Brésil
Vers la réélection de Lula
par Raúl Zibechi
Article publi le 5 avril 2006

Avec l’entrée en lice de Geraldo Alckmin, gouverneur de l’état de São Paulo, comme candidat de la droite brésilienne pour les élections présidentielles d’octobre, le panorama politique commence  se dégager. Sauf imprévus, Luís Inácio Lula da Silva s’achemine vers son second triomphe dans les urnes, ce qui lui permettra de se maintenir quatre années supplémentaires  la présidence du principal pays de la région.

L’élection d’Alckmin [au sein du parti] comme principal adversaire de Lula, comme représentant de la social-démocratie (PSDB - Parti de la social-démocratie brésilienne) de l’ex-président Fernando Henrique Cardoso [1], alliée  la droite traditionnelle (PFL - Parti du front libéral), a écarté de la course José Serra [du PSDB], actuel maire de São Paulo, qui était cependant en meilleure place que son rival dans les sondages. Serra, ex-ministre de la Santé de Cardoso, qui avait déj été battu par Lula lors des élections de 2002, a un profil très différent de celui d’Alckmin. Ce dernier a été défini comme un fondamentaliste du marché : il est membre de l’Opus Dei et dispose de la bénédiction des élites. Serra, au contraire, n’a jamais été fiable pour « les marchés  » : c’est un hétérodoxe qui, quand il était ministre, a fait fléchir la résistance des multinationales pharmaceutiques pour imposer les médicaments génériques au Brésil. Même le président du Parti des travailleurs (PT), Ricardo Berzoini, et l’ex-homme fort de Lula, José Dirceu [2], ont reconnu que Serra peut, dans les faits, mener une politique  la gauche de celle de l’actuel président.

Le profil d’Alckmin rend plus facile la campagne de Lula, dont le ministre des Finances, Antonio Palocci, est actuellement sous les feux de l’opposition - qui l’accuse de corruption [3]alors qu’il était maire de la ville de Ribeirão Preto - et de la plupart des membres de direction du PT - qui exigent de lui des changements dans la politique économique néolibérale qu’il applique de manière par trop orthodoxe. Toutefois, Palocci sera l’homme fort de la campagne de Lula, et l’on va même jusqu’ penser qu’il en sera le coordinateur. Pour ce qui est de la continuité du modèle, les élites n’ont rien  craindre. Actuellement le Brésil consacre 23% du budget public fédéral annuel au paiement des intérêts de la dette, gonflée grâce aux taux d’intérêt très élevés qui continuent d’étouffer l’économie.

Pour la région, la réélection de Lula est une bonne nouvelle. La politique extérieure de Brasilia est un élément de stabilisation et de contention. Avec Lula  la présidence, les possibilités d’une intervention étasunienne contre le Venezuela semblent moins probables, les conditions pour avancer vers une intégration régionale distincte de celle promue par la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA en espagnol) s’élargissent [4], et les gouvernements progressistes ont des points de référence alternatifs  Washington. Brasilia est devenue, avec beaucoup plus de force depuis 2003, un pôle d’attraction diplomatique et commerciale exerçant un contrepoids salutaire qui équilibre les relations dans la région, jusqu’ présent unipolaires.

Sur le plan interne, les choses sont plus complexes. Il est certain, et c’est ce que soutiennent une bonne part des défenseurs du gouvernement, que malgré la continuité, dans les grandes lignes, avec le modèle néolibéral, Lula a introduit des changements. Il n’y a pas eu de privatisations (dans une région où le modèle n’avance pas actuellement dans ce sens), la répression contre les mouvements sociaux a été moindre, la dette externe a été payée [5], et l’on assiste  un réinvestissement des revenus auprès des plus pauvres grâce au plan Bourse Famille [6]. Cependant, le modèle d’accumulation poursuit sa route sans changer le moins du monde : une plus grande concentration du revenu en faveur du grand capital financier et au détriment du travail, un endettement croissant de l’Etat, une désindustrialisation et une dénationalisation du système productif. La meilleure synthèse a probablement été faite par la Conférence nationale des évêques, alliée historique de Lula, dont le secrétaire général, Odilio Scherer, a souligné, début mars, qu’avec le gouvernement actuel, le pays est devenu un « pays financier  ».

