La forêt d’Imataca en danger
Les veines ouvertes du Venezuela
par Jeroen Kuiper
Article publié le 11 mai 2005

Las Claritas, Etat de Bolivar - Une fine couche de poussière orangée recouvre les baraquements de bois et les vieilles voitures le long du chemin boueux à travers la jungle juste au nord ouest de Las Claritas, une ville minière en essor dans le sud du Venezuela. C’est le genre de ville à laquelle on s’attend lorsque l’on pense aux mines d’or : sale, chaude, poussiéreuse et désordonnée. « Faites attention la nuit, car il y a beaucoup d’ivrognes », disent Manuel et José, deux mineurs qui m’emmènent dans leur voiture américaine vieille de 26 ans pour voir les mines d’or.

Les mines ne sont pas loin. On roule juste quelques kilomètres à partir de Las Claritas, on traverse Ciudad Dorada (Ville dorée, où vivent beaucoup de mineurs) et derrière un grand panneau qui annonce le soutien du gouvernement bolivarien pour les coopératives de mineurs, le premier grand trou dans la terre apparaît. Une zone d’environ 1,25 km² a été dégagée pour les mineurs. Au fond de la zone minière, à une profondeur d’environ 15 mètres, les machines soulèvent de la terre mélangée à de l’eau qui est transportée vers le dessus par de larges bandes de transport sur lesquelles la boue est tamisée. L’or qui est le matériau le plus lourd reste sur la bande.

« Les coopératives reçoivent le soutien du gouvernement » dit Manuel. Il y a juste vingt jours qu’il est arrivé de Caricuao, un quartier pauvre du sud-est de Caracas, pour tenter sa chance dans les mines d’or. Son collègue José est là lui depuis presque vingt ans déjà. Selon lui, « les coopératives ont généralement entre dix et quinze hommes » et « chacune d’entre elle peut obtenir une aide pouvant aller jusqu’à 140 millions de bolivares [1] pour acheter des machines et autres équipements. » Selon José et Manuel il y a beaucoup de mineurs illégaux ici - on estime qu’ils représentent environ 15% de la population des alentours. « Ils viennent du Brésil, de Colombie, de Guyane, de République dominicaine et même du Portugal. Mais seuls ceux qui ont une carte d’identité vénézuélienne peuvent prendre part aux coopératives  ».

Les sociétés minières internationales gagnent bien leur vie

En dehors des coopératives minières légales et des mineurs individuels illégaux, il y a une troisième catégorie de mineurs à Las Claritas : les grandes sociétés internationales qui ont obtenu des concessions du gouvernement. La plus puissante d’entre elle est une société canadienne du nom de Crystallex. Ce n’est pas difficile de repérer sa zone, qui est entourée d’une haute palissade et dont l’entrée principale est surveillée par des gardes portant casque et riot guns, devant un mirador. « Pas de photos  » dit l’un d’entre eux avec rudesse, même sur le territoire public en dehors de leur zone. C’est clair : ces compagnies minières sont là pour l’argent et pour rien d’autre.

Une autre société est la société américaine Hecla, le principal producteur d’or du Venezuela. Hecla possède des concessions dans la région de El Callao et de El Dorado un peu plus au nord dans l’Etat de Bolivar. Une troisième, de Toronto, Bolivar Gold détient également des concessions dans la zone de El Callao. Le mois dernier, la société a annoncé une première extraction d’or dans son terrain de Choco 10 qui est supposé détenir des réserves de minerai se montant à 1,3 millions d’onces. Et puis il y a bien sûr également, la société d’Etat vénézuélienne CVG qui a une division de mines d’or.

La présence de compagnies minières telles que Crystallex et Hecla est une question fortement controversée parmi de nombreuses ONG et groupes indigènes vénézuéliens. La principale raison de la controverse vient du fait que ces mines se trouvent dans la forêt d’Imataca, une vaste réserve forestière le long de la frontière avec la Guyane. Bien qu’elle ne possède pas le statut de réserve naturelle, la zone se trouve sous administration spéciale. La réserve forestière d’Imataca qui s’étend du delta de l’Orénoque au Nord à la zone de Las Claritas au sud a été crée en 1963 et fait 3,8 millions d’hectares, ce qui la rend pratiquement aussi grande qu’un pays comme la Hollande. Il s’agit d’une région riche en bois précieux, or, diamants, cuivre, bauxite, magnésium, eau, biodiversité et énergie.

Etant donné le statut de réserve de la forêt d’Imataca depuis 1963, celle-ci était supposée être protégée par un plan de gestion depuis lors, mais jusqu’en 1997 ce plan n’a jamais existé. Cela signifie qu’avant 1997 toutes les exploitations minières et forestières étaient menées sur la base de l’improvisation.

