La crise brésilienne affaiblit la région sud-américaine
par Raúl Zibechi
Article publié le 22 septembre 2005

Les conséquences de la crise du gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva [1] se font déjà sentir sur tout le continent. La vague progressiste qui avait balayé la région jusqu’à fin 2003 a été remplacée par un nouveau rapport de forces, un virage à droite qui favorise le redéploiement des objectifs de l’administration Bush. Le débarquement de 400 marines au Paraguay semble être un pas en avant dans la stratégie « commerce plus sécurité », puisqu’il allie une présence militaire permanente dans un pays du Mercosur [2] à l’approfondissement d’accords commerciaux.

Comparée à la situation d’il y a à peine deux ans, quand les présidents Néstor Kirchner et Lula signèrent le Consensus de Buenos Aires [3], qui était la manifestation d’un changement de climat politique dans la région, les évènements des derniers mois témoignent d’un virage conservateur. La paralysie virtuelle de Brasilia en constitue la pierre angulaire. Le drame de la gauche brésilienne se résume dans le fait que ce sont les élites financières qui ont décidé de freiner le procès politique (impeachment) de Lula. La raison de fond en est que la destitution signifierait l’ascension du vice-président José Alencar, en qui les puissants n’ont aucune confiance étant donné qu’il s’oppose avec véhémence aux taux d’intérêt élevés, qui viennent modeler une politique économique qui transfère annuellement 50 milliards de dollars aux plus riches.

Dans un entretien accordé au quotidien Folha de Sao Paulo (11 septembre), Alencar a réitéré sa fidélité au président et son refus de l’impeachment, mais il a insisté sur le fait qu’il était prêt à assumer la présidence et à modifier radicalement la politique monétaire en baissant les taux d’intérêt. Ironie du sort, c’est la menace qu’un grand entrepreneur textile - un allié de la production nationale - succède à un ex-ouvrier métallurgique - un allié des hautes finances - qui permet au président Lula de terminer son mandat. Néanmoins, les deux résultats les plus importants de la crise brésilienne (fort virage à droite et reconstruction d’un bloc de forces néolibérales) tendent à dépasser le cadre du pays et à former une nouvelle conjoncture régionale.

Deux hauts fonctionnaires de l’administration Bush ont « plaidé », ces derniers mois, afin que le Brésil joue un rôle stabilisateur dans la région. Fin avril, la secrétaire d’État, Condoleezza Rice, fit une visite officielle dans le pays, à la recherche d’un « soutien du gouvernement brésilien pour la stabilisation d’une Amérique latine toujours plus volatile » (Folha de Sao Paulo, 26 avril). Alors que la crise avait déjà éclaté, le secrétaire du Trésor, John Snow, a dit à Brasilia que « les investisseurs font un vote de confiance en faveur du Brésil  » (Clarín, 2 août) et rappela que 400 des 500 plus grandes entreprises étasuniennes ont des investissements dans cette nation. Washington craint qu’une situation d’instabilité dans le plus grand pays de la région puisse contaminer toute la zone.

En écho au gouvernement de Bush, les élites de la région croient qu’un Brésil plus tourné vers lui-même aurait plus de difficultés à renforcer sa politique extérieure [4], alors que le gouvernement argentin est encore empêtré dans des conflits internes, ce qui génère une situation de vide régional qui « sera occupé par les États-Unis » (La Nación, 29 août). De cette façon, et malgré l’échec de la Zone de libre-échange des Amériques [5] - dans lequel le Brésil a joué un rôle prédominant -, Washington avance dans sa stratégie, en accumulant une par une les pièces de son ambitieux plan de « commerce plus sécurité ». Le Paraguay semble en être la plus récente acquisition.

