Amérique du Sud : point d’inflexion dans l’intégration régionale
par Raúl Zibechi
Article publié le 10 mai 2006

Le Marché commun du Cône Sud, Mercosur, est en crise ; la Communauté andine des nations, CAN, est menacée par la fragmentation ; l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, ALBA, n’est pas encore une alternative et la Communauté sud-américaine des nations, CSN, ne décolle pas. Les négociations du traité de libre-échange entre l’Equateur et les Etats-Unis sont dans l’impasse depuis le soulèvement indigène du mois de mars et le Gazoduc du Sud semble être en voie de se concrétiser. Nous vivons un moment d’inflexion dans le rapport de forces continental, mais les forces motrices d’une intégration alternative ne sont pas encore claires.

La droite continentale est à la fête. Devant la grave situation que traversent l’Argentine et le Brésil dans leurs relations avec leurs associés paraguayen et uruguayen, un éditorial de La Nacion de Buenos Aires (27 avril 2006) se demande : « S’agit-il de l’extinction lente du Mercosur ? C’est en tout cas une image qui ressemble trop à la mort  », conclut Joaquín Morales Solá.

De l’autre côté du spectre politique, le président vénézuélien Hugo Chavez se félicite de la crise. « La Communauté andine des nations [1] (CAN) n’est pas en crise. Elle est morte », a-t-il affirmé au cours de la réunion des présidents à São Paulo [2]. Chavez a décidé de l’abandon par son pays de la CAN parce qu’il considère comme incompatible l’appartenance à l’alliance [andine] avec le fait de signer de traités de libre-échange (TLC) avec les Etats-Unis, comme l’ont fait la Colombie (27 février) et le Pérou (12 avril). Il a ajouté que le Mercosur [3] est en voie d’extinction et s’est montré satisfait de ces deux événements. Pour une bonne partie de la gauche continentale, dont Chavez lui-même, la crise des accords déjà existants comme la CAN et le Mercosur est positive puisqu’elle permettra de redessiner plus largement et plus complètement l’intégration régionale. Par contre, elle considère que le Gazoduc du Sud [4] (qui unira le Venezuela, le Brésil, l’Argentine et ensuite les autres pays du sous-continent) sera la « locomotive » d’une intégration régionale qui peut prendre comme point de référence l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) [5].

Des crises différentes

Cependant, il convient de nuancer certaines questions. La crise de la CAN et celle du Mercosur obéissent à des raisons très différentes. La première est victime de la tenaille états-unienne qui est parvenue à soumettre [à la signature de TLC] les gouvernements d’Alvaro Uribe (Colombie) et d’Alejandro Toledo (Pérou) et est presque parvenue à en faire autant avec le gouvernement titubant d’Alfredo Palacio (Equateur) si ne s’était interposé le vigoureux soulèvement indigène du mois de mars mené par la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie). Le Venezuela a raison de souligner l’incompatibilité de l’appartenance à la CAN avec la signature de traités de libre-échange avec les Etats-Unis. Evo Morales semble aller dans le même sens en réclamant du Pérou et de la Colombie la suspension des traités. Pour rajouter un peu de confusion au tableau, la Bolivie, le Venezuela et Cuba s’apprêtent à signer le Traité commercial des peuples (TCP) qui supprime entre eux les tarifs douaniers pour les produits de leurs pays respectifs [6]. Avec cela, un nouvel axe prend forme autour du dynamisme de Caracas et de La Havane que rejoint maintenant la Bolivie.

La crise du Mercosur, au contraire, est relativement plus complexe. D’un côté, apparaissent les graves asymétries entre les deux principaux pays membres, le Brésil et l’Argentine, fruits de vingt ans de néolibéralisme qui ne pourront se réduire à court terme. A celles-ci s’ajoutent les problèmes avec les petits pays membres, le Paraguay et l’Uruguay, qui sentent que leurs intérêts sont mis de côté par les grands pays. Cette situation de tension croissante a atteint son climax lors du mini-sommet d’Asunción (Paraguay), au cours duquel les présidents de Bolivie, du Paraguay, d’Uruguay et du Venezuela se sont mis d’accord - dans la troisième semaine d’avril - pour construire un gazoduc qui ne passerait pas par l’Argentine et le Brésil. Un délire ? Probablement, mais un délire qui reflète le profond malaise existant et le fond d’une crise à laquelle on ne trouve pas de solution.

Lula, Kirchner et Chavez ont décidé le 26 avril de donner un coup d’accélérateur au Gazoduc du Sud et d’inviter tous les pays sud-américains à se joindre au projet, comme une manière de résoudre les conflits. Au même moment, le président uruguayen, Tabaré Vazquez fait des efforts pour signer un traité de libre-échange avec les Etats-Unis, montrant par là sa lente mais ferme prise de distance avec le Mercosur malgré la convergence politique qui l’unit avec les présidents des pays voisins [7]. La crise avec l’Argentine au sujet de l’installation de deux grandes usines de cellulose en Uruguay [8] - qui approfondissent le modèle néolibéral sous un gouvernement de gauche -n’est que la goutte qui fait déborder le vase, mais n’est pas du tout la cause de fond de la crise de l’alliance commerciale du cône Sud.

L’intégration est-elle possible ?

Dans les déclarations faites au sortir de la réunion de São Paulo avec Kirchner et Lula, Chavez a affirmé que le Gazoduc « doit être la locomotive d’un processus nouveau d’intégration, dont l’objectif est de vaincre la pauvreté et l’exclusion ». Le gazoduc unira Puerto Ordaz au Venezuela à Buenos Aires, il sera long de 10 mille kilomètres, son coût oscille entre 20 et 25 milliards de dollars et sa construction commencera entre 2007 et 2009 pour se terminer une décennie plus tard. Le projet soulève des critiques diverses, depuis ceux qui considèrent qu’il s’agit d’un investissement exagéré jusqu’à ceux qui soutiennent que le transport par méthaniers [9] est plus adéquat pour le transport de gaz.

