Equateur
Crise après crise
par Ramiro Vinueza
Article publié le 16 février 2006

Les événements politiques des dix dernières années de l’histoire de ce petit pays andin sont l’exemple vivant de l’échec des démocraties latino-américaines basées sur les dogmes néolibéraux imposés pendant presque trois décennies et qui ont conduit à classer l’Equateur comme le troisième pays le plus inégalitaire derrière le Brésil et le Chili.

Les politiques d’ajustement imposées par le Fonds monétaire international (FMI), les luttes internes à la bourgeoisie et une intervention accrue et sans relâche du mouvement populaire qui a lutté contre le vol et la corruption, s’est battu pour le travail, le bien-être et la démocratie et a chassé trois présidents du pouvoir [1], ont été les principaux ingrédients de cette situation particulière.

De 1997 jusqu’à aujourd’hui, huit présidents se sont succédé [2], ce qui place ce pays parmi les plus instables politiquement. Aux présidents expulsés du pouvoir par la lutte populaire, leur ont succédé des présidents intérimaires qui ont poursuivi les mêmes politiques et défendu les mêmes intérêts : l’ambassade nord-américaine et la bourgeoisie locale s’en sont assuré.

Après la chute de Lucio Gutiérrez, en avril de cette année [3], et l’ascension au pouvoir d’Alfredo Palacio, les attentes étaient faibles et se sont vite transformées en mécontentement. Le nouveau président était pris entre les pressions et les exigences des partis bourgeois (Gauche démocratique et Parti social chrétien) qui dominent le Congrès national et qui occupent des postes dans l’administration actuelle, et les pressions de l’ambassade yankee pour la poursuite du processus de négociation d’un traité de libre-échange (TLC en espagnol), du plan Colombie [4], pour le maintien de la présence des entreprises pétrolières nord-américaines et pour le paiement de la dette extérieure.

La base sociale de Palacio, représentée dans le mouvement appelé des « hors-la-loi » [5], perdit peu à peu ses illusions et finit par se disperser. Plusieurs de ses dirigeants ont occupé des postes dans le gouvernement, d’autres ont créé une dizaine d’assemblées populaires qui n’existent quasiment plus aujourd’hui, d’autres personnages autoproclamés représentants de la « citoyenneté », liés à des ONG financées par l’USAID, ont continué à exiger du gouvernement une réforme politique. Sans cette base sociale le gouvernement s’est retrouvé très affaibli.

Mais le gouvernement s’est heurté en plus à la pression populaire constante pour exiger des réponses aux revendications et aux besoins non satisfaits : les enseignants et les travailleurs du secteur de la santé pour une hausse de salaires, les étudiants pour une augmentation du budget de l’éducation, les paysans pour la prise en compte de leur situation critique, les municipalités pour des ressources leur permettant de satisfaire les besoins de leurs populations, l’opposition à la signature du TLC, l’opposition au Plan Colombie. Tous ces secteurs, avec d’autres, ont exprimé leurs revendications par des mobilisations, des barrages routiers, des grèves et d’autres actions.

En décembre 2005, en huit mois seulement, le gouvernement d’Alfredo Palacio se trouve non seulement affaibli mais connaît un fort rejet, encore plus grand que celui vécu par Lucio Gutiérrez les derniers jours de son mandat. Dans son édition du 7 décembre, le quotidien Expreso a dévoilé les résultats d’un sondage qui montre que 73,9% de la population qualifie de mauvaise et très mauvaise la gestion d’Alfredo Palacio ; alors que seulement 12,3% considère que les choses vont mieux que sous le gouvernement de Lucio Gutiérrez. Ce discrédit du gouvernement a certainement augmenté ces jours-ci, après l’échec de la convocation à la consultation populaire devant définir la mise en place d’une assemblée constituante et après la mise en évidence de manière très claire que Palacio n’avait pas pleinement intérêt à concrétiser cette proposition, qu’il l’avait utilisée comme planche de salut pour contrecarrer sa faiblesse manifeste et comme rideau de fumée pour cacher le contenu antinational et antipopulaire de sa gestion politique.

La crise politique est de telle nature que ce qui se présente comme une alternative conjoncturelle devient facteur d’une nouvelle crise et s’étend à toute l’institution bourgeoise, qui souffre du manque de crédibilité et du rejet de la population. Le Congrès, les forces armées, les partis politiques, les grands médias, les organes de justice, etc. traversent de graves problèmes internes et ont une image écornée dans l’opinion publique. Les pouvoirs exécutif et législatif se disputent pied à pied le discrédit et l’impopularité, tandis que les forces armées suivent le même chemin, après leur responsabilité dans l’assaut contre le cambriolage des bureaux du notaire José Cabrera, aujourd’hui décédé, pour récupérer l’argent que des militaires et des officiers de haut rang, y compris des généraux de la République, avaient investi dans ce commerce illicite.

L’assemblée constituante est un autre épisode de la crise politique en Equateur. En définitive, le bras de fer entre le gouvernement et le Congrès n’a pas vraiment eu lieu, car dans le fond tous deux étaient d’accord sur le fait qu’une réforme politique devait assurer leur domination et la gouvernabilité bourgeoise ; toutes les propositions présentées étaient orientées vers la restriction des droits et des libertés démocratiques, l’élimination et la restriction de l’action des organisations sociales et politiques du mouvement populaire.

En réalité, cette épreuve de force entre Congrès et exécutif, qui a sapé la possibilité d’une assemblée constituante, ne fut rien d’autre qu’une alliance pour l’éviter. La peur que les aspirations et les velléités de changement se renforcent face à l’attente de millions d’Equatoriens qui voyaient dans la Constituante une voie pour introduire des changements a été un élément qui a aussi pesé dans ce résultat.

