Amérique Latine : l’invasion transgénique
par Carmelo Ruiz Marrero
Article publié le 20 avril 2005

L’Amérique latine est l’objet d’une nouvelle invasion : celle des cultures génétiquement modifiées. Les promoteurs de ce type de cultures, qu’on appelle également transgéniques, affirment qu’elles permettront de mieux combattre la faim, de réduire l’utilisation d’intrants chimiques toxiques et d’amener la prospérité aux agriculteurs et aux communautés rurales d’Amérique latine. Mais, jusqu’à présent, l’expérience a démontré que ces cultures d’un nouveau type ne diminuent pas la faim, ne réduisent pas l’usage de produits chimiques, n’apportent aucun bénéfice aux petits agriculteurs, mais en plus, créent de nouvelles formes de dépendance économique.

Argentine : la république du soja

Aucun pays latino-américain ne s’est livré de façon aussi effrénée à la culture de transgéniques que l’Argentine. Les dernières années ont vu l’accroissement exponentiel de la surface consacrée à la culture de soja génétiquement modifié (GM) dans ce pays. La culture du soja est passée en Argentine de 9 500 hectares au début des années 60 à 5,9 millions en 1996. Après l’introduction du soja transgénique dans le pays à la fin des années 90, la surface des champs de soja est passée à 10,3 millions d’hectares en 2000. Les 14 millions d’hectares ont d’ores et déjà été dépassés, et au moins 95% de ce soja est transgénique. Tout le soja transgénique cultivé en Argentine est de la variété « Roundup Ready » (RR), produit par l’entreprise de biotechnologies états-unienne Monsanto [1].

Les idéologues néolibéraux et les patrons de l’agrobusiness considèrent la culture du soja comme une grande réussite et une manne économique pour le pays. Ils relèvent que cette culture rapporte de grandes quantités de devises, si nécessaires pour le paiement de la dette extérieure. Mais les conséquences de cette « réussite » ont été destructrices pour l’environnement et pour la vie de la majorité des Argentins.

Le reste de la production du pays est déplacée et poussée à l’extinction à mesure que la campagne argentine est réorganisée autour de la monoculture du soja. Les cultures de lentilles, de pommes de terre, de petits pois, de coton, de blé, de maïs, de riz, de sorgho, de fruits et légumes, la production laitière, et même les mondialement célèbres élevages de bétail reculent devant l’extension implacable du soja. Ce pays qui autrefois était autosuffisant sur le plan alimentaire et exportait des viandes de première qualité doit aujourd’hui importer des aliments de base. Les aliments importés sont plus chers et inaccessibles pour une grande partie de la population, très pauvre. De 1970 à 1980, le taux d’Argentins vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passé de 5% à 12%. Après la mise en place des politiques néolibérales d’ajustement structurel, ce taux a atteint les 30% en 1998 et jusqu’à 51% en 2002. Il y a aujourd’hui 20 millions d’Argentins pauvres et 10 millions sont sous-alimentés [2].

Plus de 99% du soja argentin s’exporte vers les marchés d’Asie et d’Europe où il sert d’aliment pour le bétail. De cette façon, le pays est en train de sacrifier son élevage, hautement côté dans le monde entier pour sa qualité unique, au bénéfice de ses concurrents européens. De 1998 à 2003, le nombre de fermes laitières a baissé de 30 000 à 15 000. Comme le dit l’agronome et généticien Alberto Lapolla, « la nation argentine est passée du statut de grenier du monde à celui de ‘petite république soja-ière’ (republiqueta sojera), productrice de fourrage, pour que des pays avec de vraies politiques de développement élèvent leur bétail et n’aient pas à l’importer d’autres pays comme le nôtre » [3].

