Venezuela : une ¬« r√©volution ¬ » d√©mocratique
par Frédéric Lévêque
Article publiť le 30 août 2005

Le Venezuela est en pleine r√©volution, sa r√©volution, la r√©volution ¬« bolivarienne ¬ », du nom du leader de son ind√©pendance (1811), Simon Bolivar. A la t√™te de ce processus de changement, un chef d’Etat aussi charismatique que controvers√© : Hugo Chavez. Au pouvoir depuis f√©vrier 1999, ce militaire, ¬« ancien putschiste ¬ » et ¬« ami de Fidel Castro ¬ », comme aiment √ le r√©p√©ter √ l’envi les grands m√©dias, b√©n√©ficie du soutien des deux tiers de la population. Poil √ gratter des Etats-Unis en Am√©rique du Sud, le Comandante pourfend ¬« l’imp√©rialisme ¬ », ¬« le n√©olib√©ralisme ¬ » et le ¬«  capitalisme ¬ » et plaide pour la ¬«  souverainet√© nationale et r√©gionale ¬ », ¬«  l’int√©gration latino-am√©ricaine ¬ », et pour construire le ¬« socialis me du 21e si√®cle ¬ ». Derri√®re ses interminables discours et ses envol√©es lyriques, il y a les millions d’exclus - 60 pour cent de la population - vivant en marge du progr√®s social, du droit au travail, du droit √ l’√©ducation, √ la citoyennet√©, √ l’identit√©. La r√©volution bolivarienne, bien que difficile √ cerner et √ d√©finir exactement, s’est donn√© pour t√Ęche de changer radicalement cette situation en essayant de faire des exclus de la richesse p√©troli√®re des citoyens jouissant pleinement de leurs droits et acteurs - plut√īt que victimes - du d√©veloppement. La m√©thode : l’approfondissement de la d√©mocratie et la mobilisation sociale.

Un peu d’histoire ...

Le 23 janvier 1958, la r√©volte du peuple v√©n√©zu√©lien mettait un terme au r√©gime militaire r√©pressif de Marcos P√©rez Jim√©nez. Le Venezuela se dote alors, pour 40 ans, d’un syst√®me politique de d√©mocratie repr√©sentative bas√© sur le pacte de Punto Fijo (1958). Celui-ci tentait de r√©pondre √ l’instabilit√© du nouveau r√©gime. Le pacte concr√©tisait des conversations tenues entre leaders des principales formations politiques - le parti d√©mocrate chr√©tien COPEI, l’Union r√©publicaine d√©mocratique (URD) et l’Action d√©mocratique (AD - social-d√©mocrate) - visant √ √©tablir un compromis pour gouverner. Il fonctionnera ainsi comme un m√©canisme de stabilisation du nouveau syst√®me politique et scella l’alliance et le partage du pouvoir, de l’Etat entre ses trois signataires - l’URD sera cependant rapidement marginalis√©e. Si le pacte fut rompu officiellement en avril 1960, ¬«  la culture du dialogue et de consensus entre les √©lites des partis principaux se maintint jusqu’en 1999 ¬ », pr√©cise Ysrrael Camero, (Analitica.com, oct. 2000).

Le pays n’√©chappant pas √ la logique de la guerre froide, le Parti communiste (PCV), fort implant√© dans le mouvement ouvrier √ l’√©poque, fut le grand absent de cet accord. Des gu√©rillas na√ģtront par la suite sous l’influence de la r√©volution cubaine (1959) avant que leurs leaders soient int√©gr√©s au syst√®me politique au d√©but des ann√©es 70.

Le syst√®me puntofijiste connut son apog√©e avec le boom p√©trolier des ann√©es 70 ; c’est l’√©poque de ladite ¬« Venezuela saoudite ¬ ». Le revenu par habitant est le plus √©lev√© du sous- continent latino-am√©ricain. La rente p√©troli√®re se consolide comme la principale source de devises √©trang√®res, mais l’opportunit√© d’impulser des transformations structurelles de l’appareil productif et de redistribuer plus √©quitablement les revenus n’est pas saisie. La mono production bas√©e sur l’industrie p√©troli√®re devient le mod√®le sur lequel l’Etat et les secteurs √©conomiques dominants appuient leurs activit√©s √©conomiques. Paradoxalement, alors que les revenus sont au plus hauts, l’Etat s’endette. Au d√©but des ann√©es 80, √ l’instar des autres pays latino-am√©ricains, le mod√®le v√©n√©zu√©lien entre en crise. Le 18 f√©vrier 1983, c’est le ¬« Vendredi noir ¬ ». En r√©ponse √ une baisse des prix du p√©trole sur le march√© international et √ une fuite massive de devises, mena√ßant de laisser le pays sans r√©serves, la monnaie, le bolivar, est d√©valu√©e. Si le syst√®me rentier agonise, l’illusion est toutefois maintenue par l’endettement ext√©rieur, et le pays doit se soumettre progressivement aux instructions des banques et institutions financi√®res internationales pour pouvoir refinancer sa dette et se voit contraint ainsi d’appliquer des plans d’ajustement structurel. Cons√©quences pr√©visibles : les salaires et le niveau de vie baissent, l’inflation, le ch√īmage et l’informalit√© explosent. La crise du syst√®me affecte durement la l√©gitimit√© de ses repr√©sentants au premier rang desquels figurent les partis politiques.

