Salvador
Les tragédies d’octobre mettent à nu la réalité du pays
Article publié le 27 février 2006

« Nous, les Salvadoriens, avons été créés dans l’adversité - a dit le Président Saca - et nous avons toujours survécu à ces épreuves ». Des messages qui cherchent à rendre Dieu responsable des catastrophes naturelles pour occulter l’irresponsabilité du gouvernement lors de ces crises et donner un faux espoir à une énorme majorité de la population abandonnée à son sort, et dont l’unique espoir aujourd’hui est d’émigrer vers le nord.

La société du Salvador - et en son sein les secteurs les plus pauvres - est terriblement vulnérable aux phénomènes naturels. Les tremblements de terre de 2001 en sont un exemple incontournable. Mais il n’est pas nécessaire de chercher des exemples aussi flagrants et d’un impact si important. Les moustiques vecteurs de la dengue démontrent également, avec une régularité stupéfiante, les déficiences du système national de santé et les conditions de vie précaires des gens qui sont régulièrement touchés par ce fléau. Au mois d’octobre, deux phénomènes naturels - les éruptions du volcan de Santa Ana et les pluies torrentielles provoquées par les effets indirects d’une combinaison de trois ouragans et de plusieurs dépressions tropicales successives, ont de nouveau mis à nu la dure réalité de notre pays.

« Naturaliser » la tragédie pour masquer l’incompétence

Comme avec les tremblements de terre de 2001 et avec la dengue, le volcan Llamapetec et les pluies ont mis en lumière les conditions de vie précaires de beaucoup de gens et l’incapacité des autorités à apporter des solutions aux milliers de familles qui vivent dans les zones à risque. L’incapacité du gouvernement s’est accompagnée de négligence et d’irresponsabilité.

Nombreux ont été les porte-parole du gouvernement à « naturaliser » délibérément la tragédie, en la présentant comme le résultat des forces aveugles de la Nature, face auxquelles nous sommes pratiquement impuissants. Quelques médias se sont fait l’écho des propos officiels. Durant les jours de déluge, un reportage télévisé s’intitulait « En dormant avec l’ennemi ». Il présentait les dommages provoqués aux habitations de tôle des familles qui vivent dans la zone sud de la capitale, sur les rives du fleuve Acelhuate, qui a débordé. Les pluies et les fleuves en crue présentés comme « ennemis » des êtres humains - ce reportage a même désigné le moustique vecteur de la dengue comme un « assassin » - des ennemis irrationnels dont la force destructive est incontrôlable et dont les dommages ne sont à imputer à personne d’autre qu’à cette même Nature... ou à Dieu, qui nous « met à l’épreuve ». Autant d’arguments qui visent à couvrir des comportements irresponsables.

Les catastrophes naturelles ont été constantes dans l’histoire du Salvador. Au milieu du XXe siècle, l’historien Jorge Lardé y Larin a écrit un ouvrage sur ces phénomènes intitulé « Inondations, tremblements de terre et incendies », dans lequel il résume quelques-unes des principales catastrophes naturelles causées par les forces de la Nature. Quel enseignement peut-on tirer de cette somme de calamités ? Qu’il est un fait certain que l’on ne peut éviter les catastrophes naturelles mais également qu’il existe des moyens d’en minorer l’impact. Les pluies torrentielles et les tremblements de terre sont des phénomènes naturels, mais leur impact est social. Les scènes tragiques de ce mois d’octobre nous ont montré que la vie au Salvador est véritablement en proie aux intempéries.

Pertes graves dans tout le pays

74 personnes, chacune avec un nom, un prénom et une vie devant elles, sont mortes suite à l’éruption du volcan et aux averses. 412 refuges ont accueilli durant les jours de déluge presque 80 000 personnes, qui ont été évacuées, ou se sont évacuées elles-mêmes, des endroits où leur vie était en danger. Une bonne partie d’entre elles ont survécu, mais elles ont perdu leur maison et le peu qu’il y avait à l’intérieur. 75% du territoire du Salvador a été touché par les pluies torrentielles. Les départements qui ont souffert le plus ont été San Salvador et La Libertad, suivis par Santa Ana et Sonsonate, dont les habitants ont été menacés par l’activité du volcan Llamapetec, qui n’a pas cessé à partir du 1er octobre.

