Entretien avec le gouverneur du Parana, Roberto Requi√£o
¬« Que sommes-nous, nous autres Br√©siliens ? Un march√© ou une nation ? ¬ »
par Renaud Lambert
Article publiť le 27 octobre 2005

Figure ¬« montante ¬ » de la gauche br√©silienne, d√©crit comme ¬« celui qui s’oppose aux multinationales ¬ » par le magazine Caros amigos, pr√©sent aux c√īt√©s d’Hugo Ch√°vez lors du dernier Forum social mondial de Porto Alegre, Roberto Requi√£o, gouverneur du Paran√°, estime que le scandale de corruption qui secoue actuellement le gouvernement Lula pourrait porter un coup fatal au PT, le parti dont le pr√©sident br√©silien est issu.
Dans ce contexte, le locataire du palais d’Igua√ßu [1] lorgnerait-il sur celui du Planalto [2] √ Brasilia ? ¬« Les conditions ne sont pas r√©unies ¬ », explique-t-il, avant d’ajouter, ¬« Pas encore... Et puis, je veux continuer mon travail ici, au Paran√° ! ¬ ».
Ce petit √©tat du Sud du Br√©sil est aujourd’hui l’un des seuls endroits o√Ļ s’organise la lutte contre l’invasion transg√©nique au Br√©sil. C’est aussi le lieu pr√©vu pour la cr√©ation d’une ¬« √©cole d’agro√©cologie ¬ », en partenariat avec Caracas et La Havane... Enfin, avec sa participation active √ Telesur [3], le Paran√° a fini de se forger un nom parmi les lieux o√Ļ sont avanc√©s des √©l√©ments de r√©ponse √ la d√©rive n√©olib√©rale en Am√©rique latine.
Pourtant, sur des sujets tels que l’agriculture, l’exemple de la r√©volution bolivarienne ou d’une alternative au capitalisme de march√©, Requi√£o reste pragmatique... parfois tr√®s !
D√©tenteur de la carte ¬« num√©ro 1 ¬ » du PMDB [4] au Paran√°, ce gouverneur, qui affiche un nationalisme rare au Br√©sil, semble √™tre pr√©sent sur tous les fronts... Il faut dire qu’avec un budget ¬« communication ¬ » en hausse de 700% entre 2004 et 2005, il dispose d’un atout majeur pour se rendre visible. Alors ¬« communication ¬ » ou vision politique forte ?
Rencontre avec un gouverneur atypique, difficilement ¬« classable ¬ » et non sans ambigu√Įt√©s... [5]

PARANA ¬« LIVRE DE TRANSGENICOS ¬ »

Si le candidat Luiz Inacio da Silva s’√©tait engag√© √ faire interdire la culture et la commercialisation des OGM au Br√©sil, il en fut autrement quand il acc√©da au pouvoir.

La force des choses ? D√®s octobre 2003, son gouvernement se dit ¬« contraint ¬ » de l√©galiser la commercialisation, puis la culture du soja transg√©nique dans l’√©tat du Rio Grande do Sul. Il s’agissait d’√©viter ¬« une catastrophe √©conomique et sociale ¬ » dans cette r√©gion hautement contamin√©e du fait d’une contrebande de semences transg√©niques du type ¬« Roundup Ready ¬ » en provenance d’Argentine. Contrebande dont il faut rappeler qu’elle b√©n√©ficia de la bienveillance, pour le moins ing√©nue, de la multinationale qui en d√©tenait le brevet : Monsanto. Il en serait diff√©remment quelques ann√©es plus tard, une fois le soja transg√©nique devenue h√©g√©monique dans la r√©gion !

Il eut pourtant √©t√© possible pour le gouvernement Lula d’interdire que cette r√©colte ne soit vendue sur les march√©s int√©rieurs afin de s’assurer qu’elle sorte du pays... la premi√®re √©tape d’un grand processus de ¬« d√©contamination ¬ » qui aurait r√©concili√© Lula... et ses promesses. Au contraire, la commercialisation fut autoris√©e √ l’int√©rieur du pays... ce qui fut interpr√©t√© par beaucoup d’agriculteurs comme une incitation √ ¬« faire du transg√©nique ¬ ».

La ¬« force des choses ¬ » √ nouveau, lors de la r√©colte 2003/2004, lorsque le ¬« lobby du transg√©nique ¬ » parvint √ faire accepter l’id√©e qu’il n’y avait pas assez de semences traditionnelles sur le march√© aupr√®s d’un gouvernement dont la disposition √ entendre les sir√®nes de la ¬« modernit√© ¬ » n’est peut-√™tre pas compl√®tement √©trang√®re au fait qu’officiait, en son sein, un v√©ritable ¬« pion de l’agrobusiness ¬ », Roberto Rodrigues, ministre de l’Agriculture ? Une nouvelle mesure provisoire est vot√©e visant √ autoriser les agriculteurs qui multipliaient leurs semences eux-m√™mes, √ planter du soja transg√©nique. Sans surprise, la mesure se r√©v√®le donner un coup d’acc√©l√©rateur au commerce ill√©gal de ces semences... et √ la contamination des cultures.

Les ¬« lulistes ¬ » acharn√©s, qui voulaient encore que leur pr√©sident saurait arr√™ter la d√©ferlante transg√©nique, furent assomm√©s par le mur d’eau qui s’abattit sur eux le 24 mars 2005 quand le gouvernement br√©silien approuvait la nouvelle ¬« loi de bios√©curit√© ¬ », aussi rebaptis√©e ¬« loi Monsanto ¬ » par ses d√©tracteurs. Celle-ci, bien que sa constitutionalit√© soit interrog√©e par l’Institut br√©silien de d√©fense du consommateur, rapproche consid√©rablement le lobby du transg√©nique de la victoire finale : faire en sorte que le dernier des trois grands producteurs de soja au monde (avec l’Argentine et les Etats-Unis) ¬« passe ¬ » au transg√©nique, rendant ainsi intenable dans les faits le refus des consommateurs europ√©ens et asiatiques de voir le soja transg√©nique arriver dans leur assiette... par la force des choses !

