Le Canal de Panamá ou le Panamá du Canal ?
par Martín Renzo Rosales, sj
Article publié le 5 juin 2005
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Panamá, la géographie t’a accordé un cadeau qu’elle n’a livré à aucune terre : l’eau passe en toi comme un couteau et sépare l’amour en deux moitiés... Mais ces constructions, ces lacs, ces eaux bleues de deux mers ne doivent pas être l’épée qui sépare les heureux des misérables...
Et dire qu’à toi appartient ce canal et tous les canaux qui se construisent sur ton territoire : ce sont tes sources sacrées.
(Pablo Neruda)

Le Panamá est un pays doté de merveilleuses ressources naturelles. Il occupe la 19e place au niveau mondial pour la variété d’espèces qui habitent son territoire. 225 espèces de mammifères, 226 espèces de reptiles, 170 d’amphibies et 929 d’oiseaux partagent la vie avec plus de neuf mille variétés de plantes, dont 1.500 sont autochtones. Cependant, la ceinture la plus étroite du continent américain n’est pas devenue célèbre pour cela, mais bien pour un ouvrage considéré par beaucoup comme la huitième merveille du monde moderne : le Canal de Panamá.

Le Canal est la principale référence du Panamá depuis qu’il est devenu une république indépendante en novembre 1903 [1]. Depuis lors, l’évolution de son histoire se centre sur l’espoir de tirer avantage de la voie aquatique qui traverse son territoire.

Un ouvrage colossal aux effets colossaux

Depuis les débuts de sa construction, en 1904, jusqu’à son inauguration, en 1914, les actions qui firent du Canal de Panamá une réalité furent l’objet de superlatifs en matière d’ingénierie, de santé publique, de déplacements humains et de transformation de l’écosystème.

Les progrès en matière de salubrité avec le contrôle de vecteurs - comme celui de la fièvre jaune - ont eu un impact transcendantal sur les politiques de santé publique au niveau mondial. Sur le plan démographique, on estime que des gens de 97 pays sont arrivés à l’isthme pour travailler à la construction du Canal. Les plus de 50 mille Antillais et 15 mille Européens qui arrivèrent au Panamá durant les dix ans de travaux, méritent une mention spéciale. Beaucoup de ces travailleurs, en s’installant définitivement dans le pays, ont contribué à la configuration de l’actuelle mosaïque culturelle et ethnique panaméenne.

L’écosystème de l’isthme panaméen a subi des transformations dramatiques et colossales dues aux excavations des canaux. En l’espace de 10 ans, on a réussi à ouvrir une brèche au milieu d’un isthme qui avait terminé d’émerger du fonds des mers il y a trois millions d’années et qui, depuis lors, avait bloqué les courants qui coulaient entre les océans Pacifique et Atlantique. Quelque 219 millions de mètres cubes de terre furent retournés ; des milliers d’hectares de forêts coupés et plusieurs lieux d’habitation humains inondés pour donner origine, entre autres choses, au lac Gatun, d’une extension de 423 kilomètres carrés, qui fut considéré, au début du XXe siècle comme le plus grand lac artificiel du monde.

Du côté du Pacifique, on a réussi à relier plusieurs îles à la terre ferme et, du côté de l’Atlantique, on a construit un brise-lames énorme pour protéger la ville de Colón, ancienne île transformée en péninsule vers le milieu du XIXe siècle à la suite de la construction du chemin de fer transisthmique.

Le raccourci d’une longueur d’approximativement 80 kilomètres à travers l’isthme qu’est le Canal de Panamá, a permis de réduire considérablement le temps et la distance parcourue entre les océans Atlantique et Pacifique. En passant par la voie interocéanique, un navire gagne plus de 7.800 milles entre New York et San Francisco, en comparaison avec la route alternative qui passerait par le Cap Horn au sud de l’Argentine et du Chili.

Voie de transit, source de revenus

Le Canal de Panamá fut conçu au départ comme une route privilégiée pour la circulation des navires militaires et commerciaux des Etats-Unis entre les océans Atlantique et Pacifique. Mais très vite il s’est transformé en une enclave économique, politique et militaire de ce pays, à des fins géostratégiques. Lois, langue, autorités, économie, organisation administrative et bases militaires états-uniennes se sont installées sur la moitié du territoire panaméen altérant plus que prévu, les dynamiques du Panamá comme pays indépendant.

