Brésil
Mouvement des travailleurs sans terre : la difficile construction d’un monde nouveau
par Raúl Zibechi
Article publié le 22 février 2007

« Abattre les clôtures du latifundio n’était pas aussi difficile que de combattre les kits technologiques des transnationales », affirme Huli, assis dans sa cuisine, tandis qu’il verse de l’eau chaude dans le maté que nous partageons, et que son jeune fils gambade dans la maison. Il raconte que les paysans organisés dans le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST, du Brésil) ont rêvé pendant des années de conquérir leur terre et croyaient que cela résoudrait tous leurs problèmes : l’alimentation de leurs enfants, une vie digne construite par le travail dur au champs, l’éducation, la santé et le logement. Toutefois, la réalité s’est montrée beaucoup plus difficile, des surprises qu’ils n’avaient jamais imaginées les attendaient.

Huli Zang fait partie de l’une des 376 familles de l’ assentamento de Filhos de Sepé (Fils de Sepé), qui occupe un peu plus de 6 000 hectares de la commune de Viamão, à 40 kilomètres de Porto Alegre, capital de l’Etat méridional de Rio Grande do Sul. L’assentamento, créé en février 1999, est divisé en quatre secteurs ; la forme d’organisation de l’espace de chaque secteur est, ce que les sans-terre appellent, une agrovila (ville agricole) : les habitations sont regroupées dans un secteur et non pas sur la parcelle individuelle de chaque paysan.

Ce regroupement permet aux habitations, solidement construites en bois ou briques, d’être reliées à l’électricité et à l’eau potable, ce qui rend la vie quotidienne des paysans assentados très semblable à celle des habitants des villes. La maison de Huli dispose d’une cuisinière au gaz et une autre au bois de chauffage, un réfrigérateur, un téléviseur et un ordinateur. Un chemin qui part des habitations du secteur les relie avec la ville la plus proche, Viamão, et avec les parcelles individuelles qui font en moyenne 17 hectares chacune.

L’assentamento se trouve à côté d’une réserve sauvage de 2 500 hectares, appelé Bañado dos Pachecos, où atterrissent des milliers d’oiseaux et diverses espèces de poissons et de mammifères. La zone est irriguée par ces marais et convient seulement à la culture du riz. Bien que contiguë à chaque maison, les assentados ont une parcelle suffisante pour cultiver des légumes et des arbres fruitiers, et presque tous ont des poules et quelques vaches laitières. Cela leur permet de satisfaire une partie de leurs besoins en aliments.

Dans l’assentamento se trouve un centre de formation du MST, qui a la capacité d’héberger 120 personnes et dispose de dortoirs, de salles de bain collectives, de salles de conférences, d’Internet et d’un réfectoire. Pendant tout le mois d’août 2006, quelque 80 activistes d’une demi-douzaine de pays ont participé à un séminaire dispensé chaque année par la Coordination Latino-américaine d’Organisations Paysannes (CLOC, Coordinadora Latinoamericana de Organizaciones Campesinas) [1]. Les assentados ont une école où vont 230 enfants de l’assentamento, dans lequel vivent quelque 1.800 personnes.

Terre et riz

Avant de s’installer, les paysans sans terre ont vécu presque quatre années dans un campement au bord des routes, dans des baraques faites de bâches noires, gelées en hiver et asphyxiantes en été. La négociation avec les autorités leur a permis d’accéder à la terre sur laquelle ils vivent aujourd’hui, qui constitue le plus grand assentamento de l’Etat. Une preuve que les assentados ont la volonté de construire un monde nouveau, et pas seulement d’avoir un morceau de terre à cultiver, est qu’ils ont décidé de créer une agrovila. En effet, un certain nombre d’assentamentos ont opté pour construire les habitations sur chaque parcelle individuelle, ce qui engendre des problèmes sociaux et politiques quasi insurmontables. Quand cela arrive, non seulement il devient impossible de fournir les services d’eau et d’électricité à tous les paysans (à cause de la distance entre les maisons), mais surtout la sociabilité devient presque nulle, ce qui augmente l’individualisme proverbial du paysan qui bloque toute tentative pour construire une société différente.

Qui visite une agrovila avec ses belles maisons toutes simples, ses parcelles ensemencées, ornées de fleurs multicolores, et ses animaux domestiques en train de paître et caquetant au soleil, a l’impression d’être dans un endroit bucolique où tout marche sur des roulettes. La réalité est tout autre. L’assentamento Filhos de Sepé fait face à de multiples problèmes, en général dérivés de la crise mondiale de l’agriculture familiale face au développement puissant de l’agro-business propulsé par les grandes multinationales.

Un premier problème provient précisément de l’option pour l’agrovila. Souvent les parcelles individuelles sont éloignées des habitations, parfois jusqu’à 10 ou 13 kilomètres. « Ceci amène quelques familles à cesser de cultiver et à les louer à d’autres assentados », dit Huli, qui n’esquive aucune des questions. Durant les dernières années, pour surpasser cette difficulté qui se présente dans toutes les agrovilas, le MST a conçu un nouveau modèle de campement. On crée des unités entre 15 et 20 familles, dans lesquelles les parcelles individuelles se disposent de manière triangulaire, dont le sommet conflue vers un « centre », de sorte que les maisons soient également proches les unes des autres mais que les parcelles restent très proches des habitations. Ceci suppose de déconcentrer l’assentamento, d’une moyenne de plus de cent familles à des unités qu’on appelle des « noyaux de maisons » qui dans aucun cas ne dépassent les 20 familles.