Les pluies torrentielles provoquées par « Stan », les séquelles de « Katrina » et plusieurs vagues tropicales ont eu pour effet de faire déborder les principaux fleuves du pays, inondant des cultures et des populations pauvres ainsi que des zones résidentielles occupées par les classes moyennes et même des secteurs comme la San Benito, dans la capitale. Les pluies ont provoqué des glissements de terrain et des affaissements dans tout le pays, détruisant chemins et routes. Selon le ministère des Travaux publics, 85% du réseau routier national a été significativement ou gravement affecté, évaluant le coût des réparations à 120 millions de dollars. L’information la plus remarquable est que plusieurs des voies touchées étaient de construction récente, ce qui laisse à penser qu’elles étaient mal conçues. Les précipitations constantes et les débordements de ruisseaux ont également mis à mal bon nombre de bâtiments et érodé les structures en ciment de beaucoup de maisons.

Selon le ministère de l’Education, 313 écoles ont été touchées par les averses. 86 d’entre elles ne pourront pas continuer à fonctionner en raison des graves dommages subis. Le réseau hospitalier public et les centres de santé ont également gravement souffert. Dans le secteur de l’agriculture, les pertes initiales ont été estimées à hauteur de 9,5 millions de dollars. Certaines sources auprès du ministère de l’Agriculture et de l’Elevage ont comptabilisé à la mi-octobre la perte de 26 000 parcelles de maïs, 12 000 de haricots, 8 000 de café, 400 de canne à sucre, 500 de légumes, 300 de riz et 200 de coton. Le bétail et la volaille ont également été sérieusement touchés.

San Salvador : le réseau d’égouts a été mis hors service

Les deux phénomènes naturels ont mis à genoux tout l’appareil gouvernemental. L’Assemblée, à la demande de l’exécutif, a décrété l’état d’urgence et de catastrophe publique sur tout le territoire national. Durant cette tragédie, la situation à San Salvador est devenue totalement chaotique. Le système d’aqueducs et de tout-à-l’égout de la capitale ont été mis hors service, victimes de deux principaux problèmes : des structures trop vieilles et des égouts bouchés à cause de la mauvaise habitude consistant à jeter les déchets dans la rue. Désinvolture de la population comme des autorités.

La mairie de la capitale déclare que la responsabilité du nettoyage des bouches d’égouts incombe aux Travaux publics et ce ministère et ANDA [la compagnie nationale des eaux] affirment que c’est la mairie qui en est responsable. Cet imbroglio, puisque les prérogatives de chaque institution ne sont pas claires, s’explique par des motifs économiques : assumer le nettoyage des égouts coûte cher et chaque entité, municipale ou autonome, ménage son budget. Bien que toutes soient des entités de service public, elles ne veulent pas dépenser de l’argent pour quelque chose qui va de l’intérêt public. Il y a aussi une explication à caractère politique. Le désaccord qui existe entre la mairie de la capitale - entre les mains du FMLN [Front Farabundo Marti de libération nationale] depuis 20 ans - et le gouvernement central est bien connu. Les événements tragiques ont mis en évidence le fait que les plus pauvres de la capitale paient de leur insécurité l’absence d’une stratégie de développement urbain à long terme.

La tragédie a forcé la mairie et le gouvernement à proclamer leur volonté d’unir leurs efforts pour résoudre le problème de drainage et à annoncer un accord qui serait historique s’il devait se confirmer. Selon le maire Carlo Rivas Zamora, la réparation du système de drainage de la capitale, qui date de 1920 et qui n’a jamais été entretenu, sera un processus long - il l’estime à 18 ans - et son coût dépassera les 300 millions de dollars.

