Le Br√©sil √ la veille des √©lections pr√©sidentielles
Leonardo Boff : ¬« Lula n’√©tait pas conscient de sa mission historique ¬ »
par Sergio Ferrari
Article publiť le 21 septembre 2006

Il y a quatre ans, Leonardo Boff √©tait l’un des principaux supporters du candidat Lula √ la pr√©sidence du Br√©sil. A quelques semaines de la possible r√©√©lection de l’ancien syndicaliste, le c√©l√®bre th√©ologien de la lib√©ration se montre beaucoup plus circonspect et parle d’une ¬« occasion g√Ęch√©e ¬ ».

A 67 ans, il est porteur d’une riche histoire personnelle construite autour de la r√©flexion et de la pratique. Il est donc difficile d’imaginer qu’il fasse des concessions √ la situation politique br√©silienne, √ la gestion de son ami Lula, aux propres limites d’un ti√®de processus de r√©formes en marche. Leonardo Boff, th√©ologien franciscain et militant social depuis des d√©cennies, ne r√©duit pas non plus son regard aux fronti√®res du Br√©sil. Chaque √©l√©ment trouve sa place et son importance dans sa vision globale de l’homme et de la nature, depuis la construction progressive et quotidienne du mouvement populaire jusqu’√ la d√©nonciation d’un syst√®me mondial h√©g√©monique conduisant irr√©m√©diablement √ la destruction de la plan√®te. Il n’h√©site pas √ lancer un cri d’alarme : ¬« Le moment de dispara√ģtre et de lib√©rer la Terre de ce cancer que nous sommes ne serait-il pas arriv√© ? ¬ »

Presque quatre ans de gouvernement pour Lula, les prochaines √©lections pr√©sidentielles approchent... Que retirer de cette exp√©rience ?

Leonardo Boff : j’ai √©t√© l’un des plus enthousiastes quand Lula fut √©lu. J’ai √©crit plus de dix articles sur la r√©volution qu’il allait engendrer. Ce fut mon r√™ve et ma d√©sillusion. Je me suis confront√© au ¬« r√©alisme ¬ » de la politique du possible dans le cadre historique o√Ļ se meut la soci√©t√© br√©silienne. Il ne faut jamais oublier notre histoire. Nous sommes assis sur un pass√© colonial, sur le g√©nocide des indig√®nes : ils √©taient six millions quand arriv√®rent les Portugais, ils sont aujourd’hui √ peine huit cent mille. Nous avons v√©cu l’esclavage : douze millions de Noirs ont √©t√© d√©port√©s de l’Afrique vers le Br√©sil et leurs descendants sont aujourd’hui soixante millions. Nous poss√©dons une √©lite qui, selon les donn√©es de la Banque mondiale, d√©tient la plus grande accumulation de biens mat√©riels du monde. Une personne riche au Br√©sil l’est beaucoup plus qu’un Anglais ou un Am√©ricain du Nord. A c√īt√© de cela, existe la masse √©norme des ¬« appauvris ¬ ». Ce n’est qu’√ partir du milieu du XXe si√®cle que ceux-ci ont pu s’organiser en mouvements sociaux et en syndicats libres, accompagn√©s par d’importants secteurs de l’Eglise catholique. Ils ont cr√©√© et promu les communaut√©s de base et les pastorales sociales de la terre. Ils ont d√©velopp√© logement, sant√©, √©ducation, droits des pauvres et autres initiatives semblables.

Changer cette r√©alit√© historique si oppressante aurait exig√© une r√©volution. Lula, √ mon avis, n’√©tait pas suffisamment conscient de sa mission historique. Sa pr√©occupation initiale fut de sauver le pays d’une catastrophe √©conomique imminente, au d√©triment des grandes r√©formes structurelles. L’occasion fut g√Ęch√©e. M√™me si Lula se situe √ gauche dans le syst√®me dominant, il demeure un √©l√©ment de ce syst√®me. C’est pour cette raison que les grands organismes √©conomiques mondiaux et les principaux chefs d’Etat se sentent si satisfaits de lui. Cette r√©volution venant de la p√©riph√©rie, tellement crainte, n’a pas eu lieu.

Le bilan est-il donc n√©gatif ?