Depuis son ouverture, en 1914, jusqu’à aujourd’hui, quelques 900 mille passages ont été effectués par le Canal de Panamá, avec une circulation annuelle estimée entre 13 mille et 14 mille passages. 4% du commerce maritime mondial et presque 23% du trafic entre l’Asie et la côte est des Etats-Unis passe par le Canal. Depuis sa rétrocession au Panamá, le 31 décembre 1999 [2], le Canal a représenté une source cruciale de ressources économiques pour le Panamá. Le pays a perçu durant ces cinq années environ un milliard de dollars, beaucoup plus d’argent que durant quasi les 85 ans d’administration nord-américaine. Il suffit de comparer cela avec les recettes précédentes reçues par le Panamá pour avoir une idée de la proportion : entre 1904 et 1970, le Panamá a obtenu des recettes directes pour un montant de 55 millions de dollars comme annuités payées par le gouvernement nord-américain.

Pour assurer à la voie interocéanique un fonctionnement adéquat en passant sous le contrôle panaméen, et pour l’éloigner des velléités de la politique des partis du pays, on a créé, à travers une disposition constitutionnelle spéciale, une agence autonome chargée de l’administration du Canal et de son bassin hydrographique. Cette institution appelée Autorité du Canal de Panamá (ACP), s’est transformée au cours des quatre dernières années en l’institution la plus puissante du pays avec des recettes millionnaires qui lui permettent une gestion budgétaire de solvabilité très au-dessus de toute autre agence gouvernementale panaméenne. Ses presque 7.500 fonctionnaires et employés sont les mieux payés du pays.

Il est indéniable qu’avec le service efficace qu’il rend à ses usagers, une technologie sophistiquée propre à une entreprise d’un pays industrialisé, sa contribution au produit intérieur brut (PIB) national, au trésor national et à l’articulation d’autres services connexes ou indirectement en rapport avec ce dernier, le Canal est une ressource précieuse pour le Panamá. L’équipe qui l’administre - en mettant l’ouvrage sous une dynamique de gestion d’entreprise - a garanti non seulement l’entretien de l’infrastructure, voire l’amélioration de la qualité des services proposés par les Etats-uniens, mais aussi l’obtention d’un niveau de rentabilité appréciable.

L’Autorité du Canal indique que le Canal de Panamá doit répondre aux transformations du commerce maritime international. L’expansion économique asiatique en général, et l’impulsion saisissante de l’économie chinoise en particulier, ont augmenté la taille des marchés de ce côté du globe et, par conséquent, ont donné un grand élan à l’échange commercial entre l’Atlantique et le Pacifique. Par conséquent, les compagnies maritimes d’Asie et d’Europe sont en train de s’orienter vers la construction de navires de plus grandes dimensions qui permettraient de transporter davantage de marchandises par voyage. Mais on prétend que ces bateaux - ou méga bateaux - sont trop grands pour pouvoir traverser le Canal de Panamá.

Des fonctionnaires de l’ACP allèguent que dans quelques années, si le Canal de Panamá n’élargit pas ses dimensions, le marché de ces méga bateaux serait perdu car les navires chercheraient d’autres routes alternatives. Pour cette raison, l’ACP envisage d’élargir le Canal de Panamá pour qu’il puisse suivre les nouvelles tendances du marché maritime. A partir de ce qui est annoncé par l’ACP, cet élargissement se présente comme la construction d’un troisième jeu d’écluses, c’est-à-dire d’une nouvelle ligne de transit parallèle au Canal existant qui a déjà deux jeux d’écluses.

Histoires de douleur oubliées

Au milieu des années 80, « My Name is Panamá » ou « Mon nom est Panamá » fut le slogan d’une campagne touristique agressive lancée par l’Institut panaméen du tourisme visant spécialement le marché états-unien. Sa plate-forme de lancement fut un prestigieux concours « universel » de beauté réalisé avec grosses caisses, cymbales et quelques majorettes. L’annonce télévisée de la campagne intercalait, entre des images de plages, de femmes en costumes typiques, de vues de la capitale et de casinos, différentes prises de vue du Canal de Panamá ; tout ceci accompagné d’un refrain musical collant qui répétait : « My name is Panama, my name is Panama ».

