Amazonie équatorienne : la créativité au service de la lutte contre les compagnies pétrolières
par Melissa Krenke , Katiana Murillo
Article publié le 21 octobre 2005

Les indigènes Shuar et Achuar sont des ennemis traditionnels. Cependant, ces dernières années, ces tribus de la forêt amazonienne de l’Est de l’Equateur, l’Oriente, se sont unies pour protéger leurs terres de l’exploitation pétrolière. Avec l’appui de la Fondation Overbrook, l’organisation Amazon Watch [1], basée à San Francisco, aide ces deux groupes dans leur lutte pour éviter l’arrivée de Burlington Resources, entreprise de gaz et de pétrole de Houston, Texas.

Selon Kevin Koenig, activiste chez Amazon Watch contre l’exploitation pétrolière, les Shuar et les Achuar se sont opposés, au milieu des années 90, à la compagnie ARCO Oil & Gas qui avait acquis des droits pour perforer des puits afin de rechercher du pétrole dans deux secteurs qui comprenaient leurs territoires. Chaque bloc englobe 200 000 hectares de forêt vierge, un des derniers bastions de forêt primaire d’Equateur, reconnue comme une des régions abritant la plus grande biodiversité du monde. La forêt héberge près de 12 000 espèces de plantes - ce qui représente 5% de toutes les espèces de flore du monde, 600 espèces de poissons, 250 espèces d’amphibiens et de reptiles et des mammifères comme les lamantins, les dauphins de rivière, les jaguars et les tapirs. L’Oriente est connu pour sa spectaculaire diversité d’oiseaux ; on a recensé plus de mille espèces, parmi elles des perruches, des lapas et des toucans.

Les indigènes ont livré bataille pendant des décennies contre l’exploitation pétrolière, impliquant non seulement les Shuar et les Achuar mais aussi les Huarani, les Quichua et d’autres groupes. Les conflits se déclenchent car le gouvernement équatorien détient tous les droits sur les minerais du sous-sol, même s’il reconnaît les territoires indigènes. Le gouvernement, sous une pression intense des institutions financières internationales pour qu’il s’acquitte de son astronomique dette extérieure, vend au plus offrant les droits sur d’énormes étendues de forêts renfermant du pétrole, autorisant également la construction de l’infrastructure nécessaire pour l’extraire, comme les routes, les puits et les oléoducs, même s’ils empiètent sur le territoire indigène.

Après sept années de ferme résistance des indigènes de l’Oriente, ARCO a vendu en 1999 les droits d’une de ses portions de terre à Burlingron Resources, dont les tentatives pour extraire du pétrole et construire des infrastructures ont été également bloquées. « Mais cette opposition n’a pas été facile », dit Koenig. Avec l’aide d’Amazon Watch, les Shuar et les Achuar ont dû concevoir une série de tactiques ingénieuses. « Burlington est une compagnie qui n’a pas de projection publique  », explique-t-il. « Cela a été un défi d’imaginer la manière de faire pression sur Burlington. Notre tactique aux Etats-Unis a été de porter la parole des Shuar et des Achuar devant les portes de la compagnie, au conseil de direction et aux réunions d’actionnaires, afin que leur position soit écoutée et respectée.  »

En mai 2003, Amazon Watch a amené une délégation de représentants des Shuars, des Achuars et d’autres groupes indigènes à Houston, où ils ont essayé de remettre une lettre ainsi que les résolutions tribales qui manifestaient leur refus de la présence des exploitations pétrolières de Burlington sur leurs terres. La compagnie a refusé de recevoir ces documents.

La tactique suivante a été d’amener le chef des Shuars à la réunion annuelle des actionnaires en 2004. Le leader indigène a pu s’adresser directement à la compagnie et présenter la position de son peuple. Koenig croit qu’« il est d’une importance vitale de faire venir ces leaders communautaires d’Amazonie sur les lieux de prise de décisions afin de les mettre en face des décideurs et d’apposer ainsi un visage humain à leur lutte.  »

Une autre stratégie d’Amazon Watch a été d’établir des relations avec les actionnaires de Burlington, qui génèrent des milliards de dollars pour la compagnie, pour les informer sur les activités de l’entreprise en Equateur, sur les violations des droits humains et de l’environnement que ces activités impliquent ainsi que sur les risques financiers de ces pratiques commerciales d’exploitation. Au début 2005, Amazon Watch a amené une délégation d’actionnaires et de conseillers financiers dans l’Oriente. L’organisation y a organisé diverses rencontres et visites aux communautés Shuar et Achuar, de même que des excursions pour qu’ils observent les dévastations causées par l’industrie pétrolière dans le nord de l’Amazonie et pour qu’ils se réunissent à Quito avec le procureur général et d’autres hauts fonctionnaires du gouvernement.

