.

COL√ˆRES ET HUMILIATIONS

Les contr√īles font partie d’une politique d’humiliation. Un jour, avant 10 h, nous voulions d√©sesp√©r√©ment sortir et le contrema√ģtre tenait nos cartes sous cl√©s. Quand nous l’avons entour√© toutes ensemble, chacune de nous cherchant sa carte pour pouvoir sortir plus vite, il prit tout le paquet et furieux le lan√ßa violemment sur une autre table. Les cartes s’√©parpill√®rent sur le sol, nous avons d√ » nous jeter par terre et nous nous les arrachions des mains, pendant que le contrema√ģtre riait de son exploit.

Est-ce l’exc√®s de travail que ces messieurs disent avoir qui est la cause de leur comportement inhumain ou celui-ci est-il d√ » aux exigences que l’administration leur impose ? Dans leur majorit√©, ceux qui maintenant sont contrema√ģtres, sont arriv√©s dans l’entreprise comme le reste des travailleurs. Cela a √©t√© le cas pour une jeune femme qui avait commenc√© √ travailler en m√™me temps que nous dans l’emballage. Quelques jours apr√®s, elle ne supportait d√©j√ plus le travail, qui lui paraissait tr√®s dur, et elle d√©cida de d√©missionner. Mais quand elle se pr√©senta √ la direction des ressources humaines pour donner sa d√©mission, une des femmes charg√©es de l’embauche lui demanda de supporter quelques jours de plus, parce que la fameuse Madame Fidelina recherchait une nouvelle employ√©e ayant fait des √©tudes, pour en faire son assistante. Et la candidate, c’√©tait elle.

COMMENT "CHANGER" DE PERSONNALIT√‰

Le lendemain la femme qui allait donner sa d√©mission n’est pas venue travailler. Nous avons pens√© qu’elle √©tait partie, mais √ midi nous l’avons vue aller d√©jeuner avec l’√©lite de l’entreprise, le personnel des ressources humaines. Ils ont une table seulement pour eux et aucun autre employ√© ne peut s’y asseoir. Comme pour nous elle continuait √ √™tre notre camarade de travail, nous nous sommes r√©jouies de la voir. Elle, non. Elle avait d√©j√ "chang√©". Elle est pass√©e √ c√īt√© de nous et nous a seulement dit s√®chement : ¬« Bonjour ! ¬ » et elle est all√©e √ la table select. ¬« √ßa lui est d√©j√ mont√© √ la t√™te ¬ » avons-nous comment√©.

Peu de temps apr√®s, j’ai pu parler avec elle. La pauvre femme m’a expliqu√© : ¬« On m’a interdit d’entrer en contact avec vous, on me demande de me souvenir que j’ai un niveau compl√®tement diff√©rent de celui des gens inf√©rieurs ¬ ». Il est √©vident que les investisseurs asiatiques pr√©tendent cr√©er dans les zones franches une stratification de classes. Serait-ce que dans leur pays ils appartiennent √ la classe sup√©rieure qu’ils font semblant d’avoir au Nicaragua, ou serait-ce qu’ils veulent nous faire revenir √ l’√©poque de l’esclavage, r√©duisant nos droits √ force de nous m√©priser ?

CONTRATS NON RESPECT√‰S

En signant le contrat dans ces entreprises, le poste o√Ļ l’on doit travailler donne lieu √ un accord mutuel entre employeur et employ√©. On signe le contrat selon son exp√©rience si on en a, dans le secteur o√Ļ eux ont besoin de personnel. Beaucoup de celles qui viennent demander du travail ont d√©j√ une id√©e de l’endroit o√Ļ elles seront, ou disent o√Ļ elle veulent √™tre plac√©es.

Selon le minist√®re du travail, pour qu’un employ√© soit chang√© de poste, m√™me de mani√®re occasionnelle, il doit y avoir un accord mutuel. Cependant les travailleuses r√©alisent des t√Ęches qui ne figurent pas dans les contrats. On te met dans n’importe quel secteur pour que tu ne restes pas √ ne rien faire. Nous, √ l’emballage, on nous a mis dans d’autres secteurs parce que les accessoires qui doivent √™tre coll√©s sur les chemises n’√©taient pas arriv√©s. D’abord, on nous a mis toute une matin√©e dans le secteur des cantines pour assembler les bo√ģtes en carton dans lesquelles on emballe les chemises Perry Ellis. Le carton √©tait pr√©par√© par des marques pour faire les pliures des bo√ģtes et des couvercles. A chacune de nous, on a donn√© cinq caisses ; chaque caisse avait 250 pi√®ces et nous devions assembler 1250 bo√ģtes. A premi√®re vue, la t√Ęche paraissait facile et peu fatigante. Pourtant, deux heures apr√®s, on avait des fourmillements dans le dos et des blessures √ chaque main, quelquefois m√™me profondes, √ cause du frottement avec le carton.