Des inondations prévues d’avance

L’expérience le prouve aux Salvadoriens - spécialement à ceux d’entre eux les plus exposés aux désastres - qu’aujourd’hui les pluies ont un impact plus fort qu’il y a quelques années, que l’eau dévale les rues et les avenues de la zone sud de la capitale de façon incontrôlable dès que le fleuve Acelhuate et ses affluents débordent, que les constructions fragiles des plus pauvres s’écroulent sous l’impact de l’eau et des séismes. Peu de progrès ont été enregistrés dans la gestion des risques depuis les désastres occasionnés par les inondations et les excavations provoquées par l’ouragan « Mitch » en 1998 et par les tremblements de terre de 2001.

Selon le rapport « Analyse du risque d’inondations et de glissements de terrain dans le petit bassin du banc de sable de Monsterrat », financé par le gouvernement des Pays-Bas et arborant les logos du Service national d’études territoriales (SNET) et du Centre national des archives (CNR), présenté en décembre 2003, la progression de l’urbanisation dans les zones comprises dans ce petit bassin et l’absence de mitigation pourraient aggraver la question. Cette étude analysait avec une rigoureuse exactitude la capacité hydraulique de chacune des voûtes et calculait la quantité d’eau qui devait tomber pour provoquer des inondations. Elle faisait des recommandations pour les éviter. Il est donc impossible que le gouvernement n’ait pas eu connaissance de cette étude. Néanmoins, durant les événements tragiques, il a feint la surprise devant un déluge qu’il a qualifié avec insistance d’unique et extraordinaire.

L’ingouvernabilité environnementale dans les pays d’Amérique centrale

La période 1997-2002 a été pour l’Amérique centrale une période marquée par une série de désastres d’une ampleur significative. Trois d’entre eux ont touché la région dans son ensemble et un le Salvador uniquement : le phénomène de El Niño en 1997-98, l’ouragan « Mitch » en 1998, les tremblements de terre du Salvador en 2001 et la sécheresse qui a durement affecté le Honduras, le Guatemala, le Nicaragua et le Salvador la même année. En septembre 2002, plusieurs glissements de terrain ont tué des dizaines de personnes au Costa Rica et au Guatemala. Toutes ces catastrophes ont provoqué des pertes humaines et matérielles énormes.

Suite à ces catastrophes, plusieurs organisations se sont dédiées à l’étude du de la « gouvernabilité environnementale » en Amérique Centrale. Parmi elles, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Le chapitre 5 du second Rapport sur le développement humain en Amérique centrale et au Panama 2003, intitulé « Le défi de la gestion environnementale », fournit un inventaire de l’état de l’environnement de la région jusqu’en 2003 et une analyse des processus qui entraînent sa dégradation. Le rapport désigne la cause principale de la persistance des facteurs de risque : le modèle de développement actuel. Ce modèle a laissé derrière lui son empreinte : déforestation, érosion des sols, sédimentation et pollution croissante des cours d’eau, qui trouvent leur origine dans les modèles de consommation croissante de ressources naturelles et énergétiques, dans le cadre d’une urbanisation désordonnée et d’une gestion des déchets déficiente.

Dans le contexte de cette récente tragédie nationale, il convient de rappeler que les décrets et ordonnances municipaux qui protégeaient les zones de recharge en eau souterraine comme le domaine El Espino et la Cordillère du Balsamo ont été ignorés. La voracité des entreprises de construction et le manque de vision de l’avenir des institutions officielles ont fait en sorte que les montagnes qui entourent la capitale deviennent un grave danger et que les fleuves, au sud de la capitale, soient désormais plus davantage en crue lorsqu’il pleut parce qu’il n’existe plus de zone s d’infiltration dans la partie nord.

« Rien ne sera à l’abri »

Il y a quelques années, il aurait semblé incroyable à quiconque que les catastrophes qu’enduraient chaque année les quartiers de La Vega et Candelaria ou les faubourgs comme celui du « 29 Août », toucheraient également des zones comme celles de San Benito, Santa Elena et la Foire internationale. Il est vraiment ironique de lire sur un des « malls » (centres commerciaux) qui ont été détruits avec une bonne partie du domaine El Espino un panneau publicitaire qui dit « Rien ne sera à l’abri ». Bien qu’il soit en l’occurrence question de réductions de prix sur tous les produits, cela ressemblerait plutôt à un aveu prémonitoire des propriétaires relatif à ce qui vient de se passer à cause de la construction de ces commerces.