Mais revenons plus en arrière. Selon les dires, le nom Panamá est un terme précolombien qui pourrait signifier « abondance de papillons » ou « abondance de poissons ». D’autres le mettent en rapport avec un mot Kuna [peuple indigène, ndlr] qui veut dire « au loin ». C’est aussi le nom d’un arbre majestueux propre des forêts humides de ce pays. Toutefois, actuellement, plus que toute signification en rapport avec l’abondance d’êtres vivants dans l’air, dans la mer ou dans la forêt ou l’éloignement de quelque chose, ce nom est inéluctablement lié au Canal, oeuvre produite par la technique et le travail humain où abondent les bateaux qui transitent entre le Pacifique et l’Atlantique, océans qui, du fait d’être loin l’un de l’autre, ont été rapprochés grâce à la voie interocéanique. Et c’est ce Panamá lié au Canal qui, vu sous un autre angle, nous offre un panorama en rien prestigieux pour mériter d’être vanté.

Les récits les plus connus sur la construction de la voie aquatique présentent généralement cet ouvrage comme le triomphe du talent humain sur la nature indomptable au bénéfice du commerce mondial. Et cela est vrai. A partir de cette version de l’histoire, les récits qui sont passés à la postérité dans la littérature officielle la plus divulguée, se centrent généralement sur les figures qui ont administré le projet. Ces histoires sont une vitrine fabuleuse pour admirer les exploits d’hommes comme Stevens, Gaillard, Goethals et les présidents états-uniens Taft et Teddy Roosevelt. Par contre, on sait très peu des histoires des travailleurs qui, arrivant de tout près ou de très loin, ont constitué le facteur crucial pour le succès de cette entreprise. Tout au plus, la mémoire historique de certains secteurs de la population panaméenne et quelques références littéraires rendent compte du système inhumain de discrimination raciale instaurée dans le Canal, où des travailleurs nord-américains recevaient de meilleurs salaires, habitaient de meilleurs logements et obtenaient de meilleurs services médicaux que les travailleurs noirs ou non nord-américains.

On a beaucoup moins parlé des Panaméens déplacés suite aux travaux de construction et des communautés rurales qui ont été submergées pour toujours par les eaux du Canal. Des milliers de personnes déplacées suite aux avancées des eaux du lac Gatún, ont été dépossédés de leurs terres et de leurs propriétés, et ont été replacés sur des terrains plus élevés. Tous ces gens sont restés avec le sentiment d’avoir été réinstallés de manière arbitraire, sans avoir été consultés ni justement dédommagés, et sans avoir aucune instance vers laquelle se tourner pour se plaindre.

Si l’on parcourt brièvement des données peu divulguées, nous apprenons que, suite aux inondations de terrains sur la route du Canal, quelques 21 communautés ont disparu. Certaines sont réapparues dans d’autres lieux avec les mêmes noms  : Gatún, Limón, Chagres, Miraflores...
D’autres, comme Matachín, Bohío Soldado, Gorgona, Frijoles, Bailamonos, Cruces, Cruz de Juan Gallego et Santa Cruz ont disparu de la surface de la Terre sans laisser d’autres preuves de leur existence que les souvenirs des plus anciens, descendants de certaines de ces personnes touchées.

Le cas le plus notable peut-être, d’un groupe qui n’a pas permis que les ressources naturelles à sa disposition soient dévorées par la voracité de l’imposant processus de construction du Canal, fut celui des indigènes de l’archipel de Kuna Yala qui, devant la demande des Nord-américains de leur vendre du sable pour les travaux de construction des écluses de Gatún, ont répondu qu’ils ne pouvaient pas vendre ni donner ce que Dieu leur avait donné, en leur communiquant en outre, qu’ils devaient se retirer de là immédiatement. Il n’y avait plus rien à rajouter.

Enclave militaire, enclave démographique

Tout au long du XXe siècle, l’existence de l’enclave du Canal a été le point d’appui pour les interventions militaires du gouvernement nord-américain dans la politique interne panaméenne, qui ont provoqué un grand nombre de victimes. Le climax fut l’invasion du Panamá par les Etats-Unis en décembre 1989, où le nombre réel de morts et de blessés - même quinze ans plus tard - n’a toujours pas pu être déterminé avec exactitude. Si à ceci nous ajoutons la présence permanente dans la Zone du Canal de plusieurs bases militaires et de l’École des Amériques, institution de funeste souvenir, les radiations néfastes de l’enclave furent plus que honteusement vastes sur le reste du continent.