Renaud Lambert (RL) : Le Paran√° est l’une des rares poches de lutte contre les transg√©niques au Br√©sil, mais de son combat d√©pend la possibilit√© d’emp√™cher la diss√©mination des semences modifi√©es g√©n√©tiquement dans toute la r√©gion. Cette lutte embl√©matique est soutenue √ la fois par l’Etat du Paran√°, les mouvements sociaux (dont le MST) et une tr√®s large majorit√© de la population. Quelle est la logique qui sous-tend cette action ?

Gouverneur Requi√£o (Requi√£o) : Le gouvernement de l’Etat du Paran√° envisage cette question √ partir de la perspective de la s√©curit√© et de celle du monopole. Concernant la s√©curit√©, les choses sont tr√®s claires. Le soja transg√©nique n’a pas fait l’objet d’√©tudes d’impact approfondies. Le Paran√° ne s’oppose pas √ la recherche g√©n√©tique, ce serait stupide. Toutefois, nous exigeons des √©tudes s√©rieuses et que cette technologie soit soumise au principe de pr√©caution.

Concernant le monopole, la d√©fense de la souverainet√© nationale ne nous permet pas d’accepter qu’un, deux, trois groupes - ils ne sont pas plus de cinq au monde - d√©tiennent des droits sur les semences modifi√©es g√©n√©tiquement. Ce serait tr√®s mauvais pour notre agriculture.

Quand j’√©tais s√©nateur, les producteurs de c√©r√©ales am√©ricains ont essay√© de payer pour que les grands producteurs br√©siliens ne plantent pas. Pourquoi ? Ils cherchaient √ √©viter toute comp√©tition br√©silienne sur le march√©. J’ai d√©nonc√© cela au s√©nat, mais cette action ne se concr√©tisa pas.

Ce que nous avons observ√© par la suite, c’est l’invasion du Rio Grande do Sul par les semences transg√©niques de Monsanto, √ travers la contrebande : les semences √©taient en fait distribu√©es gracieusement, comme quand les Anglais distribu√®rent des lampes √ p√©trole au Chinois afin de pouvoir leur vendre du p√©trole. Le Rio Grande do Sul a des caract√©ristiques tr√®s particuli√®res : une agriculture mal tenue et une terre tr√®s contamin√©e par les mauvaises herbes. Ainsi, le syst√®me d’ensemencement direct [6] avec utilisation du glyphosate [7] comme dess√©chant donnait l’impression aux producteurs qu’ils feraient des √©conomies car il √©liminait le besoin de fenaison. Les producteurs ¬« gauchos ¬ » [8] se sont enthousiasm√©s pour ces ¬« semences gratuites ¬ » et pr√®s de 80% de la production ¬« gaucha ¬ » est aujourd’hui transg√©nique.

Le probl√®me, c’est que les producteurs ¬« gauchos ¬ » sont maintenant totalement d√©sesp√©r√©s... √ cause du prix des royalties [9], qui atteignent 0,88R/sac [10] ou 2% au moment de la vente [11]. Cette taxe est par ailleurs totalement libre car la firme Monsanto est propri√©taire du brevet et, selon les lois de protection des brevets qui furent introduites au Br√©sil, elle peut faire payer exactement ce qu’elle veut...

Vous voyez o√Ļ je veux en venir. Pour commencer, ils ont essay√© de payer pour qu’on ne plante pas. S’ils parviennent aujourd’hui √ g√©n√©raliser l’utilisation des transg√©niques, qui sont dominants, ils parviendront √ contr√īler notre production... Comment ? Il leur suffira de jouer sur le prix des royalties pour faire cro√ģtre ou r√©duire l’offre br√©silienne de soja en fonction de leur propre agenda.

Ici, au Paran√°, nous avons commenc√© √ lancer des campagnes d’information pour que nos agriculteurs ne plantent pas de soja transg√©nique. Mais la manipulation des chiffres a atteint des niveaux terribles. Un jour, je discutais avec le pr√©sident de la R√©publique et avec Jos√© Dirceu, le chef de la Casa Civil et ils m’ont dit : ¬« Mais enfin, 25% de la production du Paran√° est transg√©nique ¬ ». En v√©rit√©, on n’en √©tait pas √ 0,2%. Les informations dont disposaient le gouvernement f√©d√©ral, le Congr√®s et le minist√®re de l’Agriculture √©taient fausses.

Nous avons fait voter une loi qui interdisait la culture et le transport des transg√©niques au Paran√°, √ l’initiative d’un d√©put√© du PT, Elton Welter. Elle fut accus√©e de ne pas √™tre constitutionnelle, mais je l’ai faite appliquer de toute fa√ßon, pour provoquer une grande discussion sur le soja transg√©nique.

Un jour, le pr√©sident de la R√©publique me dit : ¬« Gouverneur, vous pouvez annoncer que le Paran√° va √™tre d√©clar√© ¬« zone libre de transg√©nique ¬ ». Nous allons devoir le tol√©rer √ cause du grand probl√®me social du Rio Grande do Sul, mais le Paran√° sera libre de transg√©nique ¬ ». Alors j’ai demand√© si je pouvais annoncer cela √ la presse qui nous attendait devant la maison. Et il m’a dit ¬«  Oui ! ¬ ». Il n’a jamais tenu sa parole. Par la suite, au contraire, le gouvernement a soutenu la loi de Bios√©curit√© et la l√©galisation du soja transg√©nique.

