Résistances et intégration
Alternatives latino-américaines
par Emir Sader
Article publié le 10 mai 2006

La résistance des mouvements sociaux aux effets négatifs des politiques économiques et sociales mises en œuvre en Amérique latine s’est traduite, depuis 1998, par l’arrivée au pouvoir de présidents de gauche aux politiques diverses et parfois contradictoires. Face à la Zone de libre-échange des Amériques (en espagnol ALCA), promue par Washington et destinée à assurer son hégémonie, est née une contre-proposition : l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Un projet privilégiant les complémentarités entre pays, favorisant de ce fait les plus fragiles et renforçant l’ensemble de l’économie du sous-continent.

Parmi les régions du monde victimes des politiques néolibérales, l’Amérique latine occupe une place de choix. Aucun des projets d’intégration régionale n’a échappé à leurs effets destructeurs. Les mesures de libéralisation commerciale et financière ont accéléré la prise de contrôle du marché intérieur de chaque pays par les multinationales américaines et européennes. Elles ont également accentué la dépendance des économies régionales à l’égard des marchés extérieurs.

Cependant, en même temps que les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord poursuivaient leur processus d’intégration, des projets de type similaire se mettaient en place, tout particulièrement en Amérique du Sud. Ils visaient à protéger, fût-ce de manière minimale, les économies de la région des conséquences négatives de la mondialisation. Dans les années 1980 et 1990, deux projets antagoniques apparurent : d’un côté, le Marché commun du cône Sud (Mercosur), comprenant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay [1] ; de l’autre, l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), réunissant les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

Washington ambitionnait d’étendre ensuite progressivement l’Alena au reste du continent. Pratiquement au moment où cette initiative était formalisée, et où le Chili était présenté comme le prochain candidat à intégrer, la crise mexicaine de 1994 conduisit le Congrès à ne plus autoriser le président des Etats-Unis à avoir recours, comme ses prédécesseurs, au « fast track » (« voie rapide ») - droit de négocier des accords commerciaux avec d’autres nations, les parlementaires ne pouvant ensuite que les adopter ou les rejeter tels quels, sans possibilité d’amendements.

Le gouvernement des Etats-Unis dut alors se rabattre sur un projet plus ancien, resté dans les tiroirs : la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, ALCA en espagnol et en portugais). Se trouvèrent ainsi face à face deux projets : l’un exclusivement latino-américain, l’autre continental. La différence - de taille - était la présence des Etats-Unis dans ce dernier. Représentant 70 % du produit intérieur brut (PIB) de l’ensemble, ils transformaient l’ALCA en outil de consolidation de leur hégémonie, nullement en processus d’intégration.

Cependant, et parallèlement, une tendance nouvelle s’imposa : l’évolution idéologique de M. Hugo Chávez à Caracas, l’arrivée au pouvoir de M. Luiz Inácio Lula da Silva à Brasília, de M. Nestor Kirchner à Buenos Aires, et, plus tard, celle de M. Tabaré Vázquez à Montevideo créèrent une situation entièrement nouvelle.

Le Venezuela, surtout après la victoire de M. Chávez sur l’opposition lors du référendum révocatoire du 15 août 2004, conquit un espace politique important et l’utilisa pour redynamiser la logique d’intégration. Cela, en particulier, au moyen d’un dispositif de coordination avec les présidents de l’Argentine et du Brésil, dans lequel étaient ainsi représentées les trois principales économies de l’Amérique du Sud. Une première conséquence fut d’encourager la tenue de rencontres sectorielles entre les ministres de l’énergie, des politiques sociales et de l’économie. De nombreux accords furent signés en matière commerciale, énergétique, voire militaire. Pour ne donner que cet exemple, M. Chávez annonça en 2004 que le Venezuela, qui importe, pour son industrie pétrolière, 5 milliards de dollars de biens et services des Etats-Unis, réaliserait désormais 25 % de ces achats en Argentine et au Brésil. Ce faisant, et bien que leurs options diffèrent sensiblement de son approche radicale, il sut se faire des alliés de circonstance de ces deux pays.