Au niveau démographique, le Canal a promu un peuplement étendu sur la zone parallèle à la route de transit, comprise entre les villes de Colón et Panamá où réside pratiquement la moitié des 3 millions d’habitants du Panamá. Dans cette zone se trouvent, en outre, les principaux centres d’activités socio-économiques et de décision politique du pays. La plus grande conséquence de ceci a été la surcharge démographique, sanitaire et organisationnelle dans la zone, avec des répercussions négatives directes sur l’environnement de la région interocéanique et sur la qualité de vie des villes terminales.

En fin de compte, l’évolution désordonnée des installations humaines, d’usines industrielles et d’établissements commerciaux aux alentours de la route de transit, est la conséquence de l’absence d’une politique étatique de développement intégral organisée, consistante et cohérente.

L’eau, ressource cruciale et vitale

La charge démographique, et la prolifération des activités d’élevage ont contribué à une déforestation importante dans les environs du Canal, ainsi qu’à un haut niveau de pollution des rivières et des cours d’eau qui se jettent dans les lacs Alajuela et Gatún, affectant énormément la qualité de l’eau, qui doit être traitée pour la consommation humaine et qui provient de ces deux lacs. En outre, la déforestation a joué sur la montée des niveaux de sédimentation dans ces lacs et par conséquent, sur la capacité de stockage de l’eau nécessaire pour le fonctionnement de la voie interocéanique. Pour tout cela et pour d’autres raisons, le thème de l’eau revêt actuellement une grande importance.

Pour être transporté d’un océan à l’autre, chaque bateau qui transite par le Canal de Panamá, requiert 52 millions de gallons d’eau douce. Cette quantité équivaut à celle requise pour satisfaire les besoins de la moitié des quasi 1.4 millions d’habitants établis dans la périphérie métropolitaine incluant les villes de Panamá, de Colón, Arraiján et La Chorrera. Avec une moyenne de transit quotidien de 36 bateaux, le Canal de Panamá utilise autour de 1.800 millions de gallons d’eau douce par jour.

En 1998, le phénomène [climatique, ndlr] de El Niño a provoqué une diminution du niveau de navigation du lac Gatún à des minimums historiques, ce qui a motivé qu’on établisse des restrictions à la calaison des bateaux qui traversaient la voie aquatique. L’impact cyclique de ce phénomène, plus l’augmentation de la demande en eau potable liée à la croissance de la population métropolitaine et les demandes de nouvelles écluses plus larges pour laisser passer des navires plus grands, ont amené l’ACP à établir des alternatives pour répondre à ces besoins dans des périodes de pénurie. Pour cette raison, l’ACP a proposé l’extension de ce que l’on appelle le bassin hydrographique du Canal.

Bassin hydrographique : un projet controversé

Le bassin hydrographique du Canal est l’ensemble des cours d’eau qui alimentent le cours de la voie interocéanique. Jusqu’au 31 août 1999, le bassin du Canal de Panamá couvrait un secteur de 339.649 hectares. Cependant ce jour-là, lors d’une surprenante et rapide session réalisée par l’assemblée législative du Panamá, la dernière de sa période constitutionnelle, le bassin du Canal fut élargi de 213.112 hectares, faisant un total, à partir de ce moment-là, de plus d’un demi-million d’hectares, près de 7% de tout le territoire du pays. L’aspect surprenant et paradoxal de la mesure, c’est que les sources d’eau incluses dans le nouveau bassin ne versent même pas une goutte d’eau dans le cours du Canal.

Le fait que les limites du nouveau bassin aient été étendues vers des sources d’eau qui en aucune façon ne sont reliées avec le Canal, que cette extension soit faite sans consulter les populations rurales résidant dans les territoires du bassin élargi, et que les justifications citées pour l’approbation de cette loi, enregistrées dans les actes de l’assemblée législative, mentionnent la construction de nouveaux barrages pour alimenter avec davantage d’eau le projet de nouvelles écluses du Canal, furent les détonateurs d’une réaction paysanne qui remet en question la nature de ce projet.