Aujourd’hui, une fois le soja transg√©nique autoris√© [12], le sch√©ma commercial est tr√®s clair. Monsanto n’a pas du tout envie de produire le soja transg√©nique. Elle est donc all√©e voir les coop√©ratives, qui sont √©normes ici au Paran√°. Monsanto leur a propos√© de multiplier et d’acclimater ses semences, en √©change d’un int√©ressement aux royalties. Les coop√©ratives ont aim√© l’id√©e car cela leur donnait un moyen de ¬« tenir ¬ » leurs membres. En effet, le soja transg√©nique √©tant dominant [13], il est en mesure de contaminer toutes les plantations et, de fil en aiguille, nous pourrions en arriver √ une situation dans laquelle, que les agriculteurs ach√®tent leurs semences ou qu’ils les multiplient eux-m√™mes, ils doivent payer des droits dont une partie revient aux coop√©ratives.

Le r√©sultat est aujourd’hui tr√®s clair. Les royalties ont augment√© et la d√©monstration est d√©sormais faite que la productivit√© du soja conventionnel est beaucoup plus importante que celle du soja transg√©nique. Notre productivit√© moyenne ici au Paran√° atteint 4000 kg / ha [14] contre environ 2600 kg / ha pour le RG do Sul. Avec la s√©cheresse, le soja transg√©nique a beaucoup plus souffert.

Nous sommes r√©duits √ une situation m√©di√©vale o√Ļ les vassaux doivent payer les suzerains pour le travail de la terre. Et si ce processus continue, avec l’int√©riorisation de la d√©fense des int√©r√™ts des multinationales par la l√©gislation br√©silienne - √ travers les pressions sur les votes du Congr√®s - nous arriverons √ une situation o√Ļ il faudra payer des royalties √ une multinationale pour planter le moindre quintal. Et si je ne paie pas, qui viendra chercher l’argent ? Le Minist√®re public lui-m√™me, car le droit des multinationales √©tant aujourd’hui ancr√© dans la loi, la structure m√™me de l’√©tat est asservie aux int√©r√™ts des grandes multinationales.

RL : La loi qui interdit la culture et le transport des transg√©niques au Paran√° est-elle encore en vigueur aujourd’hui ?

Requi√£o : Non, elle ne l’est plus. Nous avons donc pris la d√©cision de ne plus accepter de soja transg√©nique au port de Paranagu√°, un port public dont nous avons la responsabilit√© de la gestion. Les raisons sont celles que j’expliquais tout √ l’heure mais elles sont aussi techniques. Le port de Paranagu√° est aujourd’hui le deuxi√®me port br√©silien, mais le plus grand port c√©r√©alier d’exportation de la plan√®te. Toutefois, nous n’avons qu’un silo, qu’un ¬« ship-loader ¬ » et qu’un corridor d’exportation. Si nous mettions du soja transg√©nique dans le circuit, nous aurions une contamination et tout le soja du Paran√° sera consid√©r√© par le march√© global comme du soja transg√©nique. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, nous labellisons nos produits. Nous faisons des tests et nous n’exportons que du soja conventionnel parce que c’est ce que produisent 99,99% des agriculteurs du Paran√°.

RL : Votre gouvernement d√©clare que seulement 2% de la production totale de soja au Paran√° est transg√©nique. Dans certaines r√©gions, toutefois, on semble s’√™tre pr√©par√© √ une √©ventuelle l√©galisation des transg√©niques au Paran√°. Pr√®s de Francisco Beltrao, 70% des producteurs auraient plant√© du soja transg√©nique. Autour de Londrina, certains agriculteurs pr√©tendent m√™me que ¬« tout le monde fait du soja transg√©nique... pour voir ¬ ».

Requi√£o : Ce n’est pas possible. Notre syst√®me de v√©rification est tr√®s s√©v√®re car la loi oblige les agriculteurs √ d√©clarer leur production et √ s’assurer de la s√©gr√©gation des cultures. Pour nous, le test est tr√®s simple. Il suffit d’arroser du glyphosate sur une parcelle d’un m√®tre carr√© et de revenir deux jours apr√®s. Si le soja est mort, c’est qu’il est conventionnel. Sinon... il est transg√©nique. De plus, et pour revenir au port de Paranagu√°, en 2004, nous avons re√ßu 2 000 r√©clamations sur les produits export√©s par le port de Paranagu√°, portant sur la pr√©sence de produits transg√©niques, de moisissures, humidit√©, d’ur√©e (urine de vache utilis√©e pour augmenter la teneur prot√©ique des c√©r√©ales), etc. Cette ann√©e, gr√Ęce au syst√®me de v√©rification, nous n’en avons re√ßu qu’une en 8 mois. Des camions que nous rejetons, √ peine 6% sont renvoy√©s √ cause de la pr√©sence de soja transg√©nique. Vous voyez donc : ce n’est pas possible.

RL : La question du monopole, que vous d√©veloppez, est li√©e √ celle de la domination de la terre √ travers le Br√©sil et ici au Paran√°. Ce probl√®me n’est pas n√© avec l’arriv√©e des transg√©niques et les latifundios exercent d√©j√ un monopole sur la terre, non ?