A la fin 2005, le Venezuela entra dans le Mercosur comme membre à part entière, cependant que, après la victoire électorale de M. Evo Morales à La Paz, le coordinateur général de l’organisation, l’Argentin Carlos Alvarez, annonçait qu’il proposerait l’admission de la Bolivie dans les mêmes conditions. Commença ainsi à s’effacer la dualité entre le Mercosur et la Communauté sud-américaine des nations, née à l’initiative du Brésil, le 8 décembre 2004, à Cuzco (Pérou). Cette dernière faisait l’objet de réserves de la part du gouvernement de M. Kirchner, plus enclin à donner la priorité à l’élargissement du Mercosur [2]. C’est à Cuzco, lors de ce sommet, que M. Chávez, dans son langage imagé, avait suggéré une consigne : « Le politique comme locomotive, le social comme drapeau, l’économique comme rail, et la culture comme combustible. »

En même temps, Caracas multipliait les initiatives sectorielles et développait une initiative stratégique d’alliance avec Cuba : l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) [3]. Dans le document signé en avril 2005 à La Havane, les gouvernements cubain et vénézuélien entament une forme d’intégration plus poussée entre économies disposant déjà d’un niveau supérieur d’identification politique. Et cela à partir du moment où - lors du Forum social mondial de Porto Alegre, en janvier 2005 - M. Chávez annonça que son gouvernement inscrivait son action dans ce qu’il désigna comme le « socialisme du XXIe siècle ».

Des « avantages coopératifs »

L’ALBA est un projet d’intégration s’appuyant sur des mécanismes destinés à créer des « avantages coopératifs », en lieu et place des prétendus « avantages comparatifs », véritable antienne des théories libérales du commerce international. Les avantages coopératifs, eux, entendent réduire les asymétries existant entre les pays de l’hémisphère. Ils s’appuient sur des mécanismes de compensation afin de corriger les différences de niveaux de développement entre les uns et les autres.

L’ALBA se veut le contre-pied de l’ALCA. Il s’agit d’impliquer tous les acteurs économiques et sociaux - coopératives, firmes nationales, petites, moyennes et grandes entreprises privées - et de donner la priorité à la résolution des problèmes essentiels des populations : alimentation, logement, création d’industries, préservation de l’environnement. L’ALCA, en revanche, ne fait aucune différence entre petites et grandes nations, entre pays disposant ou non de ressources naturelles, financières, énergétiques ou autres, renforçant ainsi les dynamiques qui font gagner les plus forts, les Etats-Unis dans ce cas précis. De plus, l’ALCA prétend imposer des critères de sécurité juridique favorables aux grandes firmes transnationales, sans se soucier un instant d’aider les pays les plus faibles.

Dans l’ALBA, pas de subventions, mais des crédits, des équipements et des technologies pour les entreprises abandonnées par leurs propriétaires et reprises par leurs salariés ; pour les coopératives et les communautés de petits producteurs - que ce soit dans l’industrie, le commerce ou les services ; et pour les entreprises publiques. L’ALBA reçoit l’appui des Etats en matière de crédit, d’assistance technique et juridique, de marketing et de commerce international, alors que l’ALCA laisse le champ libre aux forces dominantes du marché et aux capacités financières des grands agents économiques.

En avril 2005, ont été signés des dizaines d’accords entre Caracas et La Havane. A ce moment fut prise la décision de créer au Venezuela six cents centres de diagnostic intégral de santé, six cents dispensaires et trente-cinq centres de haute technologie pour assurer à l’ensemble de la population vénézuélienne l’accès gratuit à la médecine et aux soins. Fut également décidée la formation, par Cuba, de quarante mille médecins et de cinq mille spécialistes de technologies de la santé latino-américains, ainsi que de dix mille médecins et infirmiers vénézuéliens. De même, se poursuivra l’opération « Miracle », qui a déjà permis à des milliers de Vénézuéliens de recouvrer pleinement la vue à la suite d’une intervention bénigne (l’opération de la cataracte) réalisée à Cuba. Elargie à l’Amérique latine, cette opération devrait faire passer le nombre des bénéficiaires à cent mille - huit cents Uruguayens en ont déjà profité.

Le Venezuela a, pour sa part, décidé d’ouvrir à La Havane une agence de l’entreprise pétrolière nationale PDVSA, ainsi qu’une succursale de Banco Industrial de Venezuela. Les deux gouvernements s’accordent des préférences tarifaires réciproques pour leurs échanges commerciaux. Cuba a décidé d’acquérir des produits vénézuéliens pour un montant de 412 millions de dollars, ce qui devrait conduire à la création de dizaines de milliers d’emplois chez son partenaire - tout en offrant un ballon d’oxygène à son économie en piètre état.

Si l’« axe stratégique » Caracas - La Havane fait l’objet des critiques des secteurs conservateurs, qui n’apprécient guère de voir Cuba sortir de son isolement, le développement de ces politiques de santé, dont ils sont dépourvus, est suivi avec le plus grand intérêt par les mouvements sociaux de l’ensemble du sous-continent. Ces échanges constituent de bons exemples de commerce « juste » ou équitable : chaque pays livre ce qu’il est en mesure de produire dans de bonnes conditions, et reçoit, en retour, ce dont il a besoin, indépendamment des prix du marché mondial.