Les agriculteurs et propriétaires terriens se convertissent au soja en réponse à de nombreuses pressions économiques. En premier lieu, les producteurs locaux ne soutiennent pas la concurrence face aux importations agricoles massives et bon marché résultant des politiques de libre-échange. A ceci s’ajoute toute une structure d’incitations et de subventions gouvernementales qui favorisent les producteurs de soja. Et si cela n’était pas encore suffisant, la firme Monsanto fournit aux producteurs l’assistance d’experts et la machinerie nécessaire aux semailles directes (siembra directa) qui rend la monoculture massive de soja rentable, en plus des semences et de l’herbicide, le tout assorti de facilités de paiement.

Le soja GM Roundup Ready n’a pas été modifié pour être plus productif ou plus nutritif. Il a été modifié pour résister au Glifosato, ingrédient actif de l’herbicide Roundup de Monsanto. L’effet sur l’environnement de cette nouvelle agriculture s’est révélé dévastateur. « Le système de semailles directes, avec l’utilisation massive de produits agrochimiques (Roundup), a déjà produit dans la zone de monoculture une désertification biologique très marquée, avec la disparition d’oiseaux, de lièvres, de crustacés, de lombrics, de mollusques, d’insectes, etc., ce qui affecte particulièrement la microflore et la microfaune, altérant ainsi la microbiologie des sols en exterminant les bactéries et autres microorganismes remplacés par des moisissures », avertit Lapolla.

L’expansion du soja se fait au détriment non seulement des autres cultures, mais aussi des bois et zones forestières. Pour étendre la monoculture, les grands propriétaires terriens et les patrons de l’agrobusiness défrichent de grandes superficies de montagnes boisées au pied des Andes, comme celles de las Yungas et du Chaco à la frontière avec la Bolivie et le Paraguay. Dans la province d’Entre Rios, au nord de Buenos Aires et à la frontière avec l’Uruguay, ce sont plus d’un million d’hectares qui ont été défrichés entre 1994 et 2003 pour laisser place au soja. Cette déforestation est la cause de désastreuses inondations sans précédent historique, en particulier dans la province de Santa Fé.

L’effet économique n’a pas été moins désastreux. La monoculture à semailles directes de soja RR crée du chômage, étant donné qu’elle ne nécessite que très peu de main d’oeuvre. Alors qu’une plantation de pêchers ou de citronniers d’un hectare a besoin de 70 à 80 travailleurs, la même superficie de culture de soja emploie au mieux deux personnes.

Ceux qui ont tourné le dos à la culture du soja pour se consacrer à la petite agriculture traditionnelle de subsistance se sont trouvés dans l’impossibilité de le faire, puisque les nuages de Glifosato épandus par avion voyagent sur de grandes distances, laissant sur leur passage des traces de mort et de destruction.

A la Colonia Los Senes, dans la province de Formosa, des familles qui cultivaient de l’arachide, de la betterave et des bananes, et élevaient poules, canards et cochons ont vu leurs vies changer en 2003 quand des avions commencèrent à les survoler, épandant des herbicides sur les champs alentour, depuis peu consacrés à la culture du soja. Les habitants ont alors commencé à souffrir de nausées, diarrhées, vomissements, de douleurs gastriques, d’allergies et d’irritations cutanées. Les enfants ont commencé à souffrir de taches et de plaies douloureuses sur la peau, parfois très douloureuses. Les plants de bananes ont subi des déformations, les animaux sont morts ou ont donné naissance à des rejetons difformes, et on a rapporté des cas de lacs remplis de poissons morts [4].

« L’Argentine a autrefois été le grenier du monde, elle a autrefois alimenté l’Europe. Pourtant, aujourd’hui les enfants faméliques tournent en rond dans leursvillas miserias’ (bidonvilles). Lescartoneros [5], ainsi que des familles entières au chômage déambulent dans les rues à la recherche de déchets recyclables pour gagner, difficilement, de quoi survivre. Et plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté », rapportent l’avocat Facundo Arrizabalaga et l’anthropologue sociale Ann Scholl.