Requi√£o : Ce n’est pas vraiment le cas au Paran√°. Il y a de grands agriculteurs ici, mais la production du Paran√° vient principalement des grandes coop√©ratives qui regroupent d’innombrables petits et moyens producteurs. Bien s√ »r il existe de grands latifundios productifs, mais m√™me eux r√©fl√©chissent √ deux fois avant de planter des transg√©niques car ils voient bien qu’ils deviendraient les esclaves des brevets. Une fois leurs terres contamin√©es, ils ne pourront jamais revenir en arri√®re car le soja transg√©nique est dominant.

RL : S’il avait voulu s’attaquer aux conflits agraires, comme il l’avait promis lors de sa campagne √©lectorale, le gouvernement Lula n’aurait-il pas du commencer par mettre un terme √ la situation paradoxale qui fait qu’il y a au Br√©sil deux minist√®res de l’Agriculture ? D’un c√īt√© le minist√®re de l’Agriculture √ proprement parler, proche des int√©r√™ts de l’agro-n√©goce, et de l’autre, le minist√®re du D√©veloppement rural (MDR), qui vise √ d√©fendre les petits agriculteurs, les agriculteurs familiaux et les sans-terre.

Requi√£o : Il y a en effet l√ une contradiction. Le MDR est oppos√© au soja transg√©nique. Mais l’agro-n√©goce p√®se beaucoup plus dans le gouvernement Lula. Notre ministre de l’Agriculture [15] est un ardent d√©fenseur du soja transg√©nique. Il est membre du conseil d’administration de la fondation BUNGE [16], et aujourd’hui il tente d’intervenir pour changer le statut du port de Paranagu√° pour l’obliger √ m√©langer le soja conventionnel et le soja transg√©nique.

RL : La logique de lutte contre les transg√©niques fonctionne bien parce qu’elle est soutenue par une logique √©conomique : le premium assur√© au soja conventionnel par rapport au soja transg√©nique sur le march√© international.

Requi√£o : Notre combat est en effet ¬« aussi ¬ » √©conomique. Mais ¬« aussi ¬ » seulement. Nous nous battons aussi pour la pr√©caution et contre le monopole.

EXPORTATIONS ET PAIEMENT DE LA DETTE EXTERNE

Quand le Br√©sil sortit enfin de la p√©riode coloniale - par un simple ¬« passage de relais ¬ » entre le monarque portugais et son fils, en 1822 -, ce fut pour cr√©er une ¬« monarchie li√©e √ la m√©tropole ¬ » [17]... une m√©tropole bien d√©cid√©e √ pouvoir continuer de puiser dans les abondantes ressources br√©siliennes en mati√®res premi√®res. Plus r√©cemment, c’est le pr√©texte du service d’une dette ext√©rieure colossale qui justifia - et continue de justifier -, la saign√©e du pays. En effet, exporter reste le moyen le plus rapide d’obtenir les devises n√©cessaires au paiement de cette dette. Toutefois, comme l’explique Maurice Lemoine, le ¬« ma√ģtre mot de la Banque mondiale et du FMI, exporter (...) semble plut√īt destin√© √ favoriser les pays industriels acheteurs : plus grand est le nombre d’exportateurs se pr√©sentant dans le march√©, plus les cours s’effondrent. ¬ » [18]

On aurait pu attendre de Lula - autrefois porte-parole des milieux les plus pauvres, dont il est issu -, qu’il propose une re-n√©gociation de la dette ou de nouvelles √©ch√©ances de paiement, comme Kirchner le fit en Argentine. Ne l’avait-il pas estim√©e ¬« impossible √ rembourser et ill√©gitime ¬ » lors de la campagne pr√©sidentielle de 1989 [19] ? Mais, √ lire la ¬« lettre aux br√©siliens ¬ » que le candidat Lula envoya au br√©siliens lors de la campagne pr√©sidentielle de 2002, la dette avait su, en quelques ann√©es, se parer d’une l√©gitimit√© ind√©niable dont l’un des avantages - et non des moindres -, √©tait qu’elle devenait ¬« remboursable ¬ ». Dans ce courrier, l’ancien syndicaliste annon√ßait que son gouvernement respecterait les engagements du pr√©c√©dent pr√©sident - le tr√®s lib√©ral FHC [20] -, aupr√®s du Fonds mon√©taire international (FMI). Une promesse d’ailleurs tenue au-del√ des esp√©rances d’un FMI qui sait pourtant se montrer exigeant : le nouveau gouvernement se fixait en arrivant au pouvoir l’objectif d’un exc√©dent fiscal primaire de 4,5%, bien sup√©rieur aux recommandations du fond... Dans ce contexte, l’argent vient √ manquer pour tenir les autres promesses, celles faites aux mouvement sociaux notamment (r√©forme agraire, augmentation r√©elle du salaire minimum, sant√©, etc.)... et l’investissement dans les politiques publiques se voit renvoy√© aux calendes grecques d’un hypoth√©tique ¬« apr√®s-dette ¬ ».

RL : La loi Kandir qui exon√®re les exportateurs de mati√®res premi√®res d’un imp√īt vers√© aux Etats, repr√©sente un manque √ gagner important pour ces derniers puisque le gouvernement f√©d√©ral, qui s’√©tait engag√© √ compenser les sommes non vers√©es, n’a pas rempli son engagement. Vous menez actuellement une campagne de r√©clamation lanc√©e par les Etats du Sud (Rio Grande do Sul, Santa Catarina et Paran√°). L’objectif de votre r√©clamation est-il de r√©cup√©rer la somme d’argent que le gouvernement f√©d√©ral n’a pas vers√©e aux Etats du Sud ou s’agit-il de mettre en cause la logique m√™me d’exon√©ration d’imp√īts pour les exportations de mati√®res premi√®res ?