Lula a tenté de convaincre Chavez de ne pas abandonner la CAN, mais en vain. Dans l’actuel moment d’inflexion, où l’intégration régionale se trouve certainement à une croisée de chemins, la rupture des accords déjà existants peut être l’occasion d’offrir sur un plateau à Washington la possibilité de continuer à avancer dans sa stratégie de signature d’accords de libre-échange. Davantage encore quand les alternatives pour une intégration plus ambitieuse que l’actuelle entrent en contradiction avec des intérêts nationaux différents voire opposés. Le Brésil a fait le choix de la Communauté sud-américaines des nations (CSN) qui comprend des projets d’envergure et un financement abondant basé sur l’Initiative d’intégration de l’infrastructure régionale sud-américaine (IIRSA) [10]. Ce projet est incompatible avec l’ALBA que défendent le Venezuela et Cuba.

Le Gazoduc du Sud est, en effet, une alternative plausible mais dont on peut douter de la concrétisation. Il est courant de dire que l’acier fut la locomotive de l’intégration européenne et que le gaz pourrait bien jouer un rôle similaire dans le cas sud-américain. Mais la construction de l’unité européenne a été une affaire d’Etat pour les principaux pays comme l’Allemagne et la France, de sorte que ce projet a pu être mené à bien malgré les alternances de gouvernements à couleurs politiques différentes. Personne ne peut garantir aujourd’hui en Amérique du Sud que l’ALBA survivra à Chavez ou la CSN à Lula, ni que la construction du gazoduc - fort controversée au Brésil - sera poursuivie malgré les éventuels changements de présidents qui auront lieu au cours de la prochaine décennie.

S’opposer à la Zone de libre-échange des Amériques ou aux traités de libre-échange n’est pas la même chose que d’établir des bases durables à une intégration régionale différente de celle défendue par les marchés internationaux ou les élites de la région. Au-delà des déclarations et des discours, le type d’intégration dont on parle n’est pas encore clair. Une bonne manière d’avancer serait de mettre sur la table les asymétries et les problèmes auxquels doit faire face chaque pays, pour chercher à partir de là des manières de rendre compatibles des réalités que la domination impériale a rendues incompatibles voire antagoniques. La décolonisation - car c’est de cela qu’il s’agit- est plus un long chemin rempli de conflits menant au-delà des misères quotidiennes dont nous avons hérité, qu’un parcours triomphal avec les drapeaux déployés au vent.

Notes :

[1[NDLR] Constitué le 26 mai 1969 à Carthagène (Colombie) sous le nom d’Accord d’intégration sous-régional, le Pacte Andin regroupe la Bolivie, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et le Venezuela.

[2[NDLR] Réunion le 26 avril des présidents du Brésil, d’Argentine et du Venezuela pour discuter du projet de Gazoduc du Sud.

[3[NDLR] Le Marché commun du Cône Sud, ou Mercosur, a été créé en 1991. Il rassemble à l’origine le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Le Venezuela a entamé son processus d’adhésion en décembre 2005. Plusieurs pays ont le statut de "pays associé" : la Bolivie et le Chili, depuis 1996 ; le Pérou, depuis 2003 ; la Colombie et l’Equateur, depuis 2004.

[4[NDLR] Le gazoduc sud-américain est un projet qui consiste à transporter du gaz des gisements du sud de la mer des Caraïbes et de l’océan Atlantique, face aux côtes du Venezuela, vers le Brésil et l’Argentine.

[5[NDLR] Projet d’intégration régionale alternative proposée par Chavez et auquel se sont ralliés Cuba et la Bolivie se basant notamment sur la coopération plutôt que la compétition et sur la réduction des asymétries entre pays.

[6[NDLR] Ce 29 avril 2006, le président bolivien Evo Morales a officialisé l’adhésion de son pays à l’Alternative bolivarienne des Amériques, regroupant déjà le Venezuela et Cuba. Avec ses homologues vénézuélien et cubain, il a ensuite souscrit un accord pour la promotion d’un Traité commercial des peuples.

[7[NDLR] Tant Kirchner, en Argentine, Lula, au Brésil, que Tabaré Vazquez, en Uruguay, sont considérés comme des présidents de centre-gauche.

[8[NDLR] Lire Raúl Zibechi, Cellulose et exploitation forestière : deux visages d’un modèle déprédateur, RISAL, 18 novembre 2005 ; Raúl Zibechi, « La douleur de ne plus être », RISAL, 9 mars 2006 ; Paul Braga, Le Mercosur se divise, RISAL, 21 mars 2006.

[9[NDLR] Un méthanier est un navire servant à transporter du gaz naturel liquéfié dans des citernes.

[10[NDLR] L’IIRSA est un vaste programme de construction de nouvelles routes, de ponts, de voies fluviales et de liaisons énergétiques et de communication spécialement dans les zones tropicales et andines. C’est un des résultats du premier sommet sud-américain des présidents (2000). Elle peut compter sur le financement de la Banque interaméricaine de développement (BID), de la Corporation andine de financement (CAF), du Fonds financier du bassin de la Plata (FONPLATA) et d’agences gouvernementales brésiliennes.

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (www.alainet.org/index.phtml.es), 28 avril 2006.

Traduction : Frédéric Lévêque pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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