Vers une victoire de la gauche en Equateur ?Des élections générales vont se tenir le 15 octobre prochain en Equateur, et leurs résultats pourraient provoquer des changements politiques importants dans le pays, et avoir un effet appréciable dans la région. Dans les derniers sondages, les deux principaux candidats qui passeraient au deuxième tour sont Rafael Correa, de gauche (33%), et le social-démocrate León Roldós (22%). Selon les normes électorales, celui qui obtient plus de 40% des votes, et 10% de différence avec son rival le plus proche peut être déclaré vainqueur, et Correa est très près d’atteindre cet objectif.
Rafael Correa est un économiste formé dans les universités de Louvain, en Belgique, et de l’Illinois, aux Etats-Unis. Il représente un projet radical de gauche avec un discours anti-système. Ce n’est pas un « outsider », parce que lui et ses principaux collaborateurs ont été liés à la lutte des mouvements sociaux. Correa a été ministre de l’Economie du gouvernement d’Alfredo Palacios [le gouvernement actuel, depuis avril 2005, ndlr] et a démissionné à cause de désaccords. Un autre des hommes-clés est Alberto Acosta, un économiste respecté dans le milieu académique et aux solides relations avec le mouvement social et indigène. Il y a aussi le colonel à la retraite Jorge Brito, un spécialiste dans le renseignement, la doctrine et les stratégies de guerre - qui est l’expression d’un secteur nationaliste des Forces armées et qui s’est allié au mouvement indigène qui chassa du pouvoir le président Mahuad [janvier 2000, ndlr]. Ce furent justement ces personnalités qui insistèrent auprès des dirigeants indigènes à cette occasion, pour qu’ils ne soutiennent pas Lucio Guttiérrez [1] et ce sont de durs opposants tout comme Correa au gouvernement de Bush et à la politique nord-américaine dans la région. Correa fut explicite en signalant que « mon opinion personnelle est que Bush est une personne extrêmement limitée et rappelez-vous que je vivais aux Etats-Unis quand Bush a gagné la première élection, même à coup de fraude ».
Correa n’a pas présenté de candidat au Congrès national parce qu’il a indiqué que sa première mesure sera de convoquer une Assemblée nationale constituante, qui initiera un processus de changement radical du système politique équatorien. Il signale qu’en outre il modifiera le système des élections, pour éviter que la « particratie » ne la capture. Il mise sur une représentation directe des secteurs sociaux urbains et indigènes, qui sont sa base sociale. De la même façon, il a réitéré qu’un traité de libre-échange (TLC, sigles en espagnol) [2] ne serait pas signé avec les Etats-Unis et qu’il ne renouvellera pas l’accord pour la permanence de la base militaire nord-américaine à Manta [3]. Il est explicite sur ses relations avec les régimes de gauche dans la région, en particulier avec le Venezuela, avec lequel il espère avoir de solides accords politiques et commerciaux. Ce n’est pas un étatiste et il a dit qu’il allait stimuler l’investissement productif, et non l’investissement spéculatif, ce qui inclut de renégocier la dette extérieure, et même la possibilité de déclarer un moratoire unilatéral. Sa politique pétrolière radicalisera les mesures que vient de prendre l’Etat équatorien, et qui représente presque 30% de son budget national. Toutes ces annonces ont provoqué une augmentation de l’indice de risque pays, de 532 à 623 points pour ce qui est de septembre et l’inquiétude du patronat, en particulier celui lié au secteur bancaire.
Correa est un candidat à solide réputation au sein de la population qui lutta dans les rues contre Guttiérrez et qui est très insatisfaite de tous les partis politiques équatoriens (y compris Pachakutik). Et il n’est pas facile de l’attaquer, parce qu’il a une très bonne présence médiatique. Il est jeune (43 ans), il a réussi professionnellement, est lié depuis l’époque de l’université avec les secteurs les plus pauvres, il est catholique pratiquant et a une image de jacobin, qui provoque des adhésions dans tous les secteurs sociaux et toutes les régions. Il ne peut être accusé d’être militariste parce que c’est un civil, ni d’être extrémiste (ses mesures aujourd’hui sont presque consensuelles du moins c’est ce qui se dit, de la bouche des autres candidats). Ses manières et ses attitudes sont très fermes, mais pas agressives et chaque fois que les politiques traditionnels l’attaquent, il continue de monter dans les sondages. D’aucuns disent que c’est un Chavez en costume-cravate - avec de bonnes manières en sus - ou un Salvador Allende jeune. Il réaffirme son option de gauche et se définit comme un socialiste. Ce qui est sûr c’est que le plus grand doute qu’a le citoyen lambda, c’est qu’il ne finisse pas par trahir ses promesses comme le reste des politiciens par le passé. Il a réussi à rassembler derrière sa candidature les mouvements sociaux, lesdits « hors-la-loi » [4], de nombreux cadres moyens et historiques indigènes, ainsi que des groupes de ladite société civile, des intellectuels et des secteurs de l’église progressiste.
Les résultats de ces élections peuvent aussi approfondir la crise du mouvement indigène, dont il n’est pas encore sorti, malgré les importantes mobilisations qui ont eu lieu en mars de cette année [5]. Un nombre croissant de leaders et de dirigeants indigènes ne sont pas d’accord avec la candidature de Luís Macas de la Confédération des Nationalités Indigènes de l’Équateur (CONAIE), parce qu’ils ne comprennent pas la raison pour laquelle Pachakutik [le bras politique de la CONAIE, ndlr] a essayé de diviser le vote de gauche. Selon les sondages, Macas n’arriverait qu’à 1%, ce qui signifiera une grave défaite politique de Pachakutik et un fort affaiblissement de sa capacité de négociation et de la présence indigène dans les institutions de l’Etat. Ce qui est sûr, c’est que la crise de la CONAIE est beaucoup plus profonde que ce que l’on sait publiquement et la candidature de Macas - selon ses détracteurs - n’a pas été une décision collective des bases [indigènes, ndlr], mais d’intérêts non indigènes.