Les plus grandes réserves d’or d’Amérique latine

Bien que déjà dans les années 80 quelques douze concessions minières avaient été octroyées par le gouvernement dans la forêt d’Imataca, il n’y avait pas beaucoup d’activité jusqu’il y a peu dans cette région, en raison du manque d’infrastructures. Les sociétés d’exploitation forestière préféraient se concentrer sur les forêts du sud ouest du Venezuela. Etant donné que ces forêts ont maintenant pratiquement complètement disparu, ces sociétés ont commencé à se concentrer davantage sur Imataca et particulièrement ses zones nord et est, autour de Bochinche par exemple.

Selon les estimations, les réserves en bois de la forêt d’Imataca se monteraient à plus de 6 milliards de dollars. Quant à la valeur des réserves d’or, elle est encore supérieure. On estime les réserves des mines d’or de Las Brisas et Las Cristinas dans le sud d’Imataca à environ 21 millions d’onces. L’extraction d’or de ces deux seules mines pourrait représenter plus de 8 milliards de dollars en fonction des prix de l’or. La région d’Imataca possède probablement les principales réserves de minerai d’or de toute l’Amérique latine.

Le président Caldera émet le décret n°1850 en 1997

Les activités d’exploitation minière et forestière n’ont commencé à Imataca qu’après que l’ancien président vénézuélien Rafael Caldera ait signé en 1997 le décret 1850 autorisant les activités minières et les coupes de bois dans plusieurs zones délimitées de la réserve forestière d’Imataca. Le décret 1850 affectait environ 40% de la surface totale d’Imataca pour l’exploitation forestière et minière.

Le décret était également accompagné d’une convention entre le Brésil et le Venezuela pour la construction d’une ligne électrique partant du lac Guri, avec une centrale électrique à Las Claritas pour fournir l’électricité nécessaire au fonctionnement des mines, en direction de Boa Vista au nord du Brésil. Cette ligne électrique a également suscité une forte controverse parmi les ONG de défense de l’environnement car le tracé passe par le Parc national Canaima. Mais la ligne est maintenant en service depuis plusieurs années.

Cependant, le décret n’a jamais été totalement appliqué en raison des objections massives levées contre lui par les ONG et les groupes indigènes en 1997, qui avaient demandé l’annulation du décret jusqu’à ce que des recherches portant sur ses conséquences aient été effectuées. Cette demande d’annulation avait été acceptée par la Cour suprême de l’époque. Un moratoire sur l’octroi de nouvelles concessions minières fut donc ordonné.

Chávez émet un nouveau décret 3110 en septembre 2004

La question est à nouveau revenue sur le devant de la scène en septembre dernier lorsque le gouvernement de Chávez a approuvé le décret 3310 qui comprend un nouveau « Plan d’ordonnancement et de régulation de l’utilisation de la forêt Imataca ». Ce nouveau décret ratifie de fait ce qui avait été prévu par le gouvernement Caldera. Le nouveau plan de gestion orienté par le décret 3110 dit explicitement : « Les concessions minières qui ont été obtenues avant l’entrée en vigueur du présent décret et qui se trouvent dans la zone où les activités minières sont autorisées peuvent continuer ».

Dans le nouveau décret, 12% de la surface de la réserve forestière sont destinées à l’usage mixte d’exploitation minière et forestière et 60% sont destinés à l’exploitation forestière. Ce qui représente un total d’environ 2,7 millions d’hectares. Le gouvernement Chávez a approuvé le décret le 7 septembre 2004 juste quelques semaines après le référendum révocatoire. Ce décret est paru deux semaines plus tard dans le Journal officiel.

« Le nouveau décret 3110 est illégal », selon Maria Eugenia Bustamante de l’ONG Amigransa (Amis de la Grande savane). « Le moratoire d’annulation du décret 1850 n’a jamais été levé ». La question est rendue plus complexe de par le fait que la Cour suprême de justice qui avait émis le moratoire sur le décret 1850 a été abolie par la nouvelle constitution de 1999 et remplacée par le Tribunal suprême de Justice.

Des ONG comme Amigransa sont très fachées par le nouveau décret parce que selon elles, Chávez avait promis pendant sa campagne électorale de 1998 de ne pas toucher à la forêt : « Notre thèse est que l’exploitation des ressources ne peut aller à l’encontre des générations futures... si l’on doit couper la forêt pour obtenir l’or alors je garde la forêt », aurait dit Chávez en 1997.

