Vers une OPEP de l’éthanol ?
par Humberto Marquez
Article publié le 9 mars 2007
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La tournée du président George W. Bush en Amérique latine au mois de mars a pour objectif d’impulser une alliance stratégique avec le Brésil pour développer des biocombustibles, ce qui a fait se mettre sur ses gardes le principal exportateur de pétrole de la région, le Venezuela.

Bush visitera le Brésil, l’Uruguay, la Colombie, le Guatemala et le Mexique entre le 8 et le 14 mars. Sa rencontre avec le président Luiz Inácio Lula da Silva sera une « énorme opportunité » pour stimuler la production et le commerce de l’éthanol, ou alcool carburant substitut à l’essence, selon Gregory Manuel, conseiller spécial à l’Energie de la Secrétaire d’Etat des Etats-Unis (Condoleeza Rice).

Le quotidien brésilien O Estado de São Paulo, de la ville qui sera le siège de la rencontre, dans le sud du Brésil, a avancé que les mandataires impulseront « une espèce d’OPEP de l’éthanol  », c’est-à-dire « un marché hémisphérique qui garantisse l’approvisionnement stable de biocombustibles, avec une production diversifiée dans toute la région  ».

Le Brésil est le premier producteur mondial d’éthanol, qu’il s’obtient de la canne à sucre, et a développé aussi la production de biodiesel à partir d’oléagineux pour mélanger ou substituer le combustible fossile des moteurs diesel.

« Une OPEP de l’éthanol est impossible, parce que ce combustible ne pourra jamais être un substitut au pétrole », a signalé à IPS le spécialiste vénézuélien Alfredo Michilena. « Mais, par contre, il peut remplacer un petit pourcentage de la consommation de carburants des Etats-Unis, équivalant à l’approvisionnement en pétrole qu’ils reçoivent du Venezuela  », a-t-il ajouté.

L’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) - composée de l’Angola, de l’Arabie Saoudite, de l’Algérie, des Emirats Arabes Unis, de l’Indonésie, de l’Iran, de l’Irak, du Koweït, de la Libye, du Nigeria, du Qatar et du Venezuela, produit près de 40% des 84 millions de barils par jour de brut que consomme le monde. Deux barils sur trois - un baril équivaut à 159 litres - commercialisés au niveau international viennent d’un de ces pays.

Les Etats-Unis engloutissent un baril sur quatre que produit la planète, et un sur deux d’essence. Ses principaux fournisseurs extérieurs sont le Canada, l’Arabie Saoudite, le Mexique et le Venezuela qui lui exporte chaque jour 1,4 millions de barils, près de 6% de la consommation totale des Etats-Unis.

Cette demande augmente avec l’essor de l’économie états-unienne - qui a connu une croissance de 3,3% en 2006, selon son Département du Commerce -, ce pourquoi Washington, «  tout en évaluant les risques dus à la situation politique au Moyen-Orient, a la claire intention de diminuer sa dépendance pétrolière du Venezuela  », signale Michelena.

Depuis trois ans, Washington et Caracas entretiennent une dure confrontation politique et diplomatique, au point que le Commandement Sud (US Southern Command, Southcom) - une des sept divisions territoriales des forces armées états-uniennes sur la planète, dont la zone inclut l’Amérique latine et les Caraïbes - considère le Venezuela comme une « menace hémisphérique » à cause de son « populisme radical ».

Mais malgré cela, le flux pétrolier s’est maintenu sans interruptions.

Le Venezuela, dont le « salaire national » dépend de ses exportations de 2,5 millions de barils par jour, cherche de son côté des marchés, comme ceux de la Chine et de l’Inde et de ses voisins latino-américains et caribéens dépourvus de pétrole.

Les Etats-Unis peuvent remplacer les volumes qu’expédie le Venezuela par un usage accru de biocombustibles et l’exploitation du pétrole de son Etat boréal de l’Alaska, selon Michilena. C’est pour cela qu’il s’agit de « conquérir » le Brésil qui « n’a pas de pacte pétrolier avec Caracas, même si tous deux sont associés au sein du Marché Commun du Sud » (Mercosur), rappelle-t-il.

Selon lui, les Etats-Uniens « vendent l’idée que les pays latino-américains pourraient s’incorporer à la production de ce type de produit pour approvisionner le Nord, avec l’avantage qu’investissements et technologie afflueront pour impulser l’agriculture et des millions de personnes pourront sortir de la pauvreté  ».