Ils ajoutent que « le soja décompose non seulement l’essence même de la terre, mais aussi celle de la société. Les bidonvilles sont en train d’exploser en périphérie des villes avec l’afflux des paysans chassés par des avions remplis de Glifosato, pendant que les géants de l’agro-industrie s’emparent des terres. C’est que le soja ne génère pas d’emploi, c’est une agriculture sans travailleurs, sans culture. L’exode rural a atteint ces dernières années un rythme alarmant : 300 000 paysans ont quitté les champs et presque 500 villages ont été abandonnés. La conséquence de cela est l’augmentation quotidienne du crime et de la violence, et avec eux, de la marginalisation. » [6]

Brésil : le pragmatisme de Lula

La monoculture du soja RR est en train de dépasser les frontières de l’Argentine et de pénétrer les pays voisins. Au Brésil, le second producteur mondial de cette plante il y a eu ces dernières années une contrebande massive de graines de soja RR depuis l’Argentine vers l’Etat brésilien du Rio Grande do Sul, où se concentre la production de soja du pays.

Le trafic de ces graines, qui a bénéficié de la complicité (au moins passive) de patrons de l’agro-industrie et de grands propriétaires était illégal, étant donné que leur importation s’est faite clandestinement, et sans l’approbation des organismes d’Etat. Des groupes de la société civile, comme le Mouvement des travailleurs ruraux sans terres (MST) soutiennent que les cultures transgéniques devraient d’abord subir des tests sur leur impact environnemental, comme le requiert la Constitution brésilienne. Ils signalent également que le Brésil est tenu d’effectuer de tels tests par la signature du Protocole de Cartagena sur la Biosécurité, protocole qui prend en compte les possibles risques des OGM. Autre préoccupation : cette invasion risque de ruiner l’avantage compétitif des produits agricoles brésiliens sur le marché mondial où les produits libres de contenu transgénique sont plus recherchés.

Pendant sa campagne électorale, le candidat d’alors à la présidence, Luiz Ignacio « Lula » da Silva, avait promis de tenir compte des préoccupations des secteurs qui dénonçaient l’entrée illégale de transgéniques dans le pays. Pourtant, une fois au pouvoir, il opta pour le pragmatisme et signa en octobre 2004 une mesure dont les regroupements de la société civile disent qu’elle est favorable à l’industrie des biotechnologies et qu’elle avalise les illégalités commises par les contrebandiers et les usagers illégaux de soja RR.

De nombreuses organisations, dont des coopératives des mouvements sociaux comme le MST, de syndicats de travailleurs ruraux comme la Fédération des travailleurs de l’agriculture familiale, l’Institut de défense du consommateur, ActionAid Brasil et la Commission pastorale de la terre (CPT), dénoncent dans une lettre de protestation le fait que la mesure « viole le principe de précaution de la Convention sur la diversité biologique », dont le pays est partie prenante, en libérant l’usage des transgéniques « sans aucune étude préalable de l’impact environnemental et sur le risque pour la santé des consommateurs ».

Selon les signataires, l’introduction clandestine de soja RR de Monsanto « a empêché que la population brésilienne ait la l’opportunité de choisir si elle souhaite ou non consommer et exposer l’environnement à la culture de transgéniques. Elle a de plus empêché que l’on prenne des mesures pour garantir l’isolement et le marquage de la production transgénique, mesures qui auraient protégé les agriculteurs qui veulent semer des graines conventionnelles ou développer une agriculture écologique. »

João Pedro Stédile, leader du MST, décrit le conflit de la façon suivante : « D’un côté, il y a les intérêts du profit et le contrôle du monopole sur les semences par les entreprises multinationales comme Monsanto, Cargill, Bung, Du Pont, Syngenta, et Bayer. De l’autre, les intérêts des agriculteurs honnêtes et du peuple brésilien. C’est cela la véritable confrontation qui est liée à la question des transgéniques.  »

« Si nous pouvons alimenter notre peuple avec des produits d’autres semences plus sûres et plus saines, pourquoi prendre des risques avec des transgéniques ? Seulement pour garantir les revenus de Monsanto ?  », s’interroge Stédile.

