Brésil : politiques d’austérité, avec ou sans le FMI
par Frédéric Lévêque
Article publié le 16 mai 2005

Il n’a pas fallu attendre longtemps, après la victoire électorale d’octobre 2002 de Lula, pour se rendre compte de la politique qu’allait mener son gouvernement. Alors que la fin de l’ère Cardoso (1995-2003) fut marquée par une grave crise économique, alimentée notamment par la crainte des marchés financiers de l’arrivée au pouvoir de Lula, le Fonds monétaire international (FMI) annonça en août 2002 un important plan de sauvetage et de stabilisation de l’économie brésilienne. Une partie de ce prêt fut conditionnée : le nouveau président élu, Lula, devait l’avaliser et accepter de se soumettre aux dictats du FMI.

L’ancien syndicaliste n’opposera pas de résistance et renouvellera l’accord avec le Fonds. Le gouvernement Lula affirma dés son arrivée à la tête du pays qu’il fallait « mettre de l’ordre dans la maison » et que les politiques d’austérité étaient le prix à payer pour améliorer la situation économique car « on ne change pas de médecin au milieu d’une maladie ». Mais, ce qui était proclamé comme une politique de transition est maintenant assumée «  sans complexe » comme «  permanente », selon le sociologue Emir Sader (Alia2, mars 2005). Le gouvernement a fait preuve de zèle et a opté pour une politique qui repose sur un excédent fiscal primaire de 4,5% - un taux supérieur à celui demandé par le FMI - et un très haut taux d’intérêt pour combattre l’inflation.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? L’excédent fiscal primaire signifie que le gouvernement doit dégager de son budget national un excédent afin de payer les intérêts de sa dette et respecter ses engagements financiers. Cette politique représente une véritable machine de transfert des revenus des pauvres vers les riches, dans la mesure où le Trésor public utilise les impôts et les taxes payés par une population, fortement imposée au Brésil, pour payer les créanciers - nationaux ou étrangers - du pays, plutôt que d’investir ces ressources dans des programmes sociaux de réduction des inégalités.

Selon Peschanski et Merlino (Brasil de Fato, avril 2005),« depuis la fin de la dictature militaire (1964-1984), l’institution est devenue un invité d’honneur de tous les gouvernants au moment de définir la politique économique. Sa recette pour le Brésil (comme pour tous les pays endettés) était (et est toujours) de donner aux banquiers toutes les garanties de leur remboursement de la dette. » Ainsi, tournant le dos à ces promesses de changement, le gouvernement Lula n’offre aucune résistance et a décidé de consacrer ainsi ses recettes fiscales à rembourser la dette publique, dont les sommes ne font qu’augmenter puisque les taux d’intérêts sont très élevés.

Dans ce contexte là, le non-renouvellement de l’accord avec le FMI, annoncé fin mars, ne suscite guère d’optimisme. La déclaration du président de la République selon laquelle « le Brésil a le droit de marcher avec ses propres jambes » prête à rire (jaune). Tout en annonçant la fin de l’accord, le ministre de l’Economie Palocci a affirmé que les recettes du FMI continueraient à être appliquées point par point. Rien d’étonnant donc à ce que le directeur du Fonds, Rodrigo Rato, appuie la décision du Brésil. Pour Marcus Faro du secrétariat de la Rede Brasil (www.rbrasil.org.br/), «  le non-renouvellement de l’accord dans la conjoncture actuelle signifie que le gouvernement a fait sien l’agenda des institutions financières internationales ». Quoi de mieux qu’un esclave qui a intériorisé sa soumission !

Pour légitimer sa politique, l’équipe économique du gouvernement valorise les chiffres de la croissance du PIB (5,4% en 2004). Ce qu’il oublie de dire est que cette croissance ne profite pas à tout le monde. Pour Eric Toussaint (Brasil de Fato, janvier 2005), Lula « ne veut pas soulever la question de la dette parce que la bourgeoisie brésilienne - qui est dans une situation rentière - est intéressée à continuer le paiement de la dette. Cette bourgeoisie « investit » sur les marchés financiers internationaux ou « investit » dans le pays, en faisant des prêts à l’Etat, générant une immense dette interne. Evidemment, ils ne veulent pas que le président mette en question le paiement de la dette. Cela les affecterait en tant que classe sociale. Et Lula ne veut pas entrer en contradiction avec la bourgeoisie, ni avec le FMI, ni avec la Banque mondiale. »