Une approche radicalement différente de celle des accords bilatéraux signés par Washington avec des Etats de l’hémisphère - parmi lesquels ceux d’Amérique centrale, le Chili, l’Uruguay, le Pérou et, prochainement, la Colombie -, dont le résultat est de creuser les inégalités, et grâce auxquels les Etats-Unis, par leur poids déterminant, consolident des positions qui leur sont déjà structurellement favorables.

Avant même sa prise de fonction à La Paz, le 22 janvier dernier, le nouveau président bolivien, M. Morales, a commencé par La Havane et Caracas un périple à l’étranger qui pourrait ouvrir la voie à une intégration de la Bolivie à l’ALBA. Quelque temps aurapavant, avait été créée Petrocaribe, entreprise destinée à livrer à onze pays de la Caraïbe du pétrole à prix réduit, avec des facilités de paiement. Cette initiative du gouvernement de M. Chávez voudrait permettre aux pays de la région de se prémunir contre la volatilité et l’escalade des prix du pétrole sur le marché international, tout en les soulageant partiellement de la pression exercée par Washington pour leur imposer des accords bilatéraux.

Une tentative ambitieuse

Encore à l’état embryonnaire, et sans préjuger de sa réussite, l’ALBA constitue une tentative ambitieuse d’intégration régionale échappant à la logique du marché. Mais les difficultés ne manqueront pas, car elle doit également se faire avec des pays comme l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay, probablement avec le Mexique et peut-être avec le Pérou. Les économies de ces pays sont dominées par des entreprises multinationales, beaucoup plus intéressées par le maintien de leur part de marché aux Etats-Unis et en Europe que par un type d’intégration susceptible de les priver de ces débouchés.

Les présidents de ces nations éprouvent même les plus grandes difficultés pour avancer dans le cadre bien moins ambitieux du Mercosur. En témoignent de nombreux conflits entre les secteurs patronaux du Brésil et de l’Argentine, qui sabotent ce processus d’intégration. De fait, l’ALBA ne peut se réaliser qu’entre gouvernements décidés à développer un projet stratégique de grandes transformations structurelles internes, de sorte que les décisions qu’ils prennent engagent effectivement l’économie de leur pays.

Pour autant, un certain nombre d’initiatives émergent, prémices d’une alliance entre pays du continent. A titre d’exemples (bien sûr, non exhaustifs)... M. Chávez a confirmé l’investissement de 600 millions de dollars qu’effectuera PDVSA - la compagnie pétrolière nationale du Venezuela - en Uruguay, où elle travaillera avec son homologue ANCAP, spécialisée dans le raffinage. De même, un accord a été signé entre Caracas et Brasília pour la construction d’une importante raffinerie dans le Nordeste brésilien. Réunis le 18 janvier, les présidents Kirchner et Lula ont examiné le projet de construction d’un oléoduc qui, partant du Venezuela, arriverait jusqu’en Argentine à travers le territoire brésilien. La création d’une grande compagnie pétrolière sud-américaine, Petrosur, n’est peut-être pas qu’un songe creux...

Telesur, elle, fonctionne déjà. Avec pour actionnaires l’Argentine, Cuba, l’Uruguay et le Venezuela, cette chaîne de télévision entend fournir une information latino-américaine échappant aux standards des télévisions privées et à l’influence médiatique venue du Nord.

Qui sait même si cette gauche, dans sa multiplicité et ses différences n’est pas susceptible de réconcilier des « frères ennemis » ? Brasília entretenant d’excellentes relations avec Santiago, mais aussi avec Caracas, où le président Chávez a des liens étroits avec M. Morales, M. Ricardo Lagos, encore président du Chili pour quelques jours, a accepté la proposition du dirigeant indien : assister à son intronisation à la présidence de la République, le 22 janvier. Du fait d’un vieux contentieux territorial, c’est la première fois qu’un chef d’Etat chilien est invité à la prise de fonctions d’un président bolivien.

Notes :

[1Avec, comme pays associés, la Bolivie et le Chili (1996), le Pérou (2003), la Colombie, l’Equateur et le Venezuela (2004).

[2Fusion du Mercosur et du pacte andin, la Communauté sud-américaine des nations comprend l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Equateur, la Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay, le Venezuela.

[3En espagnol, alba signifie « aube ».

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © 2006 Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), février 2006.

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