En juin 1997 dans un débat houleux à propos du décret 1850, l’actuel vice-président José Vicente Rangel avait dit ce qui suit : « Qui va payer pour l’écocide de Imataca ? Les firmes multinationales veulent la maltraiter, ce qu’elles ne peuvent faire dans leurs propres pays où des lois existent, mais elles le font dans les pays les moins développés... La présence de milliers de petits mineurs dans la réserve forestière d’Imataca confirme l’échec de l’Etat... Les défenseurs de l’environnement qui critiquent le décret ne sont pas des dinosaures. Nous devrions les écouter, et cela n’a pas été fait jusqu’à présent. »

Le Venezuela se retrouve avec des forêts détruites

Selon Julio César Centeno, professeur à l’Université des Andes à Mérida et rapporteur au secrétariat de la Conférence des Nations Unies pour l’environnement et le développement, le nouveau plan de gestion « satisfait les aspirations des multinationales de l’or et des compagnies forestières qui ont détruit les forêts vénézuéliennes pendant les 40 dernières années ». Selon lui, « aucune des sociétés auxquelles des concessions ont été octroyées et qui se sont enrichies pendant les 40 dernières années sur la richesse naturelle des Vénézuéliens ne sont restées dans le pays. Au lieu de cela, elles sont parties en laissant des forêts détruites, des rivières polluées, l’érosion du patrimoine génétique, la pauvreté et la dégradation sociale. Et tout ceci a été permis par le ministère de l’Environnement et d’autres autorités gouvernementales ».

Selon Centeno, quatre firmes forestières sont actuellement actives dans la forêt Imataca, et exploitent 760.000 hectares, ce qui représente 20% de la superficie totale. « Le manque de contrôle et la corruption qui a caractérisé le Service de gestion forestière vénézuélien pendant les dernières décennies a provoqué une attitude d’indifférence à l’égard de l’exploitation forestière qui endommage sérieusement les forêts un peu partout. Elles sont exploitées comme si elles étaient des mines, ce qui détruit leurs parties les plus précieuses. Si ces sociétés continuent de la sorte, elles auront d’ici vingt ans détruit la plus grande partie de la forêt d’Imataca. »

Centeno ajoute que dans certains cas on utilise le cyanure et le mercure pour l’extraction de l’or, les deux étant des substances hautement toxiques qui provoquent d’énormes dommages sur la santé des gens et qui polluent facilement des rivières entières. Selon Centeno, les coûts sociaux et environnementaux vont dépasser de loin les bénéfices économiques. « Les principaux bénéficiaires seront les multinationales. Dans le cas des mines, les compagnies étrangères ne paieront que 3 à 5% de leurs bénéfices au Venezuela alors que pour les compagnies pétrolières ce pourcentage est d’au moins 30%. En ce qui concerne l’exploitation forestière, le Venezuela est parmi les pays du monde qui prélève le moins de taxes sur ces activités ».

Les peuples indigènes de la région sont opposés à l’exploitation forestière et minière

Il n’y a pas que l’environnement qui souffre des activités minières et forestières à Imataca. Les habitants de la région en souffrent également. La forêt abrite 19 peuples indigènes différents. Ces activités dans leur zone de résidence divisent la population bien qu’actuellement la majorité de ces populations semble être opposée à ces activités minières.

« C’est un sujet très délicat » déclare pour commencer Italo Pizarro, un chef Pémon de la zone environnante de San Rafael de Kaimoran, mais qui passe la moitié de son temps dans le bureau de la Fédération des indigènes de l’Etat de Bolivar (FIB) à Ciudad Bolivar. « Les activités minières entraînent des confrontations entre les créoles et les indigènes dans la région. L’un des principaux problèmes causés par ce genre d’activités est la pollution de l’eau. Nous nous lavons dans les rivières, nous cuisinons avec leur eau et nous la buvons. Or, elle est de plus en plus pollueé par des mineurs illégaux ».

Selon Pizarro, qui a été élu il y a juste un mois comme dirigeant du FIB, les communautés indigènes de la région d’Imataca ont été consultées pendant la phase d’élaboration du nouveau décret 3110. « Mais cela ne veut pas dire grand-chose car il s’agissait davantage d’une approche unilatérale visant à nous informer de ce que le gouvernement préparait, plutôt qu’écouter ce que nous aurions eu à dire  ». Bien que Pizarro soit au courant que le sous-sol de l’Etat de Bolivar contienne une grande quantité d’or, cela ne l’impressionne pas pour autant. « En quoi, est-ce que nous avons besoin de cela ? Nos zones de résidence, de pêche et de chasse sont détruites. Pour moi, les activités minières sont par définition non durables, peu importe ce que d’autres essaient de vous dire. Et où va le profit ? Certaines sociétés forestières ont dit qu’elles allaient investir 10% de leurs bénéfices dans la santé et l’éducation de nos communautés mais nous n’avons encore rien vu venir. »

Notes :

[1Un euro équivaut à environ 2800 bolivares

Source : www.venezuelanalysis.com, mars 2005.

Traduction : Virginie de Romanet,pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info