Requi√£o : Lorsque j’√©tais s√©nateur, j’ai √©t√© le seul √ voter contre la loi Kandir. Avant, nous avions des imp√īts √©lev√©s pour les marchandises et les produits non industrialis√©s (comme les c√©r√©ales) et des imp√īts bas pour les produits industrialis√©s. La loi Kandir a supprim√© l’imp√īt [21] qui touchait les mati√®res premi√®res de fa√ßon √ stimuler les exportations. Elle a mis un coup d’arr√™t au processus d’industrialisation de la production c√©r√©ali√®re au Br√©sil, ce qui eut un gros impact en terme d’emploi, et favorisa l’agro-n√©goce, les Bunge, Cargill, etc. C’est contre cela que nous avons saisi le Tribunal supr√™me f√©d√©ral : nous ne voulons pas avoir √ supporter le co√ »t de ces exon√©rations. Mais personnellement, je suis contre la loi, car elle d√©sindustrialise le pays.

RL : Pensez-vous donc, puisque l’id√©e de favoriser les exportations est un moyen d’obtenir des devises afin de payer la dette ext√©rieure, que le Br√©sil doive refuser de payer la totalit√© de sa dette ext√©rieure ?

Requi√£o : Je pense que tout doit √™tre n√©goci√©. Mais la dette ne doit pas passer avant un pays ou son peuple. On doit payer ce que l’on est en mesure de payer.

Aujourd’hui, on ne paie que la dette. L’an dernier, le gouvernement n’a investi que 0,2% de ses recettes, quasiment rien. Et de fa√ßon √ √©viter l’inflation et limiter les investissements, le gouvernement a augment√© les taux d’int√©r√™ts. Aujourd’hui, le Br√©sil a les taux d’int√©r√™ts les plus forts du monde, trois fois plus √©lev√©s que ceux du pays qui vient apr√®s.

Le Br√©sil doit se pr√©occuper de son march√© interne. Mais dans notre pays, √ peine 5% des gens gagnent plus de 800 R / mois, ce qui veut dire que le pays n’a pas de march√© interne. L’alternative qui nous est pr√©sent√©e, c’est la privatisation. On a m√™me cr√©√© des agences de r√©gulation sp√©ciales pour favoriser les privatisations, sans prendre en compte l’√©conomie du pays et pour prot√©ger les investisseurs.

La grande question est la suivante : que sommes nous, nous autres br√©siliens ? Un march√© ou une nation ? La diff√©rence entre un march√© et une nation est que le march√© est instantan√©, il va √ la vitesse d’Internet. Il n’a pas de territoire autre que l’√©conomie globale. La nation, c’est diff√©rent. Elle a un territoire qui lui vient directement des luttes qui ont marqu√© son histoire. Le march√©, lui, n’a pas d’histoire. La nation a une responsabilit√© face √ son histoire, face √ son peuple. Le march√© n’a pas de peuple, il n’a de responsabilit√© envers personne. Dans le march√©, nous sommes des consommateurs. Dans la nation, nous sommes des citoyens avec des devoirs et des droits.

Le gouvernement aujourd’hui, qui continue la politique de FHC [22], dirige le pays comme si c’√©tait un march√© et le peuple comme si nous √©tions des consommateurs.

RL : Le Paran√° a provoqu√© un d√©bat sur les transg√©niques. Pourquoi ne pas en provoquer un autre, concernant la dette, en refusant de payer celle que l’Etat a envers le gouvernement f√©d√©ral ?

Requi√£o : Vous savez, le probl√®me de la dette est facile √ r√©soudre. Comment la dette a-t-elle augment√© ? Des p√©riodes de remboursements tr√®s courtes et des taux tr√®s forts. Pour r√©gler le probl√®me que faut-il ? Des p√©riodes longues et des taux bas.

RL : Et le FMI accepterait cela ?

Requi√£o : Je m’en moque moi du FMI. Je suis un citoyen br√©silien, pas un client du FMI. Le FMI accepte tout. Demandez √ Kirchner si ce n’est pas le cas !

CHAVEZ, KIRCHNER, SUPERMAN, CAPTAIN AMERICA... ET LES AUTRES

Apr√®s avoir balay√© les obstacles qui jalonnaient son chemin (d√©stabilisation politique, √©conomique, coup d’Etat militaire, fraude √©lectorale... le tout orchestr√© par une Maison blanche de plus en plus inqui√®te), le processus de ¬« r√©volution bolivarienne ¬ » impuls√© par le pr√©sident du Venezuela, Hugo Rafael Ch√°vez Frias, s’est affirm√© comme un exemple solide d’alternative au mod√®le n√©olib√©ral impos√© par Washington √ son ¬« arri√®re-cour ¬ ». Alternative √ l’int√©gration √©conomique √ travers une coop√©ration des peuples (ALBA, Telesur, Petrosur), alternative au ¬« capitalisme sauvage ¬ » √ travers une r√©flexion sur le ¬« socialisme du XXI√®me si√®cle ¬ », alternative √ la soumission au grand fr√®re du Nord √ travers la d√©fense de la souverainet√© populaire ...

Pour bien des mouvements sociaux, au Br√©sil comme ailleurs, l’exemple v√©n√©zu√©lien est fondamental en ce qu’il contredit dans les faits la litanie n√©olib√©rale du ¬« il n’y a pas d’alternative ¬ »... Pour les repr√©sentants de la gauche latino-am√©ricaine, eux aussi, Hugo Ch√°vez est devenu un rep√®re √ partir duquel d√©finir, selon les conditions propres de leur pays et leur vision politique, leur projet... Toutefois, s’il exerce une attirance sur la ¬« gauche latino-am√©ricaine ¬ », le processus r√©volutionnaire d√©mocratique et sans concession en marche au Venezuela peut-il √™tre transpos√© ailleurs ? Est-il imaginable au Br√©sil sans que la ¬« r√©action ¬ » ne replonge le pays dans une violence dont son pass√© r√©cent est encore t√Ęch√© ?