Notre écosystème a été altéré. Les agressions perfides contre la nature dans le but de construire des routes selon les principes du Plan Puebla Panama [1] ou des traités de « libre » échange [2], l’édification de résidences somptueuses et d’énormes « malls » [ou centres commerciaux] ont rendu le pays plus vulnérable. En dépit des avertissements constants d’organisations sociales, le ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles n’a pas assumé le rôle qui devrait être le sien et le ministère des Travaux publics continue de construire la ceinture périphérique. Une semaine avant que « Stan » ne déverse ses pluies torrentielles, on annonçait déjà la nouvelle section de ce mégaprojet, sur les pentes du volcan de San Salvador, ce qui créera une nouvelle zone à haut risque.

Les inondations successives ont rappelé aux amnésiques que, juste à côté de la capitale moderne et rutilante de grandes avenues et de centres commerciaux, existe l’autre capitale d’un tiers monde sous-développé.

Construction incontrôlée et désordonnée

L’augmentation des dommages causés par les pluies de ce mois d’octobre a accompagné les processus accélérés d’urbanisation dans différentes zones du pays. La construction de maisons et de routes sur des terrains inappropriés, sans planification et sans coordination, n’a cessé de créer des zones très vulnérables. Le gouvernement du Salvador associe le développement à la création de nouvelles infrastructures. La construction de nouveaux foyers d’habitations, de routes et de centres commerciaux sont perçus comme la preuve que le pays avance. Beaucoup des rues et quartiers résidentiels de construction récente se sont en l’occurrence effondrés. Les quartiers résidentiels les plus vulnérables ont été construits il y a moins de 10 ans et faisaient déjà à l’époque l’objet de problèmes sérieux. La construction de nouvelles rues et routes sans un bon système de drainage a rempli de boue toute la voirie. La plupart des glissements de terrain se sont produits sur les voies de circulation et, paradoxalement, sur beaucoup de celles récemment inaugurées en grande pompe. Durant les pluies torrentielles, la Route panoramique ressemblait à un fleuve. Dans le cas des nouvelles routes, on n’a pas fait grand cas de la structure et de la topographie du terrain, et pour ce qui est des anciennes routes, la maintenance technique adéquate n’a pas été assurée.

On sait que dans la mesure où les constructions de zones résidentielles, de centres commerciaux et de rues imperméabilisent le sol et empêchent la filtration de l’eau, celle-ci dévalera, avec force et à grand débit, vers les secteurs situés en contrebas de la ville, par les dépressions naturelles, dont beaucoup sont désormais déformées ou même obstruées. La thèse du « déluge unique » dont le gouvernement s’est prévalu est infondée. Les glissements de terrain et les inondations n’ont pas été des caprices de la Nature et ils se répéteront parce qu’ils sont une conséquence directe de l’action irresponsable des stratégies de l’ARENA [Alliance républicaine nationaliste, parti de droite au pouvoir depuis 1989] et des entreprises de construction. Il ne fait pas de doute que la population a besoin d’être éduquée afin qu’elle contribue à ne pas remplir les voies d’évacuation naturelles et artificielles de déchets. Mais responsabiliser la population quant à son imprudence et à son ignorance n’exempte pas le gouvernement d’ARENA de ses propres responsabilités. De plus, c’est au gouvernement qu’incombe la vigilance pour éviter ce laisser-aller et éduquer les citoyens. L’habitat précaire de milliers de familles pauvres, qui vivent en situation de risque permanent, ne résulte pas non plus d’une décision délibérée puisqu’ils n’ont pas d’autre alternative. La pauvreté les pousse vers la précarité et le danger. La construction imprudente de quartiers résidentiels est également à porter au passif du gouvernement, puisqu’il les a autorisés ou tolérés.

Gouvernement : dépassé et sans vision

Le tout nouveau Comité d’urgence nationale (COEN) a été dépassé par la crise. Il manque de structures souples et efficaces, manque d’une information précise et rigoureuse pour orienter la population et la presse, et l’aide qu’il propose tend à avoir une couleur politique : il préfère les communautés loyales à l’ARENA que l’ensemble de la population.