En 1989, le social-d√©mocrate Carlos Andr√©s P√©rez (CAP) est r√©√©lu √ la pr√©sidence de la R√©publique - il avait gouvern√© le pays de 1974 √ 1979 - au milieu d’une crise √©conomique et sociale gravissime. Il incarne l’espoir d’un retour aux ¬« glorieuses ¬ » ann√©es 1970. Douze jours apr√®s son entr√©e en fonction, il retourne sa veste et annonce au pays son programme de ¬« contre-r√©formes ¬ », c’est la politique du ¬« grand virage ¬ ». L’objectif proclam√© est de passer d’une √©conomie ayant comme centre de gravit√© l’Etat, fortement d√©pendant des revenus p√©troliers, √ une √©conomie de march√©, ayant comme moteur les exportations du secteur priv√©. La plupart des contre-r√©formes n√©olib√©rales (d√©valuation du bolivar √ des fins de comp√©titivit√©, abandon des subsides maintenant la viabilit√© du rachitique appareil industriel national, programme de privatisation des entreprises publiques, d√©gel des prix sur de nombreux produits, etc.) sont d’application imm√©diate. La hausse du prix de l’essence est r√©percut√©e directement par les chauffeurs de bus le 27 f√©vrier sur les prix des transports en commun, qui sont multipli√©s par deux du jour au lendemain. C’est le d√©tonateur d’une gigantesque r√©volte populaire, spontan√©e et chaotique : le Caracazo. La r√©pression de l’arm√©e fait entre 250 et 3.000 morts, selon les sources. Les heures de ladite Quatri√®me r√©publique sont compt√©es. En 1992, contre le syst√®me politique corrompu et en r√©action au massacre de 1989, deux tentatives de coup d’Etat militaire ont lieu. Elles √©chouent. Toutefois, un lieutenant colonel rebelle attire l’attention, √ la t√©l√©vision, en assumant la responsabilit√© du soul√®vement du 4 f√©vrier 1992 et en affirmant que les objectifs n’ont pas √©t√© atteints ¬« pour l’instant ¬ ». C’est Hugo Chavez. Il passera deux ans en prison. Plus tard, alors que le syst√®me puntofijiste prend l’eau de toutes parts (d√©mission du pr√©sident pour corruption en 1993, crise du secteur bancaire, etc.), le lieutenant colonel opte pour la voie √©lectorale. Il remporte les √©lections pour la magistrature supr√™me en 1998.

Durant la Quatri√®me r√©publique, la participation populaire aux affaires publiques se limitait √ l’acte √©lectoral. Il s’agissait √ l’√©vidence d’un progr√®s consid√©rable par rapport aux diff√©rents r√©gimes autoritaires et dictatoriaux qui se sont succ√©d√©s lors de la premi√®re moiti√© du vingti√®me si√®cle, mais cette conqu√™te d√©mocratique fut flou√©e par l’accaparement quasi-priv√©e de l’Etat et de la rente p√©troli√®re par quelques puissants secteurs √©conomiques et les partis au pouvoir qui, pour s’assurer une relative paix sociale, d√©velopp√®rent de larges r√©seaux de client√©lisme, achetant le consensus et r√©primant l’opposition la plus aguerrie. Ce syst√®me n’a pas su se r√©former et a √©t√© balay√©. Pour l’historienne v√©n√©zu√©lienne Margarita Lopez Maya, ¬«  √ la diff√©rence des pays du c√īne Sud de l’Am√©rique latine, le Venezuela n’a pas connu de dictature dans les ann√©es 1960 et 1970. De ce fait, il n’a pas eu besoin d’une ¬« transition d√©mocratique ¬ ». En revanche, les divers mouvements sociaux qui se sont multipli√©s depuis les ann√©es 1980 ont toujours exig√© une ¬« r√©forme ¬ » de l’Etat pour atteindre une d√©mocratie plus ¬« profonde ¬ », plus ¬« int√©grale ¬ ». ¬ » (Suppl√©ment du Monde Diplomatique, juin 2005) En effet, en 1989, suite au Caracazo et face au m√©contentement populaire, le Congr√®s v√©n√©zu√©lien nomme une Commission bicam√©rale pour √©tudier les bases d’une plus grande participation citoyenne aux affaires publiques. Ce d√©bat sur la possibilit√© d’une r√©forme constitutionnelle fut suspendu en 1992. Il faudra attendre 1999 et l’arriv√©e de Chavez au pouvoir pour qu’une suite soit donn√©e √ cette aspiration grandissante des secteurs exclus de la richesse p√©troli√®re.

La ¬« r√©volution bolivarienne ¬ » en marche

1. Institutionnalisation de la ¬« d√©mocratie participative ¬ »

Ha√Į par certains, ador√© par d’autres, M. Chavez, depuis que l’actualit√© de son pays est sporadiquement trait√©e dans les colonnes de la presse internationale, a √©t√© affubl√© d’une s√©rie de qualificatifs tendant √ contester la l√©gitimit√© d√©mocratique que la majorit√© de la population v√©n√©zu√©lienne lui a pourtant octroy√©e √ dix reprises depuis 1998 au cours d’√©lections nationales, locales et de r√©f√©rendums. De par ses longs monologues √ la t√©l√©vision et son ton souvent agressif et provocateur contre l’administration Bush, Hugo Chavez n’entre pas dans le moule du chef d’√©tat traditionnel et ne b√©n√©ficie pas des faveurs des m√©dias et des puissants de ce monde. Mais le syst√®me politique v√©n√©zu√©lien r√©pond pourtant aux canons de la d√©mocratie lib√©rale : la presse y est libre, le multipartisme en vigueur et des √©lections, nationales et locales, y sont organis√©es √ √©ch√©ances r√©guli√®res. Les principes d√©mocratiques sont respect√©s et m√™me approfondis. La ¬« r√©volution bolivarienne ¬ » entend d√©passer les limites de la d√©mocratie ¬« traditionnelle ¬ ». Certes, il serait bien difficile de th√©oriser ce processus de changement en constante √©volution et d√©finition. Cependant, au niveau politique, le projet port√© par la majorit√© v√©n√©zu√©lienne s’apparente √ la - difficile - mise en place d’une authentique d√©mocratie participative, pilier sur lequel se d√©veloppera ce ¬« nouveau Venezuela ¬ », promu par Chavez et ses partisans.