RL : Vous faites la Une du magazine Caros Amigos, qui titre ¬« Requi√£o, celui qui s’oppose aux multinationales ¬ », vous apparaissez au Forum social mondial aux c√īt√©s de Ch√°vez lors d’une manifestation du MST, vous luttez contre les OGM. Pour certains, vous devenez une ic√īne de la gauche latino-am√©ricaine. Pourtant, vous √™tes all√© sonner la cloche √ la bourse de Wall Street et les programmes d’aide √ l’agriculture familiale de l’Etat du Paran√° sont principalement financ√©s par la Banque mondiale... Est-ce qu’il n’y a pas l√ un paradoxe ?

Requi√£o : Pourquoi suis-je all√© √ Wall Street ? Parce que la compagnie d’√©nergie √©lectrique du Paran√° (COPEL) ne payait plus ses dettes depuis mars 2003 et allait faire banqueroute en octobre de la m√™me ann√©e. Elle √©tait soumise √ des contrats immoraux et absurdes sign√©s avec des entreprises espagnoles et am√©ricaines. De fa√ßon √ r√©soudre le probl√®me, l’Agence nationale de l’√©nergie √©lectrique (ANEEL) avait autoris√© l’augmentation des tarifs √©lectriques de 25% au Paran√°.

Au lieu d’augmenter les prix, j’ai cass√© les contrats sur une base juridique et, r√©cemment, le Financial Times a d√©clar√© COPEL la troisi√®me meilleure entreprise √©nerg√©tique du monde et la meilleure des Am√©riques. Sans augmenter les tarifs, j’ai r√©ussi √ faire en sorte que l’entreprise r√®gle son d√©ficit de 320 millions de Reals et d√©gage, la premi√®re ann√©e, des profits de 171 millions de reals. En n’augmentant pas les tarifs de COPEL de 25%, j’ai laiss√© 1,140 milliards de R. dans l’√©conomie du Paran√°.

Le gouvernement pr√©c√©dent avait vendu des actions √ la bourse de New York. Nous avons 18 000 actionnaires √ New York, que j’ai pr√©serv√© de l’impact de la faillite de COPEL. C’est pour cela que la bourse de New York a voulu me rendre hommage. J’ai tenu plusieurs symposiums avec des analystes et des investisseurs de Wall Street et quand ils me demandaient si j’√©tais l√ pour annoncer que j’allais augmenter les tarifs, je leur expliquais que je n’√©tais pas l√ pour rendre leur ¬« thanksgiving ¬ » plus agr√©able. Je leur ai conseill√© d’investir dans une entreprise √©lectrique br√©silienne comme la n√ītre sur le long terme : un bel investissement pour un fond de pension. Mais en aucun cas, un investissement pour les sp√©culateurs. Je leur ai dit que je n’√©tais pas l√ pour repr√©senter le march√©, mais en tant que gouverneur de l’Etat du Paran√° et que la participation priv√©e dans une entreprise strat√©gique (comme c’est le cas pour une entreprise de production d’√©lectricit√©) devait toujours √™tre minoritaire. Ils ont bien compris cela car ils repr√©sentent des fonds qui ont besoin d’investissements s√ »rs. La bourse de New York ne vit pas que de la sp√©culation.

J’ai √©t√© applaudi quatre fois au cours de quatre symposiums. Ils ont parfaitement compris ce que j’√©tais en train de faire. Ce fut une vraie surprise pour moi. J’ai eu une r√©union priv√©e avec le directeur de la Banque Santander qui m’a dit : ¬« Vous avez absolument raison. Cette vision du capitalisme sp√©culatif n’a aucun avenir, sinon tragique. ¬ »

RL : Selon vous, donc, un Etat fort est en mesure de r√©guler le ¬« capitalisme sauvage ¬ » ?

Requi√£o : Je pense que certaines activit√©s ne peuvent rien avoir √ faire avec le capitalisme sauvage : les ports, par exemple. Aux Etats-Unis, tous les ports sont publics, sous gestion f√©d√©rale, des √©tats, des municipalit√©s, parfois mixte. Pour le Japon, le secret de la r√©ussite du pays est consid√©r√© comme √©tant ¬« des ports publics et des eaux profondes ¬ ». En juillet 1991, deux grands chemins de fer japonais ont √©t√© √©tatis√©s car ils √©taient consid√©r√©s comme essentiels pour permettre la comp√©titivit√© des produits japonais.

Ma r√©flexion va dans ce sens. Mais ce que nous avons ici, c’est exactement le contraire : nous avons des agences de r√©gulation non pour r√©guler l’exploitation priv√©e, mais pour la faciliter. Elles sont au service de la bourse.

Donc, ces activit√©s doivent √™tre publiques, m√™me si elles peuvent s’accompagner de participation priv√©e, comme celle de fonds qui investissent sur le long terme.

Maintenant, concernant ma soi-disant proximit√© avec Ch√°vez, elle n’existe pas. Ch√°vez se trouve dans une situation sp√©cifique et je pense qu’il est parfait pour cette situation, celle du Venezuela o√Ļ 5% des familles d√©tiennent 80% du territoire national. Ch√°vez a aussi le monopole √©tatique du p√©trole, ce qui lui permet de financer des politiques sociales importantes. Je pense que le grand m√©rite de Ch√°vez a √©t√© de ne pas demander son opinion au FMI ni aux grands m√©dias priv√©s du pays. Il s’est dress√© contre eux au nom du peuple. Je pense qu’il s’agit l√ d’un gouvernement d’une grande valeur. Je pense qu’il faut observer ce qu’il fait, mais pas l’imiter. Le Br√©sil est diff√©rent : l’√©conomie, la structure industrielle, le tissu social du pays sont diff√©rents.