Paraguay : l’invasion des « Brésiguayens »

Le Paraguay, en tant que quatrième exportateur mondial de soja, subit aussi l’assaut de la monoculture transgénique, malgré que jusqu’à aujourd’hui, son gouvernement n’ait pas encore légalisé ce type de cultures. Ce pays possède 2 millions d’hectares de soja, dont plus de la moitié appartient à des « Brésiguayens », comme on appelle les dizaines de milliers de fermiers grands et moyens, immigrés illégalement du Brésil. Ils violent la loi non seulement en s’installant de façon illégale et en pratiquant l’agriculture et le commerce, mais aussi en cultivant des transgéniques, qui sont illégaux au Paraguay.

Avec la monoculture de soja transgénique sont venus les épandages intensifs de Glifosato, reproduisant ainsi le schéma de déforestation, pollution et empoisonnement qui se déroule actuellement en Argentine.

Particulièrement dramatique est le cas de la colonia Ka’aty Mirî, un modeste village indigène de 16 familles situé dans le département de San Pedro et qui est pratiquement encerclé par des champs de soja. Selon un rapport de 2004 de la Coordination nationale des organisations de femmes travailleuses rurales et indigènes (CONAMURI), les aspersions de Glifosato ont causé la mort de trois enfants, et ont provoqué parmi les habitants des problèmes digestifs et pulmonaires, des maux de tête et de gorge, des diarrhées et des éruptions cutanées. On a également rapporté des cas d’accouchements prématurés, et de bébés nés malades. La colonia manque également d’accès à l’eau potable, puisque le ruisseau d’où les habitants tiraient l’eau est désormais pollué par le Glifosato.

Un bulletin de l’organisation Rel-UITA [7] décrit un voyage vers Ka’aty Mirî :

« A mesure que nous avançons vers les colonias le paysage change drastiquement. Il ne reste presque plus de zones boisées ni de forêts, seulement d’interminables hectares de champs de soja transgénique. L’oléagineux se dresse dans les arrière-cours des modestes maisons campagnardes, se confondant presque avec leurs habitants, comme s’il faisait naturellement partie de leur vie, alors qu’il est en réalité un ‘visiteur indésiré’. Les petites plantes (coton, manioc et blé) luttent pour survivre et ne pas mourir détruites par l’effet hautement nocif des agrotoxiques, alors que l’oléagineux jouit d’une bonne santé. Il est douloureux de voir comme une partie des feuilles du coton sont ‘brûlées’, tachées et desséchées par l’action du poison. Parallèlement, la croissance des plants de manioc s’est arrêtée ; ils ne mesurent pas plus de 10 ou 15 centimètres, alors qu’à cette période ils dépassent normalement les 35 centimètres, selon les paysans.  »

Mexique : immigrants illégaux du Nord

Au Mexique l’invasion transgénique se manifeste de façon différente. Depuis 2001, on a remarqué l’arrivée dans les champs de maïs transgénique provenant des Etats-Unis. Les paysans ont utilisé des échantillons de ces graines importées comme semences sans savoir de quoi il s’agissait, et maintenant ce maïs transgénique prolifère de façon agressive et incontrôlée, se croisant avec des maïs indigènes.

Des secteurs paysans, écologistes, progressistes, de la société civile et des peuples indigènes mettent en garde contre les conséquences potentiellement néfastes de cette pollution génétique sur l’environnement, la santé humaine et l’alimentation mondiale.

Des rapports de l’IRC Américas [8] ont signalé les impacts du maïs transgénique au Mexique et les réponses de la société civile [9]. Nous nous limiterons ici à actualiser les informations.

* En décembre 2004, le sénat mexicain a approuvé une loi de biosécurité, qui, à l’image de la mesure approuvée par le président brésilien, est hautement favorable à l’industrie biotechnologique et légalise la pollution génétique, selon des secteurs de la société civile mexicaine.