¬«  Quand Ch√°vez a remport√© les √©lections (1998) et s’est install√© √ la pr√©sidence de la R√©publique, le gouvernement ne disposait ni d’un corps id√©ologique ou doctrinal syst√©matique, ni de lignes directrices claires qui auraient pu constituer un projet pour le pays dans les principaux domaines, ni d’organisations politiques en mesure de suppl√©er de mani√®re ad√©quate √ ces carences ¬ », nous dit Edgardo Lander, sociologue de l’Universit√© centrale du Venezuela (CLACSO, 2004). Cependant, ¬« les propositions concernant la sph√®re politique sont plus claires que celles qui se rapportent au mod√®le √©conomique. ¬ » Comme promis durant la campagne, le gouvernement lance une s√©rie de r√©formes institutionnelles dont l’√©laboration d’une nouvelle constitution consid√©r√©e g√©n√©ralement comme tr√®s progressiste. La Cinqui√®me r√©publique est n√©e.

Si l’on se r√©f√®re au pr√©ambule de la nouvelle constitution, l’objectif est d’√©tablir une ¬« soci√©t√© d√©mocratique, participative et protagonique [Traduction de protagonica, o√Ļ le peuple est le protagoniste] ¬ ». L’article 2 nous dit que le Venezuela se constitue en un ¬« Etat d√©mocratique, de droit et de justice ¬ ». Dans le chapitre IV, le droit des citoyens √ participer librement aux affaires publiques, de mani√®re ¬« directe, semi-directe ou indirecte ¬ » est d√©clar√© fondamental. Ce droit est donc compris dans un sens plus large, en favorisant la participation dans les ¬« processus de formation, d’ex√©cution et de contr√īle de la gestion publique ¬ ».

Toujours selon M. Lander, ¬« le changement le plus significatif de la Constitution de 1999, compar√©e √ celle de 1961, se situe peut-√™tre dans la large gamme de nouvelles formes de participation qui d√©finissent un r√©gime politique combinant les formes traditionnelles de la d√©mocratie repr√©sentative lib√©rale (s√©paration des pouvoirs et √©lection des pouvoirs ex√©cutifs et l√©gislatifs aux niveaux municipaux, √©tatiques et nationaux) avec des formes de d√©mocratie directe, "participative et protagonique". ¬ » Ces nouveaux instruments de souverainet√© populaire sont d√©crits par l’article 70. En mati√®re politique, il s’agit de ¬« l’√©lection aux charges publiques, le r√©f√©rendum, la consultation populaire, la r√©vocation du mandat, l’initiative l√©gislative, constitutionnelle et constituante, la session ouverte, l’assembl√©e de citoyens et de citoyennes dont les d√©cisions seront d’un caract√®re inali√©nable, entre autres ; ¬ » ; et en mati√®re sociale et √©conomique, ¬« les instances de contr√īle citoyen, l’autogestion, la cogestion, les coop√©ratives sous toutes les formes y compris celles √ caract√®re financier, les caisses d’√©pargne, l’entreprise communautaire et autres formes associatives guid√©es par les valeurs de la coop√©ration mutuelle et de la solidarit√©. ¬ »

Un des instruments principaux devant conduire le Venezuela vers un r√©gime de d√©mocratie participative sont les conseils locaux de participation publique, cr√©√©s par une loi de mai 2002. Il s’agit d’instances de gouvernement local, o√Ļ les communaut√©s organis√©es participent √ l’√©laboration de plans, projets et programmes de d√©veloppement local. On pourrait rapprocher cette initiative des exp√©riences de budget participatif du Br√©sil, la plus connue √©tant celle de Porto Alegre. En effet, au sein de ces espaces, la population organis√©e et les √©lus d’une municipalit√© affectent des fonds - notamment du Fonds intergouvernemental pour la d√©centralisation (FIDES) - √ divers projets locaux.

Margarita Lopez Maya souligne que ¬« la "participation" dans tous les domaines de l’Etat devient d√©sormais la pratique centrale pour transformer les relations de pouvoir profond√©ment in√©gales existant dans la soci√©t√© (article 62). Les "Lignes g√©n√©rales" du Plan de d√©veloppement √©conomique et social 2001-2007 - qui devient le Plan de la nation pour l’actuelle p√©riode constitutionnelle - soutiennent que la participation favorise l’auto-d√©veloppement, inculque la coresponsabilit√© et encourage le "protagonisme" des citoyens. Ces derniers seront les piliers sur lesquels doit se dresser une soci√©t√© √©galitaire, solidaire et d√©mocratique. ¬ » Elle poursuit en affirmant que ¬« il ne s’agit ni de d√©tourner l’Etat de ses obligations ni de lui abandonner le r√īle central. On lui assigne une t√Ęche "d’accompagnateur", de cr√©ateur des conditions qui permettront la "prise de pouvoir" des citoyens. Les familles et la soci√©t√© organis√©es deviennent des acteurs "transformateurs" et "transform√©s". ¬ »

A peine arriv√© au palais de Miraflores, Hugo Chavez d√©ploie donc une strat√©gie consistant ¬« prioritairement √ modifier le cadre institutionnel √ travers des m√©canismes √©lectoraux universellement reconnus comme inh√©rents √ tout syst√®me d√©mocratique ¬ », souligne le chercheur Dick Parker. ¬«  Il √©tait √©vident que depuis le d√©but, les perspectives de consolidation du projet √©taient intimement li√©es √ sa l√©gitimit√© d√©mocratique ¬ » (Observatoire social de l’Am√©rique latine - OSAL, juin 2002). C’est au cours de cette p√©riode que les pouvoirs publics furent rel√©gitim√©s par des √©lections g√©n√©rales et que fut adopt√©e par r√©f√©rendum populaire (le 15 d√©cembre 1999) la nouvelle constitution con√ßue, selon Ali Rodriguez, actuel ministre des Affaires √©trang√®res v√©n√©zu√©lien, comme ¬«  un guide g√©n√©ral o√Ļ sont d√©finis les grands objectifs et les grandes orientations pour l’ensemble de la soci√©t√© par rapport aux nouvelles r√©alit√©s du monde et du Venezuela. De mani√®re que toute la structure l√©gale qui doit r√©gir les relations entre les diff√©rents secteurs de la soci√©t√© doit s’aligner sur le nouveau projet national incarn√© par la Constitution ¬ » (Revue v√©n√©zu√©lienne d’√©conomie et de sciences sociales, mai 2002). Plus qu’une constitution, la ¬« bicha ¬ » (litt√©ralement le "machin"), comme on dit au Venezuela, est un programme politique.