Malgr√© ces limites, Lula a r√©alis√© ce qu’aucun gouvernement pr√©c√©dent n’avait essay√© : donner beaucoup plus d’importance aux th√®mes sociaux. L’Etat a innov√© avec des plans comme ¬« Bourse de famille ¬ » et ¬« Lumi√®re pour tous ¬ », l’appui √ l’agriculture familiale et d’autres projets sociaux. Onze millions de familles en ont b√©n√©fici√©, soit l’√©quivalent de 40 millions de personnes. Mais il faut voir ce progr√®s dans le contexte global. Lula transf√®re 10 milliards de r√©ales (6 milliards de francs) vers des projets sociaux et, dans le m√™me temps, il autorise le versement de 140 milliards de r√©ales au syst√®me financier qui lui pr√™te l’argent n√©cessaire pour poursuivre sa politique √©conomique et lui permet de r√©gler les factures gouvernementales. Cette contradiction est douloureuse et d√©montre comment la macro√©conomie n√©olib√©rale continue √ sucer le sang du peuple, alors qu’elle ne satisfait les exigences que d’une faible partie de la population. Cela est toutefois suffisant pour que ces op√©rateurs de la macro√©conomie tranquillisent ainsi leur mauvaise conscience. En m√™me temps, Lula se montre fid√®le √ quelques racines de sa biographie personnelle.

En tenant compte des espoirs que le Parti des travailleurs (PT) a suscit√©s, dans quelle mesure cette exp√©rience a-t-elle fortifi√© ou affaibli le mouvement social ?

A mon avis, l’une des limitations du gouvernement de Lula a √©t√© de se distancier des mouvements sociaux qui √©taient sa source r√©elle de soutien. Il a pr√©f√©r√© opter pour une base parlementaire, articul√©e autour de partis qui n’avaient rien √ voir avec l’id√©al du PT. Il faut reconna√ģtre que Lula n’a pas condamn√© les mouvements sociaux comme cela √©tait syst√©matiquement le cas auparavant. Toutefois il ne leur a pas accord√© non plus l’importance qui leur correspondait. Il consid√©rait qu’ils √©taient d√©j√ de son c√īt√©. Il y a beaucoup de d√©ception dans ces mouvements, jusqu’√ de la rage. Mais ils sont politiquement intelligents. Ils affirment : Lula est avec nous, il sort de nos rangs, il conna√ģt nos tribulations. Malgr√© les erreurs qu’il a pu commettre, nous n’allons pas le livrer √ la bourgeoisie. Au contraire, nous allons le presser pour qu’il se reconvertisse √ ses anciens r√™ves et, comme le fils prodigue de l’Evangile, red√©couvre le chemin du retour vers les mouvements sociaux. Ils voteront pour Lula en esp√©rant qu’il modifie la politique √©conomique de son gouvernement.

Un bilan si mitig√©, de la part des acteurs sociaux, pose la question de la viabilit√© de changements profonds en Am√©rique latine dans le cadre d’un syst√®me de d√©mocratie parlementaire...

Objectivement, nous avons besoin d’une r√©volution. Mais nous savons que le temps des r√©volutions classiques est termin√©. Cela signifie que, dans le tableau globalis√© de la politique mondiale en mains de l’empire am√©ricain, la seule r√©volution possible consiste √ poser lentement des pierres dans les rouages du syst√®me. Le pr√©sident argentin Nestor Kirchner l’a compris. Il n’a pas dit au syst√®me financier mondial et √ Bush : ¬« Je ne vais pas payer la dette. ¬ » Cela aurait constitu√© un attentat contre le syst√®me et sa logique. Il a dit : ¬« Je paye. Mais pour chaque dollar, je ne paierai que dix centimes. ¬ » Ils durent s’en contenter. Lula poss√©dait beaucoup plus d’autorit√© morale pour tenter un coup similaire, voire m√™me plus audacieux. Mais il lui a manqu√© le courage, la capacit√© de saisir la potentialit√© de cette situation. Ce fut une autre occasion g√Ęch√©e. Nous devons maintenant nous contenter de r√©formes qui all√®gent les probl√®mes mais les perp√©tuent. La structure de base ne change pas.

L’exp√©rience br√©silienne montre un certain √©puisement de la politique comme m√©canisme ¬« traditionnel ¬ » de transformation. Comment surmonter cet obstacle ?

Il est √©vident que la forme de repr√©sentation sociale √ travers les partis est absolument d√©su√®te. Elle est trompeuse et permet la reproduction des conditions d’in√©galit√© et d’injustice sociale. La conviction qui cro√ģt dans les mouvements sociaux - comme celui des sans terre que j’accompagne - est que ce type de d√©mocratie sert √ maintenir la situation mais est inad√©quate pour provoquer les changements n√©cessaires face aux demandes fondamentales du peuple. L’id√©e actuelle est de donner un caract√®re politique aux mouvements sociaux qui, jusqu’√ pr√©sent, pr√©sentaient √ peine un profil social. Cela signifie transformer le pouvoir social accumul√© en un pouvoir politique au-dessus ou √ travers les partis. Pour atteindre cet objectif, il faut cr√©er des articulations avec des secteurs de partis qui ont propos√© des changements substantiels dans la soci√©t√©. Cette initiative m√ »rit dans plusieurs mouvements sociaux. Je ne sais pas quel est le chemin, mais je suis convaincu qu’il se construira pas √ pas.