Ce projet de loi « est une aberration, car il ne garantit aucune marge de sécurité pour la diversité biologique, la souveraineté alimentaire, les cultures et plantes dont le Mexique est un lieu d’origine ou de diversité et qui sont la base de l’alimentation et des cultures des paysans et des indigènes qui les ont créées. Par contre, il assure la sécurité aux cinq entreprises transnationales qui contrôlent les transgéniques à l’échelle globale, parmi lesquelles Monsanto détient 90% des parts de marché », accuse Silvia Ribeiro, du Groupe d’action sur l’érosion, la technologie et la concentration [10].

Les critiques dénoncent également le fait que le projet approuvé ne prévoie pas de consultation publique, mais octroie aux transnationales le droit de recours en appel si leur est refusé l’autorisation de semer des transgéniques. De plus, il exonère les compagnies de toute responsabilité pour la pollution génétique causée par leurs semences. « [Ce projet de loi] n’envisage même pas de prévenir ceux qui pourraient être contaminés, et, de fait, rend les victimes responsables en les laissant sans recours », rapporte la revue Biodiversité, Alimentation et Cultures [11].

* En juin 2004, la Commission pour la coopération environnementale d’Amérique du Nord, organisme créé par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a publié un rapport sur la pollution [génétique] du maïs mexicain. Ce rapport, intitulé « Maïs et biodiversité : les effets du maïs transgénique au Mexique », proposait de renforcer le moratoire à l’utilisation commerciale de maïs GM dans ce pays et de diminuer les importations états-uniennes du grain, ainsi que d’établir un système de surveillance des cultures traditionnelles et d’étiquetage des produits génétiquement modifiés.

Il recommandait également d’améliorer les méthodes de détection et de contrôle de l’état d’avancement de la contamination génétique du maïs et de ses parents sylvestres, l’étiquetage du maïs états-unien, et que les graines garanties non contaminées soient broyées pour qu’elles ne soient pas utilisées comme semences.

Puerto Rico : bon climat politique

Puerto Rico est l’un des lieux de prédilection de l’industrie des biotechnologies pour y réaliser ses expérimentations de cultures transgéniques. Selon les données du Département de l’agriculture des Etats-Unis, 2957 expériences ont été menées dans l’île en la matière entre 1987 et 2002. Ces chiffres ne sont dépassés que par les Etats de l’Iowa (3831), de l’Illinois (4104) et Hawaï (4566).

Il faut cependant prendre en considération l’énorme différence de taille : l’Illinois et l’Iowa mesurent chacun plus de 50 000 miles carrés [environ 130 000 km²], alors que Puerto Rico mesure moins de 4000 miles carrés [moins de 10 500 km²]. Manifestement, l’île reçoit beaucoup plus de ces expérimentations que n’importe quel état US, à l’exception de Hawaï. Les essais de transgéniques à Puerto Rico dépassent en nombre ceux réalisés en Californie (avec 1709 essais), 40 fois plus étendue que Puerto Rico, et avec une production agricole bien supérieure.

« Ce sont des essais à l’air libre et sans contrôle », affirme Bill Freese, du groupe de défense de l’environnement les Amis de la Terre, commentant la situation de Puerto Rico. « Ces plantations transgéniques expérimentales contaminent sans aucun doute les cultures conventionnelles, comme le font depuis un moment les productions transgéniques déjà commercialisées. Et les cultures transgéniques expérimentales ne sont mêmes pas soumises à l’obligation d’être déclarées, auquelle sont soumises celles qui sont commerciales. C’est pour cela que je pense que la forte concentration d’expérimentations sur des cultures génétiquement modifiées à Puerto Rico est réellement une source de préoccupation. » [12]

Pourquoi Puerto Rico ? Plusieurs réponses à cette question ont été données lors d’un symposium sur la biotechnologie qui s’est tenu dans le village de San Germán en 2002, organisé par le Service d’extension agricole. Selon ce qu’a rapporté le journal local Claridad, plusieurs intervenants ont affirmé que l’accueillant climat tropical de l’île permet jusqu’à quatre récoltes par an, ce qui rend celle-ci idéale pour les agronomes et pour les firmes de biotechnologies comme Dow, Syngenta, Pioneer et Monsanto. Ces quatre entreprises se sont réunies pour former l’Association de recherche sur les semences de Puerto Rico.