Au-delà des démentis sur l’installation d’une base à Mariscal Estigarribia, la présence militaire étasunienne au Paraguay est une réalité irréversible. Ce qui est inquiétant, c’est le virage pris par un pays fondateur et membre du Mercosur, qui oscillait entre ses deux puissants voisins, comme le prouve la construction de deux grands barrages hydroélectriques (Itaipú, partagé avec le Brésil, et Yacyretá, avec l’Argentine). Les deux pays ont joué un rôle déterminant dans sa politique intérieure, à tel point que tout ce qui arrivait au Paraguay était conditionné par l’un ou l’autre de ses voisins, qui se surveillaient mutuellement. Désormais, cet équilibre semble avoir été rompu en faveur de Washington, même s’il ne serait pas étonnant que l’un de ses ex-alliés ait joué un rôle dans ce changement.

Deux faits attirent l’attention. Le 26 mai dernier, le parlement paraguayen a voté l’immunité pour les troupes des États-Unis, mais ce n’est qu’à la mi-juin que le journal argentin Clarín a diffusé la nouvelle, que les citoyens paraguayens ne connaissaient pas encore. En somme, une opération clandestine en pleine démocratie, révélée par la presse étrangère. Le deuxième fait est la caractéristique de la base militaire, construite au milieu des années 80 par des techniciens étasuniens, avec une piste de 3.800 mètres où peuvent atterrir des avions B-52, C-130 Hercule et C-5 Galaxy, à seulement 200 kilomètres d’une Bolivie en pleines convulsions, où les multinationales de plusieurs pays sont en concurrence pour les gisements de gaz les plus importants du sous-continent, et tout près de la triple frontière [6].

En août, Donald Rumsfeld s’est rendu en visite officielle au Paraguay, mais, des mois auparavant, Nicanor Duarte Frutos [7] avait rencontré Bush à Washington, étant alors le premier président paraguayen à être reçu à la Maison blanche. Les amours sont les amours, et bientôt le FBI ouvrira un bureau à Asunción, et l’on parle déjà de la possibilité de signer un traité de libre-échange (TLC, sigles en espagnol). Selon le président du Congrès, Carlos Filizzola, du parti de l’opposition País Solidario, la coopération actuelle marque un tournant qui amène le Paraguay à s’éloigner du Mercosur, et les États-Unis à mettre un pied dans la zone afin de garantir ses propres intérêts.

Tandis qu’en Argentine des cris d’alarme se font entendre, les forces armées brésiliennes ont réalisé en juillet des exercices de guerre qui simulaient la défense du barrage d’Itaipú [8]. Bien que le ministre des Affaires étrangères brésilien, Celso Amorim, ait minimisé la présence militaire étasunienne, depuis 2002, 46 opérations militaires conjointes des États-Unis au Paraguay ont été enregistrées. La voracité de l’empire n’a pas de limites, mais les faiblesses de ceux qui devraient l’affronter ne font que lui faciliter la tâche.

Notes :

[1Consultez le dossier « Corruption et crise politique » sur RISAL (ndlr).

[2Le Mercosur, créé en 1991, est une zone régionale de coopération économique du cône Sud (marché du cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, ainsi que d’autres nations ayant le statut de pays « associés » (ndlr).

[3En octobre 2003, les présidents brésilien et argentin, Luiz Inacio Lula da Silva et Nestor Kirchner, s’engageaient à renforcer un ordre international multilatéral basé sur l’égalité des Etats et rejetant l’unilatéralisme. Ce qui a été appelé le « Consensus de Buenos Aires » a pour prétention de s’opposer au « Consensus de Washington », c’est-à-dire au néolibéralisme. Pour les deux chefs d’état, le Mercosur doit être l’instrument privilégié, à la fois politique et économique, pour construire ce nouvel ordre (ndlr).

[6Frontière entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay.
Lire Elsa M. Bruzzone, Bataille pour l’or bleu à la « triple frontière », RISAL, janvier 2004 et Sally Burch, Les exercices militaires "Aguila III", RISAL, septembre 2003 (ndlr).

[7Président du Paraguay depuis 2003. Membre du Parti colorado (ndlr).

[8Lire Raul Zibechi Le nouveau militarisme en Amérique du Sud, RISAL, 1er juin 2005 (ndlr).

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), Mexique, 17 septembre 2005.

Traduction : Marie-Anne Dubosc, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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