Malgré l’existence des cartes qui les indiquent et la mention de la construction des barrages dans les actes de discussion de la loi qui a élargi le bassin du Canal, l’ACP a nié pendant les deux dernières années qu’elle pensait construire des barrages. Et même, dans leurs déclarations publiques, des fonctionnaires de l’APC réitèrent que cette zone constitue simplement une « réserve hydrologique » pour satisfaire les besoins futurs du Canal.

Contre les barrages, pas contre le développement

Quand les paysans de la zone ouest de la province de Colón se sont rendu compte que la loi incluant leurs terres dans le bassin du Canal a été approuvée à la hâte et presque en secret, la réaction ne s’est pas fait attendre.
Ils ont organisé de petites réunions au sein des communautés, et des réunions entre elles pour examiner l’affaire.

De cette série de réunions entre les communautés a surgi ce qui deviendra la Coordination paysanne contre les barrages (Coordinadora Campesina Contra Los Embalses CCCE), qui est arrivée à regrouper des paysans des provinces de Colón, Coclé et de Panamá, représentant les habitants des secteurs qui pourraient être affectés par la construction de nouveaux barrages.

« Ils disent que si on n’élargit pas le Canal, il deviendra obsolète. Et alors ?
Le Canal a été obsolète pour nous les paysans dès le début parce que nous n’avons reçu aucun bénéfice de ce Canal
 », dit un dirigeant paysan de la CCCE.

Étant donné leur opposition à la construction des barrages, les paysans membres de la CCCE ont fait l’objet de la surveillance, de l’hostilité et d’interrogatoires d’agents de sécurité panaméens. Pour les incriminer, en 2001, on est allé jusqu’à publier dans des journaux panaméens que des guérilleros zapatistes se trouvaient dans la zone du bassin du canal. Durant l’année 2004, et prétextant des raisons de sécurité nationale, le gouvernement du Panamá a expulsé du pays un missionnaire laïque de nationalité espagnole qui travaillait dans l’accompagnement des paysans regroupés au sein la CCCE.

La CCCE remet en question la principale icône nationale, le Canal de Panamá, colonne vertébrale de l’économie de services du pays. Et elle le fait pour le peu ou l’absence de bénéfices que la population panaméenne en retire. Ainsi l’a également exprimé un autre des dirigeants de la Coordination qui, à la question d’un journaliste de télévision à savoir si les paysans étaient disposés à se sacrifier pour le bien du pays, en laissant inonder leurs terres pour le bénéfice du Canal et du développement du pays, il a répondu : « Je le demande aux téléspectateurs : comment et quand le simple citoyen a perçu des bénéfices du Canal ? Quand quelqu’un nous donnera une réponse ou quand un grand groupe de simples travailleurs nous dira :` « je perçois les bénéfices du Canal », alors nous pourrons parler des sacrifices que nous, les paysans, pourrions faire ».

Barrages ou piscines ?

Le cas de la communauté de Cuipo, dans la province de Colón, sur les bords du lac Gatún, est emblématique.
Les conditions déplorables de la route qui mène à cette communauté rendent difficile l’accès durant la saison des pluies, bien qu’étant à peu de kilomètres des écluses de Gatún. Sans parler du service déficient en eau potable dans cette communauté et même dans la ville de Colón, deuxième ville la plus importante du pays. Il y a d’autres communautés proches du Canal sans service d’électricité, d’eau potable ou de centres de santé. Un contraste scandaleux à côté de la sophistication technologique du Canal et l’abondance d’eau qu’il gère.

En plus de leurs arguments raisonnables et justes, les paysans de la CCCE disposent aussi de l’appui des missionnaires qui travaillent sur la Côte Abajo de la province de Colón, des évêques des diocèses de Panamá, Colón et Penonomé, de Cáritas National et d’organisations estudiantines et ouvrières. Ceci a rendu possible que la voix de ceux qui seraient les principaux touchés par les travaux d’extension du Canal, soit écoutée dans différentes instances : radios, télévisions et forums publics. Ainsi qu’à l’Assemblée de députés. Dans tous les espaces, ils ont défendu leur position : pas contre le développement, mais contre l’injustice.

