Ecologie & investissements étrangers
Chili : mobilisations contre des méga projets miniers
par Maxime Lowy
Article publié le 31 août 2005

La population de plusieurs régions s’unit contre les dommages écologiques.

La vaste diversité géographique du Chili pourrait accroître les différences (culturelles) de caractère régional. Toutefois, le 9 juillet dernier, dans 20 villes de tout le pays, quelques 15.000 Chiliens se sont unis autour de la problématique environnementale, au cours d’une des premières manifestations à l’échelle nationale organisée pour dénoncer les pratiques dévastatrices qui ont un impact négatif sur l’environnement et la qualité de vie.

Bien que le modèle de développement économique du Chili soit basé à 70 pour cent sur l’exploitation des ressources naturelles, la défense de l’environnement n’a jamais été un grand motif de manifestations publiques. Depuis la chute de la dictature - il y a 15 ans (1973-1990)- les Chiliens sont descendus dans la rue pour défendre les droits de l’homme et pour des préoccupations sectorielles, mais n’ont jamais prêté la même attention aux questions environnementales. Cette fois, ils ont par contre participé à des manifestations simultanées, non seulement à Santiago, mais également à Arica, dans l’extrême nord, et à Puerto Montt, dans l’extrême Sud. Cette mobilisation témoigne d’une prise de conscience publique grandissante, chez les Chiliens, des effets de la dégradation de l’environnement sur leur vie quotidienne.

Les entreprises multinationales qui investissent dans des projets d’extraction de ressources naturelles génèrent de grandes attentes au sein des communautés où prédominent la pauvreté et le chômage. La population est divisée entre ceux qui voient ces projets comme un ballon d’oxygène immédiat à leurs privations économiques et ceux qui craignent de devoir payer, à long terme, un prix trop élevé en termes de santé et de sécurité.

Le cas de Pascua Lama

L’expérience de Pascua Lama, un projet mené dans la province septentrionale de Huasco (région III [1]) par la firme canadienne Barrick Gold (voir encadré ci-dessous), le troisième producteur aurifère au monde, en est un exemple. Barrick Gold espère pouvoir extraire une moyenne annuelle de 750.000 onces d’or et 30 millions d’onces d’argent de la mine de Pascua Lama au cours des dix premières années d’exploitation. L’entreprise exploite déjà 80% de réserves gisant sous trois glaciers qui alimentent les bassins hydrographiques de la fertile vallée du Huasco, où vivent 70 000 Chiliens.

Sur base du prix actuel de l’or, Barrick Gold estime, dans une publication de l’industrie minière, qu’elle amassera, grâce à la seule extraction aurifère, 7 milliards de dollars de bénéfices au cours des 17 années d’opération.

Pour atteindre cet impressionnant objectif financier, l’entreprise a toutefois besoin d’étendre son exploitation aux 20 % de réserves restants et prétend y arriver grâce un plan de gestion des glaciers qui implique de faire bouger les glaciers de place, chose qui n’a jamais été tenté nulle part dans le monde. Les rivières qui naissent au sommet des montagnes seront affectées par des eaux acides, ce qui représente une menace pour l’agriculture, la principale source d’alimentation de la vallée.

Peu d’emplois

Les défenseurs du projet présente la mine de Pascua Lama comme la panacée contre le chômage chronique qui affecte la Région III. Les écologistes signalent pourtant que cette promesse d’emploi se traduira par la création de 3.000 postes de travail durant la phase de construction, mais que, à terme, parmi les 1.000 emplois qui seront créés pour assurer le fonctionnement de la mine, pas plus de 40 postes reviendront aux gens de la région. Les autres offres d’emploi demandent du personnel hautement qualifié qui proviendra de zones urbaines plus importantes.