Sur le plan international, un gouvernement de Correa, consoliderait les relations avec Cuba, le Venezuela et la Bolivie, et renforcerait le bloc latino-américain de gouvernements de gauche. Pour Alan García au Pérou, cela peut impliquer à moyen terme plusieurs problèmes. Si les politiques de Correa fonctionnent comme la renégociation avec les entreprises pétrolières et l’application d’une politique non néolibérale, cela donnerait plus de force aux mouvements d’opposition au Pérou et pourrait remettre en question les politiques économiques qui sont en train d’être suivies. Avec la Colombie, la situation est déjà tendue à cause du refus de l’Equateur de participer au Plan Colombie [6], et des incursions des militaires colombiens sur le sol équatorien pour combattre la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), en plus des dizaines de milliers de réfugiés qui ont fui en Equateur à cause du conflit interne du voisin du Nord.
Le département d’Etat [états-unien] a signalé il y a quelques mois que l’Equateur est « sous étroite observation » et fait pression sur le gouvernement pour qu’il s’immisce dans le conflit colombien. Ses analystes se sont à nouveau trompés, quant au prochain gouvernement. Ils ont pensé que tout était réglé, le parti indigène Pachakutik se refusant à une large unité de la gauche et lançant Luís Macas comme candidat propre. La lutte serait entre le social-démocrate León Roldós et Cinthia Viteri pour la droite, qui ont déclaré par exemple, leur soutien à la présence des troupes nord-américaines en Equateur. Maintenant ils ne savent pas comment faire face à ce qui est en train d’arriver. Ils avaient déjà beaucoup de maux de tête, à cause des politiques nationalistes de l’Etat (loi des hydrocarbures, départ de l’OXY [7]). Maintenant en plus ils craignent que le noyau nationaliste des Forces armées se renforce, éliminant la possibilité de faire pression sur un gouvernement de Correa, et que le « chavisme » se répande dangereusement parmi les militaires.
Ainsi vont les choses sur la terre de Rumiñahui, de Dolores Cacuango et d’Eloy Alfaro.
[1] [NDLR] Le colonel Lucio Gutiérrez s’est fait connaître lors du renversement du gouvernement de Jamil Mahuad, en alliance avec les mouvements indigènes, en janvier 2000. Après être passé par la prison, il fonda son propre parti : Société patriotique. Il sut ensuite rassembler autour de sa candidature à la présidence de nombreux mouvements sociaux, et surtout les indigènes. Une fois au pouvoir (2003), celui qui était décrit comme un nouveau « Hugo Chavez », a retourné radicalement sa veste et a trahi ses engagements. Le mouvement indigène qui a rompu avec lui après plusieurs mois de participation au gouvernement est sorti très affaibli de cette expérience. Gutierrez a été renversé en avril 2005 par ladite révolte des hors-la-loi.
Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez » sur le RISAL.
[2] [NDLR] Lire à ce propos Francisco Hidalgo Flor, Pourquoi les Etats-Unis ont-ils fait avorter le traité de libre-échange avec l’Equateur ?, RISAL, 5 septembre 2006.
[3] [NDLR] Lire à ce propos Igor Ojeda, La base militaire de Manta, un cauchemar pour les Equatoriens, RISAL, 18 septembre 2006.
[4] [NDLR] Le mouvement des « hors-la-loi » est le nom donné à la révolte qui a renversé le gouvernement de Lucio Gutierrez en avril 2005.
A l’époque, au cours d‘une conférence de presse, alors que la mobilisation sociale commençait à croître de façon inattendue, le président Lucio Gutiérrez avait lancé avec mépris l’épithète de « hors-la-loi » (« forajidos ») en parlant de ceux qui s’étaient rassemblés devant son domicile. Son discrédit était déjà si grand cependant, que ce qualificatif, en étant diffusé par la presse, prit un sens positif pour générer une identité commune de l’opposition civique non partisane qui commença alors à dire : « Nous sommes tous des hors-la-loi ». C’est ainsi que, du 14 au 21 avril 2005, s’est développée « la rébellion des hors-la-loi ».
Consultez le dossier « La trahison de Lucio Gutierrez » sur le RISAL.
[5] [NDLR] Lire à ce propos Angel Guerra Cabrera, Le mouvement indigène équatorien relève la tête, RISAL, 17 mars 2006 ; Pablo Stefanoni, Luis Macas : « On nous donne des coups pour préserver le modèle », entretien avec le président de la Conaie, RISAL, 4 août 2006 ; Raul Zibechi, Mouvements indigènes : entre néolibéralisme et gouvernements de gauche, RISAL, 23 juin 2006.
[6] [NDLR] Consultez le dossier « plan Colombie / Initiative andine » sur le RISAL.
[7] [NDLR] Le 15 mai 2006, le gouvernement équatorien a résilié le contrat d’exploitation de l’entreprise transnationale Occidental Petroleum Corporation (OXY) qui opérait dans l’ouest du pays suite à des irrégularités légales commises par l’entreprise. Il s’agit sans conteste d’une victoire du mouvement social qui réclamait depuis longtemps l’expulsion de cette transnationale états-unienne.
Source : Rebelión (www.rebelion.org), 30 septembre 2006.
Traduction : Cathie Duval, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).