JOURN√‰ES √ LA BLANCHISSERIE

Ce jour-l√ , on nous envoya apr√®s le d√©jeuner au secteur de la blanchisserie. Le travail consistait √ laver les endroits des chemises qui √©taient signal√©s comme ayant des t√Ęches de salet√© ou de graisse. Il y avait ces jours-l√ une commande de chemises blanches. Nous devions les blanchir avec du chlore et de l’ac√©tone. Dans la laverie, nous avons pass√© deux jours et demi de 7 √ 19 h et nous avons continu√© dans le secteur de l’emballage.

Apr√®s deux jours pass√©s √ la laverie nous avions les mains compl√®tement fendill√©es. L’ac√©tone et le chlore combin√©s sans aucune protection nous br√ »l√®rent les mains et nous avions des champignons sur les doigts et les ongles. Dans la blanchisserie, o√Ļ 28 femmes lavaient sans arr√™t, la chaleur √©tait insupportable. Nous √©tions √ c√īt√© des chaudi√®res et le feu et la fum√©e se concentraient l√ . Il y avait aussi les soufflets tr√®s bruyants qu’on utilise pour nettoyer les pi√®ces qui ont beaucoup de peluches.

Le paiement est √ la production et le minimum de chemises que tu dois laver est de 700. Si tu ne les laves pas, tu perds le droit √ la prime de production. Chaque fois que tu en as lav√© une certaine quantit√©, une employ√©e en note le nombre. Cette m√©thode pourrait para√ģtre juste, mais il arrive aussi que, si tu n’es pas bien vue de celle qui note, elle change le nombre de ta production et tu ne peux rien y faire.

Moi, j’√©tais mal vue d’elle, parce que chaque fois que j’allais chercher des chemises pour les laver, elle m’en notait moins ou elle ne me notait rien du tout. Il arrivait la m√™me chose √ d’autres camarades. De notre c√īt√©, nous ripostions en trouvant des trucs pour augmenter le nombre. Nous humidifions beaucoup de chemises qui n’√©taient pas sales pour donner le change et arriver √ un plus grand nombre. Quand le soir tombe, la vie empire dans la laverie. La lumi√®re naturelle s’en va et tu n’y vois presque plus. En hiver, les femmes sont tremp√©es, parce que la partie sup√©rieure de la laverie n’est pas couverte et il y pleut √ torrent.

EN DANGER D√ˆS QUE TU PRENDS LE BUS

Pendant les douze jours qu’a dur√© l’√©tude que j’ai faite, j’ai voyag√© en autobus du transport urbain collectif, ceux qu’utilisent √ 100% les travailleurs de la maquila. Pour pouvoir respecter l’horaire, le seul moyen est de se lever tr√®s t√īt. Je prenais le bus √ 6 h 15. Ils √©taient bond√©s, les gens accroch√©s aux deux portes. Ce sont de vieux autobus, dans un √©tat d√©plorable, o√Ļ voyager est tr√®s dangereux. L’amoncellement des passagers permet √ des √©quipes de pickpockets, hommes et femmes, d’op√©rer avec succ√®s. Cela permet aux hommes de tripoter les femmes.

Un jour, press√© par l’horaire d’entr√©e, je suis mont√©e dans le premier autobus qui s’est arr√™t√©. Il √©tait bond√©. Je suis mont√©e par l’arri√®re et j’ai pu trouver de la place seulement sur le marchepied, accroch√©e √ la porte. Quelques p√Ęt√©s de maisons plus loin, l’autobus freina si brusquement que je tombai √ la renverse dans le caniveau. Le receveur de l’autobus me cria : ¬« Vous √™tes des idiotes, vous ne vous tenez m√™me pas, et apr√®s on dit que c’est de notre faute ¬ ». Personne ne m’aida √ me relever. Je n’avais gu√®re envie de reprendre cet autobus, mais c’est le seul choix qu’ont les travailleuses : secouer leurs v√™tements et remonter dans le v√©hicule qui leur a fait du mal. Dans l’usine, j’ai entendu dire que d’autres entreprises de la zone franche Las Mercedes, ont leurs propres autobus et parcourent certains quartiers de la capitale pour aller chercher les travailleuses sans aucun co√ »t pour elles. Je n’ai jamais pu v√©rifier cela.

LES MAQUILAS VONT-ELLES NOUS D√‰VELOPPER ?

Ce r√©cit se termine l√ . Je ne voudrais pas qu’il s’en d√©gage une critique destructrice. J’ai seulement voulu raconter mon exp√©rience pour que tout le monde puisse s’imaginer ce que des milliers et des milliers de femmes et aussi d’hommes vivent ou ont v√©cu quotidiennement pendant des semaines, des mois, et des ann√©es dans plus de quarante maquilas qui existent d√©j√ au Nicaragua, industries dont on attend le "d√©veloppement" de notre patrie et de notre peuple.

source : Env√≠o (http://www.envio.org.ni) , 2002.

Traduction : Diffusion d’information sur l’Am√©rique latine (DIAL - http://enligne.dial-infos.org).

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