Récemment, et officieusement, il semble que les plans d’expansion du Canal ne considèrent déjà plus la création de nouveaux barrages. On prévoit plutôt la conception de piscines parallèles aux écluses. Les piscines recycleraient l’eau utilisée pour déplacer les bateaux et il y aurait une utilisation plus efficace et rationnelle de l’eau. Si c’est ainsi, on annulerait la raison centrale des protestations paysannes. Resterait en suspens le sens d’autres actions assumées par l’ACP. Par exemple, depuis deux ans, on a entamé un processus accéléré de mesure et d’attribution de titres de propriétés foncières situés dans le nouveau bassin.

Et les fonctionnaires de l’ACP continuent de visiter les communautés de la zone en maintenant une importante campagne de relations publiques avec les paysans du secteur.

Qu’on clarifie tout, que soit abolie la loi

Presque du jour au lendemain, durant les deux dernières années, on a obtenu des financements internationaux pour des programmes d’assistance et de recherches exhaustives dans la région du bassin élargi. Ceci a fractionné la résistance paysanne au projet et produit des divisions dans beaucoup de communautés, ce qui a été dénoncé en son temps par l’Eglise catholique. Quelques paysans considèrent que les titres leur donnent une garantie de propriété sur leurs terres, tandis que d’autres craignent que ces actions donnent un cadre légal pour de possibles délocalisations et indemnisations, même contre la volonté des propriétaires, qui voient dans leurs terres plus qu’un simple actif valorisable monétairement.

Entre-temps, les habitants du bassin original - qui produit l’eau utilisée actuellement par le Canal - se plaignent du manque d’attention de la part des autorités du Canal et des autorités nationales.

Une autre source de malaise est le silence avec lequel l’ACP a utilisé les informations qui ont été récoltées lors des études sur le bassin élargi du Canal. Le panorama s’est aggravé avec l’annonce de la réalisation, avant la fin de l’année 2005, d’un referendum qui consulterait la population panaméenne sur le projet d’extension du Canal.

Sans beaucoup d’information critique parmi l’opinion publique, et avec beaucoup de publicité anticipée et favorable, les résultats sont prévisibles.

Devant ces ambiguïtés, les membres de la CCCE insistent pour solliciter la dérogation de la loi qui développe le bassin du Canal. Cette loi pend, comme une épée menaçante, au-dessus de leur tête et sur les terrains de leurs communautés. En considérant ces zones comme « réserve hydrologique du Canal », son utilisation future au bénéfice de la voie interocéanique, et au désavantage de ses habitants, n’est pas écartée

Contrastes dramatiques

Si les craintes sur le futur impact de l’expansion du Canal n’ont pas disparu, le présent ne laisse pas beaucoup de place à la tranquillité de la conscience. La réalité contredit le slogan d’une campagne que l’ACP a lancée dans les médias panaméens et qui disait : « Les bénéfices du Canal se ressentent dans tout le pays ».

Selon le Rapport de développement humain 2002 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) :

  • Tandis que les touristes qui visitent le pays, injectent en un trimestre au Panamá quelque 120 millions de dollars dans l’économie nationale, des familles entières dans la contrée Ngobe-Buglé doivent survivre avec des revenus inférieurs à 25 dollars par mois.
  • Tandis que par bateau qui traverse le Canal, on verse à la mer 52 millions de gallons d’eau douce, dans beaucoup de quartiers des villes de Panamá et de Colón, et dans beaucoup de foyers des districts de Las Minas, dans la province Herrera ou de Donoso, on ne sait pas quand on pourra disposer d’eau potable.
  • Tandis qu’on fait des études et des dessins des nouvelles écluses pour améliorer le transit par le Canal, on manque toujours d’une conception et d’une planification d’une infrastructure de voie publique adéquate qui relierait adéquatement les Panaméens et les Panaméennes entre eux.

On a beau faire croire aux citoyens que les recettes que fournit le Canal au Trésor panaméen contribuent en réalité à l’amélioration des niveaux de vie au Panamá, les doutes augmentent. La totalité de presque un milliard de dollars versés au gouvernement panaméen durant les quatre dernières années n’a pas empêché que la dette externe panaméenne ait augmenté de presque la même quantité. Ni que le pourcentage de sa population pauvre ne se soit maintenu à un niveau aussi élevé. 40,5% de la population panaméenne vit dans la pauvreté et le Panamá du Canal est, avec le Brésil, l’un des pays ayant la pire redistribution de richesses sur tout le continent.