2. Réformes économiques et déstabilisation

Il a fallu attendre novembre 2001 pour que l’administration Chavez adopte les premi√®res r√©formes √©conomiques d’envergure, avec les 49 d√©crets-lois. Pour Temir Porras Ponce Leon, ¬«  le deuxi√®me semestre de l’ann√©e 2001 constitue un tournant politique majeur au Venezuela (...) la coalition majoritaire qui soutient l’action de gouvernement d’Hugo Ch√°vez assume une ligne politique de r√©formisme radical (...) Prendre effectivement une telle option politique constituait une v√©ritable d√©claration de guerre √ tous ceux qui, d’une mani√®re ou d’une autre, profitaient de l’ancien syst√®me.
¬«  Cela n’est pas un hasard. Car l’engagement pris par la coalition majoritaire √©tait justement de rompre radicalement avec le pass√©. Rompre politiquement, en remodelant l’architecture institutionnelle du pays et les pratiques politiques traditionnelles. En ouvrant l’espace politique √ la participation populaire et aux classes sociales marginalis√©es. Rompre √©conomiquement, en mettant en cause un mod√®le d’√‰tat nourrisseur, mais nourrisseur d’une minorit√© dont il √©tait le principal pourvoyeur de fonds, de contrats et de privil√®ges fiscaux. Rompre socialement, en faisant des politiques de d√©veloppement le cŇ“ur de l’action publique et non pas un analg√©sique contre les effets de la ¬« seule politique possible ¬ ». ¬ » (Recherches internationales, n¬°69, mars 2003).

Des 49 d√©crets-lois, trois sont particuli√®rement embl√©matiques et ont suscit√© au sein de l’opposition des r√©actions particuli√®rement virulentes et m√™mes disproportionn√©es par rapport au contenu r√©el de ces r√©formes. Il y a la loi sur les hydrocarbures, base l√©gale de la r√©forme p√©troli√®re du r√©gime actuel qui stoppe le processus de privatisation de PDVSA, la soci√©t√© p√©troli√®re publique ; la loi des terres qui trace le cadre juridique dans lequel se d√©veloppe aujourd’hui la r√©forme agraire ; et la loi de la p√™che qui prot√®ge la p√™che artisanale d’industrielle. Ces r√©formes -sans oublier certaines erreurs politiques du gouvernement - sont la raison profonde de l’ire de secteurs dirigeants de l’opposition. Le 10 d√©cembre 2001, patronat, m√©dias commerciaux, syndicats et partis d’opposition appellent √ une ¬« gr√®ve ¬ » nationale de 24 heures. Il s’agit de la premi√®re manifestation d’envergure de l’opposition au gouvernement et de la premi√®re action d’une longue s√©rie de mobilisations qui m√®neront directement au coup d’Etat du 11 avril 2002.

Lorsque les leaders de l’opposition ont accentu√© leur campagne et tent√© le 11 avril 2002, avec le soutien des administrations Bush et Aznar, de se d√©barrasser du pr√©sident v√©n√©zu√©lien en le s√©questrant et en faisant croire √ sa d√©mission, les supporteurs de ce dernier ¬« entr√®rent dans un √©tat pratiquement constant de mobilisation ¬ », affirme le journaliste canadien Jonah Gindin (Venezuelanalysis.com, mars 2005). Une mobilisation d√©fensive mais qui a cr√©√© une dynamique favorable √ l’approfondissement du processus de changement et √ la prise de conscience que le ¬« peuple ¬ » avait les cartes en main. Ainsi, si nous ne reviendrons pas sur le d√©roulement de ce coup d’Etat, l’Histoire retiendra l’extraordinaire mobilisation spontan√©e, sans direction politique, des secteurs populaires qui par millions, dans tout le pays, encercl√®rent institutions et casernes militaires en exigeant le retour de Mr Chavez. Ce qu’ils obtinrent.

C’est √ nouveau la population qui permit au gouvernement de survivre, √ partir du 2 d√©cembre 2002, au lock-out patronal et au sabotage de PDVSA, principale source de revenus du gouvernement. Pour la troisi√®me fois en un an, l’opposition au gouvernement national, relay√©e par les m√©dias, appelait √ une gr√®ve g√©n√©rale afin de faire chuter le pr√©sident. C’est le secteur du p√©trole qui fut le plus touch√© par cette action puisque les g√©rants de l’entreprise, v√©ritable ¬« Etat dans l’Etat ¬ », commenc√®rent √ saboter le syst√®me informatique de PDVSA.

Au cours du processus de r√©cup√©ration de PDVSA, plusieurs exp√©riences de contr√īle ouvrier ont √©t√© exp√©riment√©es par les travailleurs. A El Palito, des dizaines d’ouvriers ont travaill√© jour et nuit pour contrer le sabotage √©conomique. C’est aussi la pression des travailleurs et de la population qui obligea des entreprises de transport de combustible √ ouvrir et √ distribuer l’essence. Des exp√©riences similaires ont eu lieu dans d’autres secteurs d’activit√©s. Au milieu du lock-out, des travailleurs ont pris des entreprises exigeant leur r√©ouverture et un contr√īle ouvrier direct sur la production, c’est le cas de Texdala, fabrique de textile de Maracay et de la Centrale Carora, usine sucri√®re dans l’Etat de Lara. A Ananco, le maire et le gouverneur emp√™ch√®rent l’envoi de gaz pour approvisionner les entreprises de l’√©tat de Bolivar. Des milliers de travailleurs des entreprises sid√©rurgiques se rendirent en bus √ Ananco et, appuy√©s par des travailleurs de PDVSA et des habitants, forc√®rent le r√©tablissement de l’approvisionnement pour le fonctionnement normal des entreprises. A Caracas, dans le r√©seau d’√©coles contr√īl√©es et ferm√©es par l’opposition, le 9 janvier 2003, 28 √©coles √©taient ¬« prises ¬ » par la population.