Koenig explique que «  les actionnaires ont exprimé beaucoup de préoccupations sur les activités de la compagnie et sont devenus aujourd’hui des fervents partisans de la cause indigène. L’entreprise accorde beaucoup de respect et d’attention à ce groupe d’actionnaires. A travers eux, les demandes des groupes locaux ont pu être écoutées. »

Burlington a émis diverses réponses face à ces actions, explique Koenig. Ils ont d’abord dit qu’ils n’avaient connaissance d’aucune opposition significative à leurs opérations en Equateur. Quand les leaders Shuars et Achuars sont arrivés au Texas, ils ont modifié leur position en affirmant que la majorité des Equatoriens appuyaient l’extraction de pétrole. Amazon Watch a réalisé une campagne pour discréditer publiquement ces affirmations. Les réactions de l’entreprise indiquent qu’elle est attentive aux protestations. En 2004, Burlington a adopté une clause de respect des droits des indigènes qui, selon Koenig, n’est pas idéale mais représente un premier pas dans la bonne direction. Selon cette clause, l’entreprise consultera les leaders indigènes reconnus et s’engage publiquement à ne pas pénétrer dans la forêt en recourant à la force militaire, sans l’approbation de la fédération des tribus indigènes.

Amazon Watch continue à renforcer la capacité de communication de ses partenaires équatoriens, pour qu’ils puissent fournir des documents audio et vidéo sur les luttes et les traditions indigènes. L’organisation a collecté des fonds pour les communautés, afin de les aider dans la recherche de leur propre vision sur le développement et dans la conservation de leurs territoires, comme par exemple avec l’écotourisme et la création d’une zone protégée en permanence et administrée par les indigènes, d’où sont écartées des activités telles que l’exploitation pétrolière, minière et forestière. Amazon Watch s’est aussi mise en contact avec des ONG locales équatoriennes pour aider à trouver une solution pour la dette extérieure du pays et rechercher des alternatives de développement économiquement viables pour l’Amazonie équatorienne qui puissent dissuader le gouvernement de concéder encore plus de forêts vierges et de territoires indigènes pour l’extraction pétrolière.

La Fédération interprovinciale de la nation achuar d’Equateur (Federación Interprovincial de la Nacional Achuar del Ecuador) est une organisation qui travaille avec Amazon Watch. Son président, Milton Callera, affirme que les Achuars sont fiers de leurs forêts, demeurées intactes sur plus de 92 % de 840 000 hectares que comprend leur territoire. « Les compagnies minières et pétrolières ont des impacts négatifs comme la contamination des eaux et les dommages causés à la forêt primaire qui peuvent affecter les produits non forestiers et avoir un impact social dans le futur  » commente-t-il. «  Nous désirons préserver notre propre forme de vie et de développement. Nous voulons et offrons des alternatives qui ne détériorent pas la forêt. »

Durant les 9 dernières années, Pachamama, une autre organisation locale, a soutenu 13 groupes indigènes d’Amazonie, en les aidant à s’organiser et à revendiquer leurs droits, en même temps qu’ils renforçaient leur système de gouvernement autonome. Selon la directrice de Pachamama, Maria Belén Páez, « de plus en plus de nationalités [indigènes] s’organisent pour l’avenir et celui de l’Equateur, en préservant leurs territoires pas seulement pour leur propre bénéfice mais aussi pour celui de tous les Equatoriens. » Elle explique que les groupes indigènes s’opposent à l’exploitation pétrolière et désirent présenter leurs propres plans de développement. « Les gens voient leur territoire comme un grand réservoir de ressources au niveau mondial et cherchent des mécanismes moins destructeurs de la nature comme l’écotourisme et l’annulation de la dette en faveur de la conservation de la nature  », explique-t-elle. Elle ajoute que son organisation a pu maintenir une certaine visibilité à travers les médias et a obtenu des victoires légales qui protègent les droits des indigènes.

Notes :

Source : Ecoportal.net (www.ecoportal.net), septembre 2005.

Traduction : Nicolas Derron, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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