« L’agriculture, l’activité qui est la plus menacée par la construction de Pascua Lama, occupe 8.000 personnes  », dit Patricio López, un des coordinateurs nationaux de la manifestation de défense de l’environnement et responsable des relations publiques de la Fondation Océana. « Il faut penser au nombre d’emplois que va créer la mine de Pascua Lama et au nombre qu’elle va supprimer. Pascua Lama est un projet qui va détruire l’environnement, qui ne va pas créer d’emplois, qui ne va pas rapporter d’impôts et qui va générer des bénéfices par millions ».

La décision de la Commission nationale de l’environnement (CONAMA) au sujet de l’expansion de Pascua Lama est attendue pour la mi-septembre.

A quelques 300 kilomètres plus au sud, la mine Los Pelambres exploite des réserves de cuivre, d’argent et d’or, près de la ville de Copiapó, dans la Région IV. En activité depuis 2000, Los Pelambres est une entreprise du groupe Luksic, responsable de graves dommages environnementaux au Pérou à cause de sa fabrique de vermicelles Luchetti.

Durant le processus d’extraction et de traitement minier, les produits de rebut, contenant des combinaisons d’arsenic, de cadmium, de plomb et de sulfure, sont séparés du minéral. Une petite partie de ces substances se répandent dans l’air sous forme de poussière, et la grosse partie est déposée dans des étangs artificiels de re-lavage. En dépit des garanties données par l’entreprise et le gouvernement sur le fait que ces dépôts ne représentaient aucun risque pour la santé, les craintes de la population ont été confirmées, en juin 2002, quand de fortes pluies ont fait déborder les étangs artificiels. Les résidus de cuivre qui y était concentrés se sont alors déversés dans les rivières.

Une gestion en rien exemplaire

En mai passé, le ministère de l’Economie a remis à Las Pelambres le Prix national de la qualité en reconnaissance de ses pratiques de gestion exemplaires. Un mois plus tard, des archéologues ont découvert que l’entreprise avait rasé des sites incas et diaguitas, vieux de 2.000 ans, durant la construction d’un nouvel étang, ajoutant de la sorte la destruction d’un site national historique à sa triste histoire environnementale.

Encore plus au sud, à Valdivia, dans la Région X, l’entreprise Celulosa Arauco y Constitución (CELCO) a débuté ses activités en février 2004. Six mois plus tard, des cygnes à col noir et d’autres espèces de la réserve naturelle Carlos Andwatter ont commencé à mourir.

Bien que chaque communauté se voit affectée par des conflits environnementaux spécifiques, elles partagent des caractéristiques similaires. Selon López, ce qui s’est passé avec CELCO et Pascual Lama est exemplatif « de la relation inappropriée qui règne entre projet d’investissement et autorités publiques, de l’autorité environnementale instituée qui ne sert strictement à rien et du travail de citoyens qui s’épuisent à dénoncer en vain la situation auprès de toutes les instances possibles ».

Alvaro Ramis représente le Centre oecuménique Diego de Medellín, un des groupements instigateurs des manifestations de défense de l’environnement et du Forum social chilien qui a eu lieu l’an passé. Ramis voit le Forum social comme le canal « qui a permis de rendre visibles des conflits environnementaux souvent cachés et de les faire vivre socialement, alors qu’il est généralement difficile de leur donner une visibilité dans la presse ».

López insiste sur le fait que « voici à peine cinq ans, on pensait habituellement que seule une sorte de tribu se préoccupait de l’environnement, que les écologistes vivaient dans leur bulle, dans leur propre microcosme. Cela faisait longtemps que nous essayions de briser cette image. Maintenant, après la marche, les gens ont compris quel lien existe entre l’environnement et l’économie. Cela nous réjouit de penser que la mobilisation a à voir avec cette façon d’envisager les choses  ».

Notes :

[1La dictature a réorganisé le Chili en 12+1 regiónes, des sous divisions administratives. Santiago, la capitale, est une région à part entière : la región metropolitana(ndlr).

Source : Noticias Aliadas, (http://www.noticiasaliadas.org/), 27 juillet 2005.

Traduction : Grégory Van de Put, pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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