Aussi bien avant l’éruption du volcan de Santa Ana que pendant l’éruption proprement dite, une bonne partie de la population de la zone l’a évacuée par ses propres moyens et sans savoir où aller. Ces scènes se sont répétées durant les quatre jours qui ont suivi sur tout le territoire national lorsque les pluies incessantes ont commencé. Les gens ont abandonné leurs biens et leur maison, sans l’aide des autorités dans bien des cas, fuyant les inondations et les éboulements.

Entre le dernier désastre à grande échelle - les tremblements de terre de 2001 - et celui qui vient de se produire, quatre années se sont écoulées. Le temps n’a pas manqué pour créer un système efficace de prévention des catastrophes, qui comprenne des mécanismes d’évacuation précoce et l’identification des zones à risque. La coordination des efforts du gouvernement central, des mairies et des organisations de la société civile aurait permis d’obtenir des grands résultats, mais les rivalités politiques ont prévalu sur l’intérêt national.

Le gouvernement a perdu le cap dans cette conjoncture de catastrophe nationale. C’est la conséquence logique d’un manque de vision dans la conduite du pays. Malheureusement, plutôt que de jouer un rôle moteur, l’opposition s’est davantage intéressée au bénéfice politique immédiat qu’elle pouvait retirer de la situation. En se rassemblant en session extraordinaire et en demandant une minute de silence pour les victimes, elle cherche à créer un impact médiatique, ce qui ne fait pas de mal en guise d’échauffement pour la prochaine campagne électorale. Mais pendant ce temps, ce qui aurait été politiquement plus efficace -le rapport qui demandait que la zone de la cordillère du Balsamo soit déclarée zone protégée - restait cantonné aux archives. Si ce rapport avait été exploité, le danger d’éboulements à Santa Tecla et en d’autres endroits aurait été diminué.

Privatisation de la politique des catastrophes

Le gouvernement d’Elias Antonio Saca a pris ses fonctions en se démarquant de l’esprit autoritaire de son prédécesseur Francisco Flores et, tout au moins depuis son discours, en offrant de vastes espaces de dialogue et de concertation politique. Cependant, les décisions qu’il a prises pour faire face à cette catastrophe naturelle sont pratiquement une copie conforme des erreurs de Flores. La politique de vigilance et de prévention des catastrophes est privatisée : elle est orientée en fonction des intérêts du parti au gouvernement et des secteurs économiques et politiques qu’il représente au lieu de s’inscrire dans l’intérêt du pays.

Alors qu’un rapprochement s’opérait entre l’exécutif et la mairie de la capitale pour résoudre quelques-unes des causes des inondations de San Salvador, on ne pouvait pas en dire autant des gouvernements préfectoraux de l’intérieur du pays. Selon bon nombre de municipalités gouvernées par le FMLN, le COEN ne faisait pas parvenir l’aide à la population touchée par la catastrophe, réitérant ainsi la politique de blocage que les partisans de l’ARENA ont traditionnellement adoptée à l’égard des municipalités détenues par l’opposition, les plus importantes étant entre les mains du FMLN. Cette politique a atteint son paroxysme à l’occasion de cette catastrophe nationale. Non seulement l’aide n’arrivait pas aux populations touchées lorsqu’il n’y avait pas de caméras sur place mais lorsqu’elle leur parvenait, c’était par l’intermédiaire de personnes vêtues aux couleurs du parti officiel.

Ensuite, comme l’ARENA a l’habitude de le faire en cas d’urgence, le gouvernement a fait appel à la grande entreprise participant à l’ANEP [Association nationale de l’entreprise privée] ainsi qu’à d’autres sociétés et corporations puissantes pour partager l’effort financier dans l’aide aux populations touchées ou pour faire ce qui est constitutionnellement de la responsabilité du gouvernement. L’exécutif n’a fait appel aux mairies, par définition plus proches des gens et connaissant mieux leurs besoins, que lorsqu’il s’est senti dépassé par l’urgence. Comme c’est la tradition, la solidarité d’organisations non gouvernementales, d’églises, de gouvernements amis, d’équipes de secours et des anonymes a opéré et obtenu des résultats efficaces.