Cependant, tout n’est pas négatif au Brésil. Même si les débats sont dominés par des thèmes macroéconomiques et que le secteur majoritaire du Parti des travailleurs (PT) vient de confirmer son appui à la politique néolibérale du gouvernement, une requête demandant la création d’une commission parlementaire afin de réaliser un audit sur les dettes interne et externe a été déposée le 6 avril à la Chambre des députes. Cette initiative est appuyée par 240 parlementaires et entend rappeler au gouvernement que des dispositions constitutionnelles le prévoient et que cette revendication faisait partie de son programme en 2002.

« L’audit consiste à analyser chaque emprunt, à déterminer dans quelles circonstances il a été contracté, comment les fonds ont été utilisés, quels ont été les résultats obtenus et qui en a profité. En ce sens, l’audit permet de délimiter les responsabilités et, en cas de dette illégale, il ouvre la voie à la demande de réparations, tant des organes étatiques internes qui ont agi en dehors de leurs compétences qu’aux créanciers qui ont agi en connaissance de cause. Et enfin, l’audit permet de déceler quelle dette est odieuse ou nulle. » (Toussaint & Ruiz Diaz, CADTM, juillet 2004). Pour Rodrigo Avila, coordinateur de la campagne Auditoria Cidadã da Dívida (www.divida-auditoriacidada.org.br/), les principales irrégularités datent de la dictature militaire : « Durant cette période, le gouvernement a signé des contrats d’emprunt avec des intérêts fluctuants, qui, la décennie suivante, sont passés de 4% à 20% par an » (Brasil de Fato, avril 2005). Pour le député du PT Valente, « Il existe des dettes légitimes et des dettes illégitimes. Ce que nous voulons, c’est que la clarification de processus illégaux participe aux négociations avec les créanciers. Nous pouvons arriver à la conclusion que les dettes ont déjà été payées et qu’elles doivent être suspendues, voire même que l’argent doit être dévolu dans les cas où le pays a trop payé » (Brasil de Fato, avril 2005). Rappelons qu’en 2000, un ensemble de mouvements sociaux avait recueilli près de 6 millions de signatures exigeant un audit et le non paiement de la dette jusqu’à sa conclusion, lors d’un plébiscite non officiel sur la question.

Réduction drastique du budget pour la réforme agraire

Par Isabelle Dos Reis

Pour maintenir de telles mesures d’austérité, le gouvernement a dû, on s’en doute, « sacrifier » certains des budgets de ses ministères, notamment celui de Miguel Rossetto, à la tête du ministère du Développement agraire. Début mars 2005, celui-ci s’est vu « amputer » de 2 milliards de réais, passant des 3,7 milliards prévus pour l’année à 1,7 milliards. La somme initialement allouée aurait permis l’installation des 115.000 familles, nécessaire pour atteindre l’objectif accepté par le gouvernement fin 2003, lors de la signature du Plan national de réforme agraire (PNRA) avec divers mouvements sociaux ruraux, et qui, sans prétendre à une véritable réforme agraire, visait à l’installation de 430.000 familles d’ici la fin du mandat de Lula, en 2006. La somme pour 2005 n’est suffisante que pour l’installation de 40.000 familles... moins encore qu’à l’époque de FHC. La pression sociale (du MST notamment) suite à cette décision a néanmoins permis la réinjection de 400 millions de réais dans le budget, ce qui reste toutefois bien en deçà des objectifs, sachant que cette réduction budgétaire affecte d’autant les possibilités d’accès au crédit et à l’assistance technique pour des milliers de familles.

Ce point fait partie des 16 revendications portées par la Marche nationale pour la réforme agraire, qui réunit 12.000 travailleurs et travailleuses ruraux issus de divers mouvements sociaux ruraux (MST en tête) et rallie les villes de Goiânia à Brasilia (la capitale fédérale), entre le 1er et le 17 mai, date à laquelle elles seront remises aux trois pouvoirs.

Reste à savoir comment le président Lula sera sensible ou non à cette mobilisation populaire historique...

Source : à paraître dans "Les autres voix de la planète" (www.cadtm.org), n°26, juin 2005.

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