Mais le problème peut-être le plus grave, provient de la dépendance des multinationales qui leur imposent l’agriculture avec des agro-toxiques. « Monsanto nous apporte le kit technologique : les herbicides, les pesticides, c’est-à-dire des poisons, et ils nous apportent le riz. Avec le temps, nous voyons que nous sommes passés de la dépendance du grand propriétaire terrien qui avait la terre à la dépendance des multinationales qui ont la technologie. Nous arrivons à la conclusion que malgré toute notre lutte, nous n’avons pas avancé, que nous avons lutté durant des années pour nous retrouver sous une nouvelle forme de dépendance, et, en outre, en empoisonnant nos familles et la population qui consomme du riz cultivé de cette manière  », dit Huli.

Une lutte sans fin

Pour sortir de ce cercle de fer, les assentados ont opté pour l’agro-écologie. Dans l’assentamento, on cultive quelque 1 600 hectares de manière conventionnelle (c’est-à-dire avec des pesticides), mais ils ont commencé un intense débat interne et sont parvenus à ce qu’un petit noyau de familles puisse commencer à cultiver du riz biologique. L’année passée, 29 familles ont cultivé 120 hectares sans agro-toxique et ont formé l’Association des producteurs de riz et de poissons. Car, en outre, ils profitent de l’abondance de l’eau pour produire des poissons, grâce à quoi ils parviennent à diversifier la production d’aliments. Cette année-là (2005), ils ont produit 6 000 sacs de riz biologique et la production a été commercialisée au profit des goûters scolaires de la commune de Viamão, gouvernée par le Parti des Travailleurs (PT). Cette année, il y a déjà 35 familles qui espèrent ensemencer 150 hectares et produire 10 000 sacs.

Ils ont découvert que la culture biologique de riz est non seulement rentable mais que la productivité par hectare est exactement le double de celle obtenue avec les agro-toxiques. Ils ont récupéré une vieille tradition paysanne qui consiste à préparer la terre pour l’agriculture avec des canards. « Les canards mangent toutes les herbes, ils nettoient le terrain beaucoup mieux que n’importe quel poison agro-chimique et, en plus, ils le fertilisent avec leurs excréments. Nous laissons les canards pendant des mois et ce sont eux qui préparent la terre. Donc, au moment d’ensemencer le riz, on les enlève et on les vend ou on les mange », raconte Huli avec un grand sourire. Avec la production biologique, ils ont leurs propres semences et engrais et, pour produire, ils ne dépendent pas de l’achat sur le marché, outre le fait qu’ils préservent la santé de ceux qui produisent et de ceux qui consomment.

Toutefois, ils doivent faire face maintenant au problème de la certification. Au Brésil, il existe seulement trois entreprises de certifications de cultures biologiques et toutes sont liées aux multinationales. « C’est-à-dire qu’une fois de plus nous nous heurtons au même ennemi », poursuit Huli. Mais ce qui les indigne le plus, c’est que le « certificateur » visite une seule fois par an l’assentamento, leur fait payer des milliers de dollars et ne fait pas le suivi du processus de culture, ce qui fait que tout producteur « biologique » pourrait utiliser des agro-toxiques en dépit du fait de disposer de la « certification ». Pour résoudre ce nouveau problème inattendu, le Mouvement est en train d’analyser la possibilité de créer une équipe de « certification communautaire », ce qui leur permettrait d’échapper aux multinationales.

D’autre part, les assentados se plaignent que les gouvernements fédéral et de l’Etat ne disposent pas de crédits pour la production agro-écologique. En somme, une chaîne de difficultés ; chaque fois qu’ils surmontent un obstacle, ils en trouvent un nouveau et dans le fond, toujours le même problème : le contrôle par les grandes entreprises de technologies agricoles qui leur permet de continuer d’exploiter les paysans. Le développement et le contrôle de nouvelles technologies par les multinationales a rendu possible un nouveau type d’oppression : elles n’ont plus besoin de la propriété des moyens de production, de contrôler le temps et les modes de travail ; il s’agit d’une domination « immatérielle », basée sur la maîtrise du savoir et du marché, comme manière de continuer à accumuler du profit. Huli nous raconte que la production de riz a chaque fois moins de valeur sur le marché, ce pourquoi les 1 600 hectares que cultivent les paysans ne leur permettent même pas de survivre de la terre.

Avant de quitter l’assentamento, nous lui demandons quelles sont les sources de revenus des assentados à Filhos de Sepé. Il y en a trois : les potagers familiaux, le riz, et le travail dans les communes voisines, où les femmes trouvent des emplois comme femmes de ménage et les hommes dans la construction. « Quel pourcentage de leurs revenus obtiennent-ils de chaque emploi ? », demandons-nous. Huli ne peut pas éviter une grimace de tristesse : « Malheureusement, la plupart de leurs revenus proviennent des ménages et de la construction. Ainsi sont les choses ».

La lutte pour la terre se révèle être beaucoup plus complexe que ce que l’on peut imaginer. Peut-être que le grand triomphe des sans terre est que les paysans restent dans l’assentamento et qu’ils ne sont pas allés grossir les périphéries pauvres des grandes villes. Tout le reste est une lutte permanente, interminable. Plus complexe que la lutte pour la terre, puisque le capital a montré sa capacité de se transformer pour continuer à contrôler les mécanismes de domination, et se présente de manière moins palpable, presque invisible. Ceci requiert formation et apprentissage permanents, qui sont devenus des instruments indispensables à la lutte.

Ressources

Luix Costa, « Conmemoración de las Reducciones guaraníticas », 19 février 2006, www.sinpermiso.info.

MST, « O que levar em conta para a organizaçao do assentamento », Cuaderno de Cooperación Agrícola N°10, Concrab, São Paulo, 2001.

Notes :

Source : IRC Programas de las Américas (http://www.ircamericas.org), 19 septembre 2006.

Traduction : l’équipe du RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info