3. L’offensive politique et sociale : les ¬« missions ¬ »

Les milliers d’heures de t√©l√©vision et les millions de dollars investis dans la campagne de d√©stabilisation n’ont pas permis √ l’opposition de faire tomber le gouvernement. Les 63 jours de lock-out patronal et, surtout, le sabotage p√©trolier ont fait chuter l’activit√© √©conomique du pays de 9,5 pour cent en 2003, ont caus√© pr√®s de 10 milliards de dollars de pertes et ont consid√©rablement augment√© le ch√īmage et la pauvret√©. L’opposition au gouvernement Chavez a r√©ussi √ faire chuter la production quotidienne de p√©trole √ 200.000 barils, pour 3 millions avant la gr√®ve. Mais elle a finalement √©chou√©. Car le gouvernement a r√©cup√©r√© le contr√īle de la principale entreprise du pays d√©but 2003 et avec la rente p√©troli√®re, a repris l’offensive et lanc√© une s√©rie de programmes sociaux - ¬« les missions ¬ » - √ travers la mobilisation populaire et des structures parall√®les √ un Etat h√©rit√© de l’ ¬« ancienne ¬ » r√©publique o√Ļ inefficacit√© et corruption sont la r√®gle.

Les ¬« missions ¬ » sont un ensemble de programmes sociaux (alphab√©tisation, √©ducations secondaire et universitaire, sant√© gratuite et de proximit√©, insertion socio-professionnelle, formation au coop√©ratisme, redistribution des terres agricoles, etc.) qui ont remport√© un franc succ√®s gr√Ęce √ la mobilisation et la participation de la population. Si utiliser les revenus du p√©trole pour des programmes sociaux d√©montre, pour certains m√©dias, la ¬«  d√©magogie ¬ », l’ ¬«  √©lectoralisme ¬ » et le ¬«  populisme ¬ » de Chavez, les r√©sultats en termes d’am√©lioration des conditions de vie comme au niveau √©lectoral sont concluants. Parmi les quelque six millions de personnes qui vot√®rent pour le ¬« no ¬ » √ la r√©vocation du pr√©sident, le 15 ao√ »t 2004, lors du r√©f√©rendum r√©vocatoire de son mandat convoqu√© par l’opposition, on retrouve certainement les plus d’1,2 millions de personnes qui ont profit√© des programmes d’alphab√©tisation, les quelques 120 mille familles qui ont b√©n√©fici√© de la r√©forme agraire, les millions de V√©n√©zu√©liens qui profitent du nouveau r√©seau de m√©decine gratuite de proximit√©, les milliers d’√©tudiants exclus du syst√®me universitaire qui se sont inscrits gratuitement √ la nouvelle ¬« Universit√© bolivarienne ¬ », les milliers de membres de coop√©ratives qui ont b√©n√©fici√© de formations et de micro-cr√©dits, les ¬« sans papiers ¬ » v√©n√©zu√©liens et √©trangers qui ont vu leur situation r√©gularis√©e, etc.

Rencontr√© par l’auteur de ces lignes √ Caracas √ la veille du r√©f√©rendum du 15 ao√ »t 2004, Edgardo Lander r√©sume en quelques phrases la vision politique qui sous-tend ces fameuses ¬« missions ¬ » : ¬« D’une situation o√Ļ la politique sociale est vue surtout comme un calcul pour faire passer les gens de la pauvret√© critique √ la pauvret√©, on assiste √ une r√©orientation dans la notion de politiques publiques. Il ne s’agit pas de donner deux dollars √ une personne qui n’en avait qu’un par jour auparavant. Il s’agit de transformer en citoyen(-ne) une personne marginalis√©e, qu’elle ait une carte d’identit√©, qu’elle apprenne √ lire et fasse des √©tudes, qu’elle fasse partie d’un r√©seau social. Les possibilit√©s pour l’am√©lioration des conditions de vie passent par cette condition : que les sujets sociaux populaires soient les sujets politiquement organis√©s. C’est un changement fondamental, total de perspective. Le crit√®re est celui de la constitution de sujets sociaux organis√©s capables de d√©fendre leurs propres int√©r√™ts et de lutter pour eux. La priorit√© des politiques sociales a √©t√© de cr√©er des processus organisationnels. ¬ »

Pour témoigner de la prévalence de cette vision, passons brièvement en revue quelques réformes entreprises par le gouvernement.

- Mission ¬« Barrio Adentro ¬ » (A l’int√©rieur du quartier)

Lanc√©e en 2003, d’abord √ Caracas, puis dans le reste du pays, la mission Barrio Adentro entend, selon le ministre v√©n√©zu√©lien de la sant√© et du d√©veloppement social, ¬«  d√©centraliser et unifier un syst√®me de sant√© affaibli par une d√©cennie de n√©olib√©ralisme. Au coeur du projet : le retour du service public dans les quartiers populaires et une conception holistique de l’usager, autant patient que citoyen, travailleur, consommateur ou habitant. ¬ » (Le Courrier, mai 2004) Il s’agit en fait de cr√©er un r√©seau de sant√© primaire dans les quartiers populaires, o√Ļ vit la majorit√© v√©n√©zu√©lienne, et qui √©taient d√©pourvus de m√©decins et de centres de sant√©. Le ministre poursuit : ¬« Ce r√©seau constitue le noyau d’une approche globale. Pr√©sents 24h/24, les m√©decins des dispensaires soignent, bien √©videmment. Ils disposent de cent cinq m√©dicaments g√©n√©riques de base mis gratuitement √ disposition. Depuis qu’existe Barrio Adentro, 80% des rem√®des dispens√©s l’ont √©t√© gratuitement. Mais √ c√īt√© de ce travail, le m√©decin de quartier a aussi un r√īle crucial d’√©ducation sanitaire et de pr√©vention vicinale. Il √©labore, par exemple, avec la communaut√©, des plans d’assainissement environnemental. Dans chaque dispensaire est mis sur pied un comit√© populaire charg√© de seconder et de guider les m√©decins. ¬ »

Cette ¬« mission ¬ », certainement l’un des plus importants succ√®s de l’administration Chavez, n’a √©t√© possible que gr√Ęce √ la participation communautaire qui accueille le m√©decin, l’assiste et le guide dans la communaut√©.