RL : Pourtant, lors du lancement du r√©seau Telesur, auquel participe la t√©l√©vision publique de l’Etat du Paran√°, vous avez d√©clar√© ¬« le Paran√°, lui aussi, est bolivarien ¬ ». Qu’entendez-vous par l√  ?

Requi√£o : Il s’agit d’une vision de la citoyennet√© latino-am√©ricaine.

RL : Un projet d’int√©gration multinational ?

Requi√£o : Non. Je pense qu’en Am√©rique latine, les pays doivent garder leurs caract√©ristiques propres tout en construisant une vision de la citoyennet√© latino-am√©ricaine, de fraternit√©. Il faut en finir avec les conflits frontaliers, constituer des march√©s. Il faut construire le ¬« citoyen latino-am√©ricain ¬ ».

Ma t√©l√©vision [23] transmet du Canada jusqu’√ la Patagonie, par le satellite. Nous touchons des millions de t√©l√©spectateurs. Ch√°vez, qui a plus de ressources que le petit Etat du Paran√°, a mont√© Telesur. Tr√®s bien. Ce que je veux, c’est √©changer des programmes avec Telesur. Je veux que le Br√©sil, mon Etat et les autres Etats br√©siliens, ¬« conversent ¬ » avec le Venezuela.

Beaucoup de Br√©siliens ne savent m√™me pas que le Venezuela existe. Ils ne savent pas qui est Ch√°vez et n’ont jamais entendu parl√© de la r√©volution bolivarienne. Ils ne savent pas qui est Bolivar.

Ce que je veux, c’est un √©change d’information. Je veux vendre le Paran√° et le Br√©sil √ Telesur. Je veux que les Boliviens viennent ici, que les Argentins connaissent mieux le Br√©sil et que le Br√©sil connaisse mieux les autres pays latino-am√©ricains. J’ai fait une proposition id√©ologique √ Telesur : une proposition de fraternit√© et de communication.

Il faut savoir que la t√©l√©vision br√©silienne est accapar√©e par les productions nord-am√©ricaines. De fait, les Br√©siliens connaissent parfaitement Superman et Captain America, mais ils ne connaissent pas Ch√°vez, ni Kirchner... ni leur pays d’ailleurs.

RL : Sans aller jusqu’√ prendre le Venezuela comme mod√®le, on remarque que l’un des ph√©nom√®nes importants qu’a permis le processus bolivarien est le d√©veloppement de m√©dias alternatifs ind√©pendants, qui ont jou√© un r√īle d√©terminant lors du coup d’√©tat d’avril 2002 [24] , et qui ont aussi accompagn√© la naissance d’une conscience politique de ceux qui avaient √©t√© laiss√©s pour compte.

Requi√£o : C’est pour √ßa que je d√©veloppe notre t√©l√©vision, ici au Paran√°, mais nous sommes tr√®s petits face √ la situation de monopole dans la communication.

RL : Pourtant, cette t√©l√©vision, vous l’appelez souvent ¬« ma t√©l√©vision ¬ ». Ne devrait-il pas y avoir, aussi, une t√©l√©vision totalement alternative et totalement libre.

Requi√£o : Une t√©l√©vision libre, √ßa n’existe pas. Il y aura toujours quelqu’un pour la dominer. Jamais une cha√ģne ne pourrait √™tre le v√©hicule d’expression de toutes les id√©es : il n’y a pas l’espace physique pour cela. Moi, je suis en faveur de la libert√© de la communication : la distribution de fr√©quences pour des ¬« milliards de radios ¬ ». Mais pour la t√©l√©vision, ce n’est pas possible.

LE MST, ¬« UNE BENEDICTION DU CIEL ! ¬ »

Avec l’√©lection de Jamie Lerner √ la t√™te de l’Etat, le Paran√° devait entrer dans une p√©riode particuli√®rement violente de r√©pression du mouvement des Sans terre. En 2001 se tint d’ailleurs √ Curitiba le ¬« Tribunal international des crimes du latifundio et de la politique gouvernementale de violation des droits humains au Paran√° ¬ ». Pr√©sid√© par H√©lio Bicudo, ancien pr√©sident de la Commission interam√©ricaine des droits humains de l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA), ce tribunal re√ßut le soutien d’Adolfo P√©rez Esquivel (prix Nobel de la paix en 1980), de Carla del Ponte (procureur du Tribunal p√©nal international), de Fran√ßois Houtart (Th√©ologue), de Noam CHomsky (linguiste et √©crivain), de Jos√© Saramago (√©crivain), de Chico Buarque (musicien), d’Eduardo Galeano (√©crivain), de Frei Beto (√©crivain)... pour ne citer qu’eux.

Le gouverneur Requi√£o, de son c√īt√©, a rompu avec cette logique de r√©pression syst√©matique. Il a m√™me autoris√© la cr√©ation d’une √©cole ¬« nomade ¬ » qui suit le MST de camp en camp, afin que soit assur√©e la meilleure √©ducation possible aux enfants du mouvement. Pour autant, les √©vacuations n’ont pas cess√© et selon le rapport de la Commission pastorale des terres (CPT), le Paran√° √©tait, en 2004, l’un des trois √©tats o√Ļ se manifestait avec la plus grande intensit√© la ¬« violence du pouvoir public ¬ », √©valu√©e par rapport au nombre d’expulsions [25].