¬« Serait-ce le moment de dispara√ģtre et de lib√©rer la Terre ? ¬ »

Alors que les projets de changement politique s’enlisent, les entreprises transnationales continuent √ avancer et, avec elles, la destruction de la plan√®te...

C’est un sujet qui m’a beaucoup pr√©occup√© ces derni√®res ann√©es. Je l’ai √©crit, j’en ai parl√©, j’ai essay√© d’influencer des secteurs du gouvernement. A l’exception de la ministre de l’Environnement, Marina Silva, ce discours est consid√©r√© comme un discours de farfelus dans une soci√©t√© pr√©tendument bien pensante. Tous parlent de croissance. Lula est celui qui en parle le plus. Tous les administrateurs du monde se proposent de grandir de plus en plus. Malheur au pays qui ne pr√©sente pas d’importants taux de croissance annuelle. Cet objectif est suicidaire. La Terre ne supporte pas ce syst√®me de production et consommation qui exploite syst√©matiquement les ressources naturelles de la plan√®te. Je suis un convaincu de la th√©orie qui dit que l’√™tre humain n’apprend rien de l’histoire, mais qu’il apprend tout de la souffrance. Ceci est tragique mais para√ģt √™tre le chemin infaillible de l’apprentissage. Ou nous changeons, ou nous mourons en tant qu’esp√®ce. Je pose la question : le moment ne serait-il pas arriv√© de dispara√ģtre et de lib√©rer la Terre de ce cancer que nous sommes et ainsi permettre la poursuite de ce processus de l’√©volution, avec l’apparition d’autres formes de vie avec un autre sens de la coop√©ration, celui de tous avec tous ? Puisque l’esprit et la conscience sont d’abord dans le cosmos et seulement ensuite en nous, cette disparition de l’esp√®ce humaine ne serait pas une trag√©die absolue...

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Lula II : croissance et continuit√©

En route pour un second mandat, Lula a pr√©sent√© mardi √ Sao Paulo son programme 2007-2011. Plac√© sous le signe de la continuit√©, le projet de sa coalition ¬« La Force du peuple ¬ » [1] promet ¬« croissance et redistribution des revenus ¬ ». Le scrutin pr√©sidentiel se tiendra le 1er octobre prochain.

S’il obtient √ nouveau la confiance des √©lecteurs, le chef de l’Etat ¬« continuera d’avancer dans l’√©radication de la faim et √©largira les politiques sociales ¬ », a affirm√© le chef de son parti, Ricardo Berzoini. Apr√®s avoir surmont√© ¬« l’h√©ritage n√©gatif ¬ » laiss√© par le pr√©c√©dent gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, ¬« le Br√©sil a les moyens de commencer un nouveau cycle de croissance o√Ļ l’√©l√©ment fondamental sera la question d’un enseignement public de qualit√© ¬ », a-t-il soulign√©.

L’arriv√©e du fondateur du PT √ la pr√©sidence avait provoqu√© de vives craintes parmi les investisseurs √©trangers. Durant ses premiers quatre ans de pouvoir, Lula s’est appliqu√© √ les rassurer, menant une politique de compression budg√©taire et maintenant des taux d’int√©r√™ts √©lev√©s, au prix d’une croissance m√©diocre. Pour son second mandat, il table sur un taux d’investissement ¬« sup√©rieur √ 25% du PIB ¬ », malgr√© une l√©g√®re baisse des taux de r√©mun√©ration du capital. Lula pr√©voit aussi d’ex√©cuter ou de conclure de grands travaux d’infrastructure.

Les sondages donnent l’ancien syndicaliste gagnant d√®s le premier tour, avec entre 51% et 62% d’intentions de vote. Son principal adversaire Geraldo Alckmin (centre-droite) reste, lui, bloqu√© sous les 30%. A gauche, la s√©natrice dissidente du PT [2], Heloisa Helena, est cr√©dit√©e de 8% √ 14% des intentions de vote.
En 2002, Lula avait été élu avec 61,2% des suffrages.

Notes :

[1Qui regroupe le Parti des travailleurs et les petits Parti communiste du Brésil (PCdoB) et Parti républicain (PRB).

[2Elle est pr√©sent√©e par le ¬« Front de gauche ¬ », une coalition regroupant son Parti socialisme et libert√© (PSOL), le Parti communiste br√©silien (PCB) et le Parti socialiste des travailleurs unifi√© (PSTU).

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), 2 septembre 2006 ; Adital (www.adital.org.br), 6 septembre 2006.

Traduction : Rosemarie et Maurice Michelet Fournier. Collaboration : E-CHANGER.

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