- R√©forme des terres urbaines

Au d√©but des ann√©es soixante, 35 pour cent des V√©n√©zu√©liens vivaient √ la campagne. Quarante ans plus tard et du fait de l’abandon du secteur agricole par la Quatri√®me r√©publique, l’exode rural a fait du Venezuela un pays o√Ļ entre 85 et 90 pour cent de la population est urbaine. Celle-ci s’est install√©e ill√©galement sur des terrains de la p√©riph√©rie des grandes villes. Les exil√©s de la campagne, m√™me s’ils vivent depuis plusieurs d√©cennies sur ces terrains, n’avaient pas de droit dessus. Le gouvernement v√©n√©zu√©lien a donc d√©cid√© de r√©gulariser cette situation. ¬« Il s’agit de donner aux personnes un titre de propri√©t√© sur leur maison, g√©n√©ralement construite de leurs mains, qui leur assure une s√©curit√© juridique indispensable pour profiter de toutes les garanties et b√©n√©fices d√©termin√©s par la loi. Avec ce titre, ils savent que cette maison est bien la leur et qu’on ne la leur retira pas et peuvent ainsi effectuer des petits emprunts pour la rendre plus confortable ou faire des r√©parations. ¬ », √©crit le journaliste fran√ßais Benjamin Durand (R√©seau d’information et de solidarit√© avec l’Am√©rique latine - RISAL, juin 2004).

Pour acqu√©rir ces titres de propri√©t√©, il n’y a pas mille mani√®res de faire. Un ensemble de r√®gles devant assurer la transparence de la proc√©dure a √©t√© √©tabli par la loi. Le gouvernement promeut un processus collectif et entend stimuler la participation. Ainsi, les habitants d’une zone d’un maximum de 200 habitations doivent former un comit√© des terres urbaines (CTU), compos√© d’habitants √©lus par une assembl√©e, qui les repr√©sentera face aux autorit√©s. Ce comit√© aura notamment pour t√Ęche d’informer et expliquer la proc√©dure aux habitants de sa zone et d’effectuer un relev√© cadastral. Benjamin Durand : ¬« Il s’agit de faire un inventaire quantitatif du nombre de familles, de logements et d’√©difices que comporte la zone urbaine pr√©c√©demment d√©finie accompagn√©e de donn√©es qualitatives sur l’√©tat des infrastructures, les conditions d’occupations, socio-√©conomiques, culturelles, √©ducatives, sportives, etc. Toutes ces informations permettent d’obtenir une premi√®re approximation des caract√©ristiques et conditions de l’√©tablissement urbain et populaire. De plus, le CTU est charg√© de r√©diger la ¬« Carta de barrio ¬ », document contenant l’histoire du barrio racont√© par ses habitants qui auparavant n’existait que dans les m√©moires et se transmettait oralement. Ces histoires sur la vie du quartier r√©v√®lent son identit√© actuelle et pass√©e, sa vision et ses d√©sirs pour l’avenir. Ce document contient √©galement les projets propos√©s par la communaut√© pour am√©liorer les conditions de vie ce qui permet d’√©tablir des crit√®res pour l’utilisation et la gestion de l’espace urbain disponible et la mise en place de normes et formes de cohabitation n√©cessaire pour vivre et construire un mode de relation communautaire destin√© au bien-√™tre de tous. ¬ »

- Les ¬« conseils communautaires de l’eau ¬ » et les ¬« tables techniques de l’eau ¬ »

Le probl√®me de l’acc√®s au r√©seau d’eau potable a √©t√© et reste fondamental aujourd’hui dans les quartiers pauvres de nombreux pays. Depuis les premiers pas de la ¬« r√©volution bolivarienne ¬ », quelques 3,5 millions de personnes suppl√©mentaires, selon les dires de la ministre de l’Environnement, ont √©t√© raccord√©es au r√©seau de distribution d’eau potable. Aujourd’hui, 94 pour cent de la population urbaine a acc√®s au r√©seau. A la campagne, ce taux s’√©l√®ve √ 78 pour cent. Pour atteindre ce r√©sultat, les entreprises publiques d’eau ont le devoir d’impulser au sein des communaut√©s l’organisation de ¬« conseils communautaires de l’eau ¬ » afin que celles-ci participent √ la gestion de ces r√©seaux de distribution et que les habitants prennent conscience de la raret√© de ce bien si convoit√©, surtout actuellement, apr√®s trois ann√©es assez s√®ches au Venezuela. C’est √ travers les ¬« tables techniques de l’eau ¬ » que se rencontrent l’entreprise publique, les techniciens, des repr√©sentants de la communaut√©, la mairie, etc. Ce type de r√©forme promeut la coresponsabilit√© et l’identification de la population avec les services de distribution d’eau.