Les perspectives pour 2006 resteront critiques. Comme on le sait, dans le capitalisme les crises ont un caractère général, elles s’expriment dans la politique mais aussi dans l’économie, et cette dernière traverse de graves problèmes, qui vont se répercuter sur les conditions de vie déjà précaires des travailleurs et de la population.

Les affirmations de début 2005 selon lesquelles l’économie équatorienne croîtrait de 3,5% sont aujourd’hui démenties par les mêmes « experts » gouvernementaux qui la situent en dessous de 2,9%, c’est-à-dire très en deçà de la moyenne de l’Amérique du Sud. Le plus sûr est que l’inflation atteigne près de 4%, ce qui est grave dans un système dollarisé.

Selon l’analyste Guido Proaño : « La croissance de l’économie est un mirage, car elle est nourrie non par une augmentation de la production mais par les exportations pétrolières -dont 70% sont aux mains d’entreprises étrangères - qui génèrent des revenus significatifs grâce au prix élevé du brut sur le marché international. Mais si nous ne prenons pas en compte le secteur pétrolier, nous trouvons qu’en 2004 la véritable croissance de l’économie du pays a été de 2,5%, à quoi il faut ajouter que la population a crû de 2,1%, c’est-à-dire que la véritable croissance a été de 0,4%. Dans le même ordre d’idées, nous observons ce qui se passe avec les exportations non pétrolières et nous trouvons que celles effectuées en 2004 sont similaires au niveau atteint en 1997. Dans les dernières années, la balance commerciale [6] du secteur non pétrolier a été négative, et la balance commerciale (secteurs pétrolier et non pétrolier) a vu son solde net chuter depuis 1999 -selon l’ex-gérant de la Banque centrale, Eduardo Valencia- et se trouve aujourd’hui devant un déficit qui dépasse les 3 milliards de dollars. Il n’y a aucun indicateur qui permette de croire que les choses changeront, ce qui augure d’un futur difficile pour le pays. L’existence d’une réserve monétaire de 1,6 milliards de dollars est un sujet de satisfaction pour les «  kikuyos  » [7]de la Banque centrale et le ministère de l’Economie mais elle s’avère être inférieure de 300 millions de dollars à celle qui existait six ans auparavant. En assumant la dollarisation, ses défenseurs ont raconté qu’elle mettrait fin à la dévaluation monétaire, à la hausse des prix, et on disait même que ceux-ci baisseraient. En 2000, le coût du panier de base de la ménagère était de 218 dollars ; aujourd’hui il atteint les 435 dollars, ce qui revient à dire que pendant ces années les prix des produits ont augmenté de 100%. Début 2005, des fonctionnaires gouvernementaux ont indiqué que l’inflation annuelle ne serait pas supérieure à 2% ; ensuite ils ont « réajusté » le calcul et ont fixé l’inflation à 2,7%, la vérité est que nous sommes arrivés en décembre avec une inflation cumulée de 4%, la plus élevée parmi les pays qui ont le dollar comme monnaie ».

Avec 80% de la population vivant dans la pauvreté, un taux de chômage de 11% et un sous-emploi de 44%, une migration qui a expatrié plus de 2 millions d’Equatoriens, des salaires gelés, un Etat qui consacre 35% de son budget au paiement de la dette extérieure et réduit fortement les dépenses sociales, et la menace de la signature du traité de libre-échange qui achèverait de liquider l’économie nationale, c’est ainsi que s’achève 2005 et commence 2006.

Une année se termine, qui confirme l’échec fracassant du néolibéralisme et où l’on prend toujours plus conscience que les peuples n’ont pas d’avenir dans le cadre du système capitaliste ; une nouvelle année commence durant laquelle le peuple verra à coup sûr la force de ses luttes et mobilisations pour ses droits prendre le pas sur ses frustrations et ses désespoirs, et où, face à l’ « entreguisme » [8] et à l’exploitation, il fortifiera ses propositions, son unité et son organisation pour la souveraineté et l’indépendance.

Notes :

[1[NDLR] Abdalá Bucaram Ortiz en 1997, Jamil Mahuad en 2000 et Lucio Gutierrez en 2005.

[2[NDLR] A. Bucaram 1997 ; Fabian Alarcon 1997 ; Rosalia Arteaga 1997 ; Fabian Alarcon 1997 - 1998 ; Jamil Mahuad 1998 - 2000 renversé par une rebellion militaire indienne ; Gustavo Noboa B. 2000 - 2003 ; Lucio Gutierrez 2003 - 2005 renversé par une rébellion civile ; Alfredo Palacio 2005 - 2007.

[3[NDLR] Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez » sur RISAL.

[4[NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine » sur RISAL.

[5[NDLR] Lire Francisco Hidalgo Flor, « Equateur : potentialités et limites de la rébellion des hors-la-loi », RISAL, 30mai 2005.

[6[NDLR] La balance commerciale d’un pays mesure la différence entre ses ventes de marchandises (exportations) et ses achats (importations). Le résultat est le solde commercial (déficitaire ou excédentaire).

[7[NDLR] Terme désignant en Equateur les bureaucrates et défenseurs de l’establishment.
Voir : http://www.neoliberalismo.com/pipon....

[8[NDLR] l’ « entreguisme » (entreguismo) : tendance pour un gouvernement à livrer (entregar) ses richesses à des intérêts étrangers.

Source : Por La Libre (http://www.porlalibre.org/), 21 décembre 2005.

Traduction : Catherine Goudounèche pour RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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