Argentine, Brésil : des attentes frustrées ?
par Julio C. Gambina
Article publié le 21 septembre 2005

Une dynamique populaire de résistance, qui s’est développée ces dernières années, a suscité des expectatives de changement en Amérique du Sud, particulièrement au Brésil et en Argentine. En 2002, un front politique hégémoniquement à gauche gagnait les élections présidentielles au Brésil au moment où, dans les rues, le mouvement populaire argentin déployait toute sa force et sa créativité. Dans les deux cas, c’était un rejet des politiques hégémoniques, dites politiques « néolibérales », qui s’exprimait. Les deux processus créaient des attentes de changements profonds et favorables aux « plus faibles », à ceux d’en bas. On sortait alors de plus d’une décennie de transferts brutaux de revenus et de richesses vers le secteur le plus privilégié de la société. L’Argentine se rapprochait ainsi du paradigme social historique de la région en matière de pauvreté et d’exclusion sociale, et le Brésil tentait de rediscuter sa place dans la division internationale du travail.

Dans les années 90, les deux pays avaient initié une expérience d’intégration marquée à un tel point par la mercantilisation qu’ils l’appelèrent Marché commun du Sud (Mercosur) [1]. Un tel nom désignait et le péché, et ses bénéficiaires. Les peuples restaient en dehors du festival de privatisations, de libéralisations et d’ouverture des marchés et de l’économie. Le résultat a été, pour la majeure partie de la population, la détérioration de la qualité de vie. Les peuples ont résisté à ces politiques anti-populaires et ont connu quelques succès. C’était le temps des expectatives. Peut-être, d’ailleurs, l’est-ce encore aujourd’hui... Tout dépend de la façon dont les mouvements populaires vont réagir devant les défis politiques actuels, dans une année 2005 où le paiement ponctuel de la dette publique continue à être une raison d’Etat dans les deux pays [2].

Le Fonds monétaire international (FMI) ne commande plus avec ses « accords » et pourtant tout continue à se passer selon les désirs de l’organisme international où les fonctionnaires de Washington sont prédominants, et les « républicains », ont dit, en leur temps, que «  chacun devait s’arranger comme il pouvait  ». C’est la raison pour laquelle on ne peut rien en attendre d’autre que des pressions pour le désendettement. C’est curieux, mais le terme a été employé pour la première fois par Nestor Kirchner, qui le fait d’une façon qui pourrait passer pour un acte souverain. « L’Argentine est pour le désendettement », dit-il. Ce qui en clair veut dire : payer et encore payer.

Depuis que l’Argentine s’est retrouvée en défaut de paiement [3], 13.000 millions de dollars ont été reçus par les organismes financiers internationaux afin d’annuler la dette. Mais le Brésil poursuit lui aussi la même politique et il n’est pas surprenant que les trois pays les plus endettés par rapport au FMI, le Brésil et l’Argentine, avec la Turquie, soient de très rigoureux payeurs. Autrefois, il importait peu au FMI de recouvrer les créances. L’organisme préférait se concentrer sur l’imposition de conditionnalités [4]. Il incite aujourd’hui à réduire l’exposition de nos pays au crédit et fait pression pour le recouvrement. Pour ce faire, il favorise un dollar bon marché qui assure une plus grande capacité d’achat de devises des états nationaux superavitarios [5]. Le Brésil a laissé chuter le prix du dollar, alors que l’Argentine achète chaque jour entre 70 et 170 millions de dollars afin de soutenir un niveau de parité élevé. Tout en divergeant, les deux pays s’acquittent de leurs « obligations » avec le FMI.

Une fois de plus, les politiques cambiaires de l’Argentine et du Brésil ne convergent pas, mais curieusement, des deux côtés, les lésés sont les travailleurs, ainsi que les petits et moyens producteurs et entrepreneurs dont l’activité est liée au pouvoir d’achat des travailleurs. Au-delà du coût des devises, le problème vient du bloc des classes sociales au pouvoir dans les deux pays. Ce qui n’a pas changé dans le gouvernement de Brasilia, comme dans celui de Buenos Aires, ce sont les secteurs sociaux bénéficiaires. Le pouvoir n’a pas changé en dépit des attentes passées et actuelles. Il existe des secteurs sociaux et politiques variés qui maintiennent leurs espoirs et leurs expectatives dans leur gouvernement respectif et qui ne perçoivent pas que l’équation passe par l’absence de bloc social alternatif au gouvernement et au pouvoir. Signalons, à titre d’exemple, que les deux pays ont battu leurs records d’exportations au mois de juillet dernier. Mais qui en bénéficie ? Est-ce que, par hasard, l’ensemble de la population profiterait de cette croissance commerciale ? A regret, on est forcé de constater que c’est le secteur exportateur classique ou, en tous cas, la nouvelle bourgeoisie exportatrice de capital local ou externe qui s’approprie la majeure partie de ces revenus tirés du lien croissant que les productions locales entretiennent avec le monde.