- D√©mocratie √©conomique : cogestion et coop√©ratisme

La ¬« d√©mocratie participative ¬ » ne s’applique pas seulement √ l’ar√®ne politique mais √©galement √ la sph√®re √©conomique. La promotion de l’organisation collective, du coop√©ratisme, de l’√©conomie ¬« sociale ¬ », ¬« solidaire ¬ » ou encore ¬«  alternative ¬ » - termes qui m√©ritent de longs d√©bats - et d’un d√©veloppement ¬« endog√®ne ¬ » constitue probablement une des marques de fabrique du projet √©conomique impuls√© par le gouvernement. Pour ce faire, ce dernier a adapt√© la l√©gislation v√©n√©zu√©lienne, a d√©velopp√© un r√©seau d’institutions de micro-cr√©dits, oblige l√©galement les banques commerciales √ consacrer un pourcentage de leurs pr√™ts au secteur de l’√©conomie sociale (d√©mocratisation du capital), a lanc√© la mission ¬« Vuelvan caras ¬ », un programme d’insertion socio-professionnelle de la population - on y apprend notamment divers m√©tiers et une formation au coop√©ratisme - et favorise, par les achats de l’Etat, les petites et moyennes entreprises et les coop√©ratives.

A c√īt√© de la promotion de ladite √©conomie sociale, sous la pression des travailleurs, quelques 88 entreprises sont pass√©es r√©cemment sous un mode de gestion partag√©e entre travailleurs et l’Etat. Ce mod√®le de cogestion varie d’une entreprise √ l’autre. Parfois les travailleurs sont majoritaires, parfois c’est l’Etat qui l’est.

- Le droit √ la communication : un droit humain

Suite √ des pourparlers entre autorit√©s et m√©dias alternatifs et communautaires, le droit √ la communication a √©t√© reconnu comme un droit de l’homme dans la constitution de 1999. Celle-ci reconna√ģt qu’√ c√īt√© de la propri√©t√© priv√©e et publique des moyens de communication, il existe √©galement un droit √ la propri√©t√© sociale et collective des m√©dias. Concr√®tement, cela suppose que l’√‰tat s’engage √ garantir la possibilit√© d’avoir les instruments, les ressources et les m√©canismes juridiques n√©cessaires pour que la population puisse avoir ses propres canaux de communication. Il doit notamment octroyer une portion du spectre radio-√©lectrique aux m√©dias communautaires.
Un aspect important des r√®glements adopt√©s pour garantir ce droit est le principe de la s√©paration entre le m√©dia et la programmation. Cette derni√®re est assur√©e par des producteurs ind√©pendants, c’est-√ -dire par des habitants de la communaut√© eux-m√™mes, qui ne sont pas les m√™mes que ceux qui sont responsables du m√©dia. Une t√©l√©vision communautaire, par exemple, est un espace ouvert, une sorte d’√©cole permanente o√Ļ sont int√©gr√©s de mani√®re permanente de nouveaux membres d’une communaut√© qui participent au fait communicationnel non plus comme simple spectateur mais comme acteurs en r√©alisant eux-m√™mes des programmes. Ces communaut√©s peuvent ainsi produire leur propre r√©alit√©, leur propre image et ne plus laisser ce pouvoir √ quelques entreprises de communication.

Obstacles et difficultés

Bien √©videmment, le projet d’approfondissement de la d√©mocratie au Venezuela comme moyen pour transformer le pays ne se passe pas sans difficult√©s. Les obstacles sont multiples. Certains on trait au d√©veloppement de tout processus participatif. Il s’agit notamment de la cooptation exerc√©e par les partis politiques, de la persistance de conceptions paternalistes, client√©listes et bureaucratiques dans la relation entre les autorit√©s et la population ou encore de la ¬« culture de l’urgence ¬ » au sein de la population. D’autres probl√®mes sont li√©s plus particuli√®rement au Venezuela et √ la conjoncture politique qu’il traverse. Nous allons mettre en √©vidence ci-dessous plusieurs probl√®mes que rencontre le processus :

— Le conflit politique : le pays s’est trouv√© de fin 2001 √ 2004 plong√© dans un conflit politique tr√®s dur qui l’a conduit au bord de la guerre civile. Les sabotages √©conomiques, le coup d’Etat, les manifestations violentes ont plong√© gouvernement, opposition, et la population en g√©n√©ral dans une logique d’affrontement et d’intol√©rance tr√®s peu propice √ la sereine mise en place de nouveaux m√©canismes d√©mocratiques et de r√©formes sociales et √©conomiques.

— La faiblesse institutionnelle : au Venezuela, l’Etat est associ√© √ l’inefficacit√©, √ la bureaucratie et √ la corruption. La volont√© de changement de la majorit√© de la population ou de son leader-pr√©sident bute souvent sur la lourdeur bureaucratique d’institutions h√©rit√©es de la Quatri√®me r√©publique. Le changement institutionnel pour incorporer la participation communautaire est lent et complexe. A c√īt√© de ces difficult√©s, il faut ajouter que de nombreux fonctionnaires sont entr√©s dans la fonction publique gr√Ęce aux partis de l’√©poque et, √©tant donn√© le climat de polarisation extr√™me, font leur possible pour faire capoter des r√©formes gouvernementales ou pour d√©courager la participation citoyenne.
Pour illustrer ces propos, le plan d’alphab√©tisation du gouvernement, bas√© sur une m√©thode cubaine, est illustratif des lacunes de l’administration. En 2003, le gouvernement a constat√© l’√©chec du plan d’alphab√©tisation mis en Ň“uvre √ travers la structure du minist√®re de l’Education, comme cela se ferait dans n’importe quel pays. Les r√©sultats √©taient mauvais puisque le programme n’avait pas r√©ussi √ alphab√©tiser le quart de ce qu’avait promis le pr√©sident de la R√©publique. La r√©ponse du gouvernement a consist√© √ cr√©er des structures parall√®les √ l’Etat - les fameuses ¬« missions ¬ »- et de les doter d’un budget afin d’ex√©cuter les projets. Le probl√®me r√©sidait dans le fait de trouver des personnes qui allaient mener ce projet √ bien, puisque l’administration ne remplissait pas son r√īle. La solution a √©t√© de recourir aux organisations sociales et communautaires des quartiers populaires pour suppl√©er les d√©faillances de l’Etat. La participation de dizaines de milliers de V√©n√©zu√©liens √ ce programme a permis d’alphab√©tiser pr√®s d’1,5 million de personnes et au gouvernement de d√©clarer le pays lib√©r√© de l’analphab√©tisme.