Les chefs d’entreprise « solidaires »

Le secteur des grandes entreprises privées a tenté d’apparaître comme le principal promoteur de la solidarité avec les gens affectés par les catastrophes. Quelle solidarité ? Presque trois millions de Salvadoriens vivent déjà aux Etats-Unis et dans d’autres pays. Le 13 octobre, la Banque centrale de réserve du Salvador a déclaré que les fonds que ces compatriotes envoyaient à leurs familles au Salvador avaient augmenté de 11,2% entre janvier et septembre 2005, dépassant déjà les 2 milliards de dollars par an.

Pendant que la majeure partie de ces émigrants gagnent à peine de quoi survivre et faire survivre leur famille résidant au Salvador, les banques privées s’enrichissent à leurs dépens en encaissant des commissions élevées sur leurs transferts. Parmi les bénéficiaires se détachent les banques d’Amérique centrale, à la tête desquelles figurent les banques salvadoriennes présentes au niveau régional, la Banque Cuscatlan et la Banque agricole, par lesquelles transitent la majeure partie des envois de devises des expatriés salvadoriens. Six grands groupes familiaux, un pour chaque million de Salvadoriens résidant au Salvador, forment le groupe financier oligarque qui, outre le fait qu’il est responsable des conditions précaires dans lesquelles vivent la majorité des Salvadoriens d’ici, tirent le maximum de profit des Salvadoriens qui ont dû émigrer là-bas.

La vulnérabilité des populations d’Amérique centrale face aux catastrophes naturelles diminue les possibilités d’un développement humain et économique viable pour la région. Si les gouvernements et la sphère des grandes entreprises privées, dont les groupes financiers, étaient réellement solidaires, cela changerait tout. Moyennant un effort de solidarité authentique, les rapatriements de devises offrent une large gamme de possibilités de développement et d’encouragements, à l’image de ce que fait déjà la Banque solidaire d’Equateur, institution qui promeut le développement des communautés destinataires des transferts de devises, gère les flux financiers sans toucher de commission et appuie des plans d’épargne et de logement. Au Salvador, il semble plus facile d’investir du temps et de l’argent pour faire semblant d’être solidaires que pour l’être vraiment. Les tragédies d’octobre nous l’ont à nouveau démontré.

Ils ne doivent pas rester impunis

Une fois le pays sorti d’affaire quant à ces tragédies, il faudra exiger de l’administration d’Elias Antonio Saca qu’elle rende des comptes. Il s’agit d’un sujet de première importance dans le débat public. Qu’a fait l’Etat pour protéger la population la plus vulnérable ? Quel a été l’engagement des différents ministères pour traiter ce désastre ? Le gouvernement est-il préparé pour faire face aux situations d’urgence ? Quelle est la responsabilité du gouvernement envers les victimes ? La complicité des gouvernements de l’ARENA avec les grands chefs d’entreprises du secteur de la construction - le groupe Roble par exemple - est-elle une des causes de la dégradation environnementale dans les zones hautes de San Salvador et Santa Tecla ? Le cas échéant, comment établir les responsabilités ? Les responsables vont-ils assumer le coût économique des dommages causés ? Espérons que le silence complice n’empêchera pas, comme en d’autres occasions, que les responsables d’un tel désastre - des entrepreneurs voraces et des fonctionnaires ineptes - soient punis comme il se doit.

En pareilles circonstances, c’est une cruelle ironie de voir que le gouvernement ose maintenir le slogan proclamant que le Salvador est « un pays sûr, apte à progresser dans la paix ». Les tragédies d’octobre ont démontré le contraire. La violence sociale n’est pas seule source d’insécurité. Il y a aussi l’irresponsabilité avec laquelle les tous-puissants de notre société se sont comportés envers la Nature.

Notes :

[1] [NDLR] Consultez le dossier « Plan Puebla Panama » sur RISAL.

[2] [NDLR] Consultez le dossier « L’Amérique centrale sous la coupe du libre-échange » sur RISAL.

Source : Revista Envío (http://www.envio.org.ni/), n°284, novembre 2005.

Traduction : l’équipe du RISAL (http://risal.collectifs.net/).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info