Un des participants a pourtant donné une explication beaucoup plus intéressante : il a déclaré que Puerto Rico a « un bon climat politique ». La population dans son ensemble ignore en effet l’existence des cultures et des produits transgéniques, et cela contribue au « bon climat politique » auquel ce présentateur faisait allusion.

Résistances et alternatives

La résistance contre l’agriculture transgénique se manifeste dans tous les pays d’Amérique latine de la part de divers secteurs, depuis les peuples indigènes qui travaillent à la préservation de leurs traditions agricoles millénaires et à protéger leurs graines de la pollution génétique, les secteurs écologistes qui alertent sur les conséquences environnementales des transgéniques et de l’agriculture industrielle en général jusqu’aux agriculteurs qui cherchent à pratiquer une agriculture réellement écologique, et aux organisations progressistes et aux mouvements populaires pour la réforme agraire qui s’opposent à la domination des transnationales sur la production alimentaire. Ces voix critiques et contestataires s’intègrent au mouvement d’opposition à la Zone de libre-échange des Amériques et à l’agenda néolibéral.

L’agriculture écologique ou organique se profile comme alternative aux transgéniques et à tout le modèle agricole de monoculture industrielle contrôlé par des entreprises transnationales. Le Brésil en particulier a réussi à occuper une niche dans le commerce international de produits tropicaux organiques, y devenant une réelle puissance exportatrice.

Les transnationales de l’agrobusiness et leurs porte-voix soutiennent que l’agriculture organique est parfaitement compatible avec les cultures transgéniques, et qu’on peut donc développer les deux de front. Mais les producteurs organiques et les opposants aux OGM comprennent que les deux modes de production ne peuvent coexister et qu’à mesure qu’elles croissent l’une et l’autre approche le moment où l’Amérique latine devra choisir entre ces deux voies.

Notes :

[1Lilian Joensen et Stella Semino, « Argentina’s torrid love affair with the soybean », Seedling, octobre 2004. www.grain.org/seeding/ ?id=302.

[2Alberto J. Lapolla, « El monocultivo de soja transgénica amenaza gravamente la sostenibilidad del ecosistema agropecuario argentino », Joensen and Semino.

[3Alberto J. Lapolla, “El monocultivo de soja transgénica : ¿Gran negocio o política de dominación colonial ?

[4David Jones, “Bienvenidos a la república de soja : testimonio de un periodista inglés en Argentina”, Bulletin du Réseau pour une Amérique latine libre de transgéniques, n° 94 et 95.

[5Cartoneros (cartonniers) : pauvres des villes qui vivent du ramassage et de la revente du papier et du carton ramassés à longueur de journées dans les poubelles et les rues. (ndt)

[6Ann Scholl et Facundo Arrizabalaga, « La soja, un mal augurio  », www.adital.org.br/site/noticia.asp ?....

[7Rel-UITA : Union Internationale des Travailleurs de l’Alimentation, l’agriculture, l’hôtellerie, la restauration, les tabacs - Région Amérique Latine http://www.rel-uita.org . Pour le rapport cité : www.rel-uita.org/agricultura/agroto...

[9Ramón Vera Herrera, "En defensa del maíz (y el futuro) : Una autogestión invisible", www.americaspolicy.org/reports/2004... ; Carmelo Ruiz Marrero. "La Biodiversidad en Peligro : La Contaminación Genética del Maíz Mexicano", www.americaspolicy.org/articles/200....

[10Silvia Ribeiro. "La ley Monsanto : parece mala pero es peor", La Jornada, 22 de enero 2005.

[11Revue Biodiversidad, Sustento y Culturas. "Sin nuestros maíces no somos pueblo", janvier 2005 (article non signé).

[12Bill Freese, entrevue avec Ruiz Marrero, juin 2004.

Source : IRC Programa de las Américas (www.americaspolicy.org/), mars 2005.

Traduction : Pierre Doury, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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