L’essor des biocombustibles répond aux principaux problèmes qu’on impute au pétrole : son prix élevé, sa responsabilité dans le réchauffement climatique et son caractère de source d’énergie non renouvelable.

« Ce que les Etats-Unis prétendent est impossible », a affirmé le président vénézuélien Hugo Chávez au cours d’un de ses discours en radio et télévision. « Pour maintenir avec de l’éthanol leur style de vie, où 70 personnes sur cent ont un véhicule, il faudrait semer du maïs sur une superficie équivalant à cinq ou six fois celle de la planète Terre », a-t-il fait remarquer.

Les Etats-Unis obtiennent de l’éthanol du maïs, alors que le Brésil et la Colombie, et dans une moindre mesure Cuba et le Venezuela, l’extraient de la canne à sucre. La capacité de production états-unienne se chiffre à 300 000 barils par jour, mais seuls 600 des 20 000 pompes à essence du pays vendent le mélange E85, un carburant composé à 85% d’éthanol.

Le Brésil, premier producteur d’éthanol (avec 600 000 barils par jour), est aussi le premier consommateur, avec plus de 80% de ses véhicules équipés pour utiliser de l’essence, de l’alcool ou un mélange des deux. Il ne cache pas son intérêt à élargir son horizon de marchés, ce qui peut amener à une nouvelle entente entre Lula et Bush.

Chavez entretient une forte alliance politique avec Lula, tandis que leurs gouvernements impulsent la construction d’un gazoduc qui traversera le Brésil depuis des gisements dans les Caraïbes jusqu’aux marchés du Río de la Plata [entre l’Argentine et l’Uruguay, ndlr]. Le Vénézuélien s’est élevé contre un accord en matière d’éthanol entre Washington et Brasilia.

Le mandataire a eu recours à des raisons éthiques, comme la faim dans le monde. « Pour produire un million de barils d’éthanol, il faudrait semer 20 millions d’hectares de maïs. Est-il juste de le faire s’il y a 800 millions d’affamés sur la planète ? Combien de personnes mangeraient avec cette production ? », s’est-il demandé.

« Pour remplir le réservoir de combustible de 25 galons (95 litres) d’un véhicule une seule fois, il faudrait la quantité de grains suffisants pour alimenter une personne durant un an », selon le calcul de Chavez, un argument déjà utilisé par des organisations écologistes.

Le mandataire a invoqué des rapports selon lesquels l’agriculture consomme déjà 70% de l’eau douce du monde, « et l’expansion des cultures utilisera davantage cette ressource nécessaire pour les gens, sans parler de l’impact sur le sol d’un usage accru d’agrochimiques et la tendance à la monoculture pour alimenter les usines d’éthanol ».

Lester Brown, président de l’institution écologiste états-unienne Earth Policy Institute, a fait remarquer que ce sont les automobiles, et pas les personnes, les responsables de l’augmentation de la consommation de céréales dans ce pays, alors que pour les 2 milliards de personnes les plus pauvres du monde, l’augmentation du prix des céréales est une menace.

Chavez a évoqué dans son admonition que « nous avons vu au Mexique des gens protester à cause de la hausse du prix de la tortilla (de maïs). Pourquoi ? Parce que dans la mesure où les Etats-unis installent des usines de biocombustible, le maïs mexicain y sera emmené et cela, c’est une cause des augmentations ».

Le Venezuela, entre-temps, reste provoquant par rapport aux approvisionnements de pétrole aux Etats-Unis. « S’ils n’en veulent pas, qu’ils ne l’achètent pas », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Nicolas Maduro, en réponse aux fréquentes remarques qui proviennent du Département d’Etat ou du Congrès états-unien.

Pendant ce temps, la fièvre de l’éthanol se propage dans le monde, depuis des petites productions comme celle du Nicaragua ou du Panama jusqu’à de grands projets, comme celui du Japon qui espère produire dans les deux prochaines décennies au moins 100 000 barils par jour de ce combustible renouvelable.

Le Venezuela aussi, qui importe de l’éthanol brésilien pour ses mélanges d’essences (car il est moins polluant que l’additif Metil-Terbutil-Eter, MTBE, qui ajoute de l’indice d’octane), projette de semer 276 000 hectares de canne destinés à la production, une fois extraits les sucres, de quelque 25 000 barils par jour d’alcool carburant.

Source : IPS Noticias (www.ipsnoticias.net), 2 mars 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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