Les capitalismes locaux sont mieux insérés dans la globalisation capitaliste et c’est pour cela que la possibilité de penser à une intégration [6] alternative s’éloigne. Il y a une croissance de l’économie et une distribution inégale des fruits de cette croissance [7]. La sortie de la crise se fait aux dépens des travailleurs et des petits et moyens secteurs de l’économie. Les bénéfices se concentrent dans l’escarcelle d’un nombre restreint de chefs d’entreprise privilégiés.

C’est aux peuples qu’il revient de penser la complexe conjoncture actuelle. Ils devront y faire face lors du prochain Sommet des peuples qui se déroulera à Mar del Plata en novembre prochain. Quelle pression allons-nous exercer sur nos gouvernements pour qu’ils jouent, dès maintenant, un rôle différent au Sommet des présidents ? Les classes dominantes veulent y remettre sur la table le thème de la ZLEA [8] ou du libre-échange si l’on préfère, ce qui signifie sauvegarder les intérêts des investisseurs internationaux dans nos pays. Le défi est donc lancé des deux côtés. Les espoirs dépendent de la lutte que nous serons en mesure de construire et de la pression que nous pourrons exercer pour que les gouvernements prennent davantage en considération l’opinion de ceux d’en bas. Beaucoup ont sans doute fait l’erreur de placer leurs espoirs dans les gouvernements. La perspective qu’il nous faut penser et mettre en place s’enracine dans la confiance en l’organisation consciente d’une alternative populaire qui modifie le bloc social au pouvoir.

Au moment où le Brésil s’étonne du phénomène de corruption [9] et que la discussion sur la redistribution des revenus et des richesses réapparaît en Argentine, la société est appelée soit à résoudre un changement politique, particulièrement en ce qui concerne l’économie, soit à se préparer à une nouvelle vague de restructurations régressives des relations sociales. La droite veut revenir, et la gauche ne doit pas lui rendre favorable le terrain politique. Comme toujours, la parole est à ceux qui se battent, d’un côté comme de l’autre.

Notes :

[1Le Mercosur, créé en 1991, est une zone régionale de coopération économique du cône Sud (marché du cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, ainsi que d’autres nations ayant le statut de pays « associés » (ndlr).

[2Lire Frédéric Lévêque, Brésil : politiques d’austérité, avec ou sans le FMI, RISAL, 16 mai 2005 ; Raúl Zibechi, Cône Sud : à la recherche d’un projet de pays, RISAL, 26 avril 2005 (ndlr).

[3Lire Frédéric Lévêque, Olivier Bonfond, Argentine : la fin de la crise ?, RISAL, 23 mai 2005 ; Raul Zibechi, L’Argentine après le “default” : reconstruire l’Etat, RISAL, 10 mai 2005 (ndlr).

[4Les institutions financières internationales utilisent la dette pour imposer des conditionnalités, c’est-à-dire des politiques telles que l’ajustement structurel néolibéral réalisé au dépens des besoins sociaux de la population (ndlr).

[5Des gouvernements qui dégagent, selon les recommandations des institutions financières internationales, un excédent fiscal pour rembourser leur dette (ndlr).

[6Consultez le dossier « Intégration latino-américaine  » sur RISAL (ndlr).

[7Lire Xavier Caño Tamayo, Amérique latine : bonnes expectatives économiques, et alors ?, RISAL, 13 janvier 2005 (ndlr).

[8La ZLEA, c’est la Zone de libre-échange des Amériques, ALCA en espagnol.
Lire Raul Zibechi, L’intégration régionale après l’échec de la Zone de libre-échange des Amériques, RISAL, mars 2005 et CETRI, Origine, objectifs et effets de l’ALCA (Zone de Libre-Echange des Amériques), RISAL, août 2003 (ndlr).

[9Consultez le dossier sur le Brésil « Corruption et crise politique » sur RISAL (ndlr).

Source : SINTRAJUD (www.sintrajud.org.br), syndicat des travailleurs de la justice de Sao Paulo, Brésil, août 2005.

Traduction : Gregory Van de Put, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info