— L’autonomie des organisations sociales : Nous avons jusqu’√ pr√©sent trait√© des nombreux espaces d√©mocratiques cr√©√©s sur initiative gouvernementale pour la participation citoyenne. Le gouvernement est √ l’origine de nombreuses nouvelles organisations sociales et communautaires qui servent √ la fois de courroies de transmission mais aussi d’espaces de critique, de r√©flexion et de questionnement de certaines politiques officielles. Cependant, un des probables d√©fis des prochains mois est la construction d’organisations et mouvements sociaux autonomes des institutions et du gouvernement. Si la d√©monstration de la capacit√© mobilisatrice de la population a √©t√© faite, lors du coup d’Etat notamment, il n’existe aucune organisation politique ou sociale qui s’apparente √ ce qui existe dans les pays voisins (les paysans sans terre du Br√©sil, les indig√®nes √©quatoriens de la CONAIE, les diff√©rents groupes piqueteros argentins, etc.), ce qui peut constituer √ terme une grande faiblesse.
L’absence de m√©diations organis√©es entre les secteurs populaires et le Comandante Chavez - les partis politiques sont relativement faibles, peu repr√©sentatifs et forts critiqu√©s -, estim√©es par beaucoup comme n√©cessaires, constitue une importante source de vuln√©rabilit√© de tout le processus.

En guise de conclusion

¬« Chavez nos desperto (Chavez nous a r√©veill√©) ¬ », est une phrase que l’on entend souvent dans la bouche des habitants des quartiers populaires de Caracas. Certes, cette affirmation n’est qu’√ moiti√© vraie mais est r√©v√©latrice d’une situation. L’effondrement progressif du syst√®me puntofijiste a g√©n√©r√© un nombre important de luttes sociales. Ce sont ces mouvements qui ont port√© Chavez au pouvoir, il a catalys√© cette force de rejet et cette envie de changement et, en tant que pr√©sident, a renforc√© la dynamique mobilisatrice et d√©mocratique.¬«  Pour lutter contre la pauvret√©, il faut donner le pouvoir aux pauvres ¬ », r√©p√®te-t-il souvent. L’organisation sociale et populaire est impuls√©e √ la fois depuis le haut, par le Comandante, et depuis le bas par le foisonnement d’initiatives. Elles sont compl√©mentaires la plupart du temps, s’entrechoquent bien souvent, les vieilles pratiques bureaucratiques et l’opportunisme ne manquant pas. La participation s’exprime √ la fois par les canaux institutionnels et par les multiples initiatives prises par la population. Partout, le visiteur pourra constater le foisonnement des d√©bats et la multiplicit√© d’organisations populaires. Une organisation parfois spontan√©e, parfois encadr√©e, souvent efficace, tout aussi souvent chaotique qui porte ses fruits et permet aujourd’hui au gouvernement v√©n√©zu√©lien de b√©n√©ficier d’un soutien populaire tr√®s √©lev√©, ph√©nom√®ne peu fr√©quent apr√®s autant d‚€˜ann√©es au pouvoir, et d’envisager sereinement un nouveau ¬« sextennat ¬ » de Chavez lors des √©lections pr√©sidentielles de d√©cembre 2006.

La r√©volution bolivarienne est un processus de changement en cours dont personne ne peut pr√©dire l’√©volution √ moyen terme. Faire un bilan de l’instauration de la ¬« d√©mocratie participative ¬ » au Venezuela est pr√©matur√© car le pays s’est trouv√© de fin 2001 √ 2004 plong√© dans un conflit politique tr√®s dur qui l’a presque conduit √ la guerre civile. La plupart des r√©formes importantes, qu’elles soient √©conomiques, sociales ou politiques, ont √©t√© impuls√©es s√©rieusement √ la mi-2003.

Cependant, ce qui fait l’originalit√© du processus, par rapport √ d’autres exp√©riences de gouvernement progressistes en Am√©rique du Sud (Uruguay, Br√©sil, Argentine), c’est sa volont√© de ¬« d√©passer la dichotomie ¬« plus de march√©, moins d’√©tat ¬ » qu’on a essay√© d’imposer dans les ann√©es 90 sous le terme de gouvernance pour entrer dans le domaine de ce que nous appelons ¬« gouvernement participatif ¬ » o√Ļ le poids des communaut√©s et de l’Etat est fondamental ¬ », nous disent Cecilia Cariola et Miguel Lacabana (Revue v√©n√©zu√©lienne d’√©conomie et de sciences sociales, janvier 2005) qui pensent aussi que les r√©formes m√®nent √ un Etat fort et d√©mocratique, ¬« dont le r√īle n’est pas seulement d’imposer des correctifs au march√© mais d’impulser le d√©veloppement national et o√Ļ le concept de d√©mocratie participative octroie un r√īle (...) √ l’int√©gration sociale des secteurs populaires. ¬ »

La vision universaliste qui semble pr√©valoir dans les politiques et r√©formes sociales mises en Ň“uvre par le gouvernement v√©n√©zu√©lien est en rupture avec celle qui domine dans les politiques dite de ¬« lutte contre la pauvret√© ¬ » promues par les gouvernements ¬« n√©olib√©raux ¬ » et les institutions financi√®res internationales. La r√©volution bolivarienne n’a pas l’intention de juste se contenter d’assister √©conomiquement les plus fragilis√©s par la baisse du niveau de vie et l’aggravation des in√©galit√©s sociales mais de renverser la tendance et de faire de cette population exclue des citoyens jouissant de droits et les exer√ßant pour changer les choses. Quant √ savoir si c’est possible sans toucher plus radicalement au syst√®me √©conomique, √ la racine de l’exclusion sociale, le d√©bat est ouvert et c’est l’avenir qui nous le dira.

Article r√©alis√© pour le programme belge d’√©ducation au d√©veloppement Annoncer la Couleur (www.annoncerlacouleur.be).

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