Les paysans remettent en question ce modèle de développement

Les grands efforts et les investissements qui ont été faits et qu’on pense faire pour assurer l’articulation du Panamá avec le monde du commerce international, contrastent énormément avec les initiatives très déficientes qui ont été menées et réalisées pour obtenir une meilleure intégration économique et sociale à l’intérieur du Panamá et entre les Panaméens.

L’inadéquate dotation et l’entretien des routes, des chemins de pénétration, de liens de commercialisation ou de services de santé et de téléphonie au niveau national sont encore des aspects non résolus, malgré les réalisations apparentes proclamées par les autorités.

Il y a de meilleures connexions aéroportuaires entre Panamá et Madrid, Miami ou New York qu’entre les provinces contiguës panaméennes de Colón et Coclé, Darién et Panamá. Et jusqu’il y a quelques mois, il s’avérait meilleur marché de faire un appel téléphonique entre Panamá et Taiwan qu’entre les provinces panaméennes de Colón et de Chiriquí. Des paradoxes comme ceux-ci ne défient déjà même plus l’imagination des Panaméens.

Il est indubitable que le modèle du Canal a conditionné l’auto perception du Panamá comme un pays de transit et de services. Ceci a empêché que soient visualisées et que se créent des alternatives productives qui profitent des potentialités variées du pays, non nécessairement liées au Canal. Le modèle a eu l’effet idéologique de répandre parmi la population l’idée que le Panamá ne pourrait pas, ni ne pourra, exister sans le Canal et, cent ans après sa construction, l’expansion du Canal de Panamá se présente cette fois comme l’alternative par excellence pour garantir un futur développement et le bien-être pour les habitants de la république du Panamá. Un discours similaire a servi comme prétexte pour promouvoir la construction de la voie interocéanique en 1903.

Canal de Panamá ?

L’histoire récente d’autres méga projets effectués dans différentes parties du monde tout au long de ce siècle - l’Eurotunnel ou la majoritédesgrandsbarrages hydroélectriques construits de par le monde - nous démontrent que ce sont des ouvrages promus avec une publicité qui a exagéré leurs possibles bénéfices et diminué ou dissimulé devant l’opinion publique les effets négatifs dont on a ensuite souffert et qui ont été constatés. Actuellement, l’Autorité du Canal réalise une campagne publicitaire impressionnante qui continue à exagérer les bénéfices du Canal et la nécessité de les augmenter par son extension, tandis que peu ou rien n’est dit sur ses possibles coûts ou effets négatifs. Et si nous nous limitons à l’aspect économique, les estimations du coût du projet d’extension oscilleraient entre 5 et 8 milliards de dollars, ce qui doublerait probablement le montant actuel de la dette externe panaméenne.

Depuis le monde rural, menacé maintenant par une expansion de la voie aquatique, on réclame que le Canal puisse donner un meilleur service aux Panaméens et pas seulement au commerce mondial. Il faudra voir si les hauts fonctionnaires du Canal, très bien rémunérés et attentifs aux demandes des armateurs internationaux, écouteront les voix des Panaméens qui bénéficient le moins du Canal.

C’est un fait que l’image d’un Canal qui exige toujours davantage d’eau, de terres et de ressources économiques pour rendre possible sa croissance, contraste avec la réalité des populations rurales et urbaines vivant un processus d’appauvrissement accéléré, qui ont moins de terres à leur disposition pour travailler et chaque fois moins d’eau. Tant que le Canal continuera à exiger davantage d’espace et de ressources du Panamá pour ses activités, tant qu’on ne fera pas en sorte que les bénéfices qu’il génère soient supérieurs aux ressources qu’il consomme et que ses bénéfices soient adéquatement redistribués parmi la population, nous pourrons continuer à parler du Panamá du Canal et non du Canal de Panamá.

Notes :

[1] Voir : Hernando Calvo Ospina, Panamá, un canal à tout prix, Le Monde diplomatique, novembre 2003 : www.monde-diplomatique.fr/2003/11/C.... (ndlr)

[2] Voir : Maurice Lemoine, Panamá récupère son canal, Le Monde diplomatique, août 1999 : www.monde-diplomatique.fr/1999/08/L.... (ndlr)

Source : Revista Envío (www.envio.org.ni/), n°276, Nicaragua, mars 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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