RL : Les militants du MST disent recevoir un soutien relatif du Paran√°, au moins en ce vous avez rompu avec la logique de r√©pression violente de votre pr√©d√©cesseur, Jamie Lerner. Quel est votre attitude face √ ce mouvement ?

Requi√£o : Il n’y a pas de soutien. Le gouvernement ¬« respecte ¬ » le MST. Nous vivons en harmonie. Si le MST n’existait pas, qui organise les d√©sesp√©r√©s, ces derniers attaqueraient les camions sur les routes. Le MST redonne l’espoir au peuple. Cela ne signifie pas que je suis en accord avec tout ce qu’ils font. C’est un mouvement de masse, de pression et il agit en tant que tel.

Le MST est exclu des m√©dias, alors qu’est-ce que je fais : je les fais passer √ la t√©l√©vision de l’Etat. Je montre le c√īt√© positif, le c√īt√© productif, des campements, les r√©ussites connues par des campements qui ont d√©j√ √©t√© l√©galis√©s. Pendant ce temps, les m√©dias nationaux, et m√™me internationaux, ne montrent que les probl√®mes.

Moi, je suis en faveur de ce mouvement social car il est la d√©monstration de la ¬« bonne sant√© ¬ » de la soci√©t√© br√©silienne. La maladie, c’est la soumission, la couardise. La ¬« bonne sant√© ¬ », c’est la r√©volte. Le MST est une b√©n√©diction du ciel ! Car il permet l’organisation des pauvres. Sans lui, ce serait le chaos. Gr√Ęce √ lui, quand il faut dialoguer, faire une m√©diation dans ces conflits, au moins on a un interlocuteur.

Mais l’Etat du Paran√° ne fait pas partie du MST ! Moi, je suis gouverneur de l’Etat, pas militant du MST. D’ailleurs, pour diverses raisons, j’ai d√©j√ du envoyer la police contre le MST. Mais il n’y a jamais eu de violence polici√®re. La police joue un r√īle de m√©diation dans les conflits sociaux. Elle n’est ni du c√īt√© des latifundios, ni du c√īt√© des mouvements sociaux. Ce que nous faisons, c’est une m√©diation.

Personnellement, je pr√©f√®re perdre mon mandat plut√īt que de tuer un agriculteur. Cela n’arrivera pas au Paran√° tant que je serai gouverneur.

Notes :

[1R√©sidence officielle du gouvernement du Paran√° √ Curitiba.

[2Résidence officielle du gouvernement fédéral brésilien.

[3Lire Blanche Petrich, ¬« Telesur, une t√©l√©vision contre-h√©g√©monique en Am√©rique latine ¬ », Risal, 6 mars 2005.

[4Parti du mouvement démocratique brésilien (centre).

[5Entretien r√©alis√© le 5 ao√ »t 2005 dans la r√©sidence du gouverneur. Dans un soucis de clart√©, la transcription qui suit ne respecte pas forc√©ment le d√©roulement de l’entretien et ne rend pas compte des h√©sitations et approximations propres √ la langue orale. D’autre part, les questions pr√©sent√©es ici ont √©t√© d√©velopp√©es de fa√ßon √ int√©grer des √©l√©ments de compr√©hension pour le lecteur. Enfin, les encadr√©s ne visent qu’√ pr√©senter un "contexte". Ceux-ci ne font pas partie de l’entretien √ proprement parler.

[6Enfouissement des graines sans retournement préalable de la terre.

[7Herbicide auquel r√©siste le soja ¬« Roundup Ready ¬ » de la firme Monsanto.

[8De la région Sud du Brésil.

[9La soci√©t√© Monsanto ne chercha pas √ percevoir ces ¬« royalties ¬ » sur son brevet les premi√®res ann√©es de l’arriv√©e de ses semences au Br√©sil, ce qui eut pour effet d’acc√©l√©rer leur propagation.

[10Pour le soja RR de Monsanto, le prix des royalties était de 0,62R/sac en 2004. Une augmentation de 100% a été annoncée pour 2005.

[11C’est-√ -dire quand l’agriculteur n’avait pas payer √ l’achat des graines.

[12La ¬« loi de bios√©curit√© ¬ » sign√©e par le pr√©sident Lula le 24 mars 2005 ouvre la voie √ la culture des transg√©niques au Br√©sil.

[13Qui envahit les autres cultures.

[14Il s’agit l√ des chiffres de la zone la plus productive du Paran√°, celle de Ponta Grossa.

[15Roberto Rodrigues.

[16BUNGE est l’une des grandes multinationales pr√©sentes sur le march√© des semences.

[17Je reprends l’expression d’Emir Sader in ¬« Le pacte des √©lites br√©siliennes ¬ », Le Monde diplomatique, octobre 1998.

[18Maurice Lemoine, La dette, Atalante, Nantes, 2001.

[19Cité par Maurice Lemoine, op. cit

[20Fernando Henrique Cardoso, pr√©sident du Br√©sil de 1995 √ 2003.

[21ICMS (Imposto sobre Circula√ßao de Mercadorias e Servi√ßos), un imp√īt de 13%.

[22Fernando Henrique Cardoso, ancien président du Brésil.

[23Sic ! Il s’agit de la t√©l√©vision publique de l’Etat du Paran√° : TV Educativa.

[24Lire Maurice Lemoine ¬« Hugo Ch√°vez sauv√© par le peuple ¬ », Le Monde diplomatique, mai 2002.

[25Conflitos no campo, Commission pastorale des terres, 2004.

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