Les dernièrs indicateurs économiques vont dans le sens de cette appréciation : en 2005, le Brésil a connu une croissance de 2,3%, le taux le plus bas de la région après Haïti. Mais le secteur bancaire a accumulé les plus gros profits de son histoire : la plus grande banque du pays, Unibanco, a connu une croissance de 60% par rapport  2004 ; Itaú, la deuxième, de 39%, et ainsi de suite pour tout le secteur financier.

Par ailleurs, les appuis sociaux de la gauche ont changé depuis que Lula a remporté la présidence. Le PT est né et a toujours eu ses bases principales parmi les ouvriers de l’industrie, et les classes moyennes de niveau universitaire, avec un poids décisif dans le sud et le sud-est du pays, dans des villes comme Porto Alegre ou dans la ceinture ouvrière de São Paulo. Depuis un certain temps, ce profil change. Aujourd’hui le plus grand soutien du gouvernement vient du Nordeste, une région traditionnellement conservatrice et gouvernée par des élites clientélistes. Tandis que dans le sud-est Lula bénéficie de 29% d’opinions favorables, le Nordeste lui en offre 55%. Pour faire simple, les appuis traditionnels se sont portés dans deux directions : vers la social-démocratie d’un côté, et vers l’abstention et le parti de la dissidente du PT Héloisa Helena (PSOL - Parti du socialisme et de la liberté), qui reprend l’étendard historique du PT, et qui bénéficie d’un soutien d’environ 7% de l’électorat.

Dans une bonne mesure, les nouveaux soutiens de Lula sont explicables par le programme Bourse Famille, créé en octobre 2003. Il concerne 77% des familles pauvres (environ 9 millions), qui reçoivent moins de 45 dollars par mois. Il s’agit d’un ensemble de 30 millions de personnes dans un pays qui en compte 180 millions. La moitié des bénéficiaires vit dans le Nordeste, qui représente 27% de la population du pays. D’après les sondages, chez les familles des bénéficiaires de ce programme assistancialiste, Lula bénéficie d’un soutien de 58%, face  seulement 41% chez ceux que le programme ne concerne pas.

Dans les années 90, le gouvernement de Carlos Menem [7] avait établi, par le haut, des relations charnelles avec les élites, et par le bas, une alliance avec une vaste clientèle pauvre. Sous de nombreux aspects Lula se trouve aux antipodes de Menem, mais les ressemblances peuvent nous laisser songeurs.

Notes :

[1[NDLR] Fernando Henrique Cardoso, président du Brésil de 1995  2003.
Lire Emir Sader, Huit années qui ont laminé le Brésil, RISAL, octobre 2002 ; Gilberto Ferreira da Costa, François Polet, Bilan de Cardoso et défis de Lula, RISAL, 29 octobre 2002.

[2[NDLR] Ex-chef du cabinet présidentiel, qui s’est vu obligé de démissionner de ses fonctions durant l’été 2005, éclaboussé par les affaires de corruption touchant au PT.
Consultez le dossier Corruption et crise politique au Brésil, sur RISAL.

[3[NDLR] Depuis la traduction de cet article, le ministre Palocci a démissioné du gouvernement, ce qui est considéré ocmme un coup dur pour le président Lula.

[4[NDLR] Consultez le dossier « L’ALCA en panne » sur RISAL.

[5[NDLR] Coup sur coup, deux pays latino-américains ont annoncé le remboursement par anticipation de la totalité de leur dette  l’égard du Fonds monétaire international (FMI). Le 13 décembre, le Brésil a décidé de rembourser le montant total de 15,5 milliards de dollars qu’il devait au FMI et qui venait  échéance en 2007. Deux jours plus tard, l’Argentine annonçait le remboursement de 9,8 milliards de dollars, ce qui permet au gouvernement de Nestor Kirchner d’économiser environ 900 millions de dollars sur les intérêts.

[6[NDLR] « Bourse famille  » (« Bolsa Familia  ») est le nom donné au regroupement des différents plans d’aide sociale  la famille du gouvernement brésilien.

[7[NDLR] Carlos Menem, président « péroniste  » de l’Argentine de 1989  1999. Son gouvernement est associé  la corruption et  l’imposition de politiques néolibérales agressives.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 24 mars 2006 ; ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (www.alainet.org/index.phtml.es), 29 mars 2006.

Traduction :Isabelle Dos Reis, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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