Entretien
Mark Weisbrot : « L’influence du FMI ne cesse de décliner »
par Fernando Krakowiak
Article publié le 4 juillet 2007

Mark Weisbrot Mark Weisbrot est économiste et codirecteur du Center for Economic and Policy Research, dont le siège est à Washington. Au plus fort de la crise argentine, en 2002, il a été l’un des rares économistes à recommander au pays de ne pas signer d’accord avec le Fonds Monétaire International (FMI), qu’il compare à la dictature de Suharto en Indonésie. Selon lui, la décision de l’Argentine a été clé pour réduire l’influence de l’organisme au niveau international parce qu’elle a démontré aux autres pays qu’il était possible de connaître la croissance et d’avoir accès au marché des capitaux sans le FMI. En avril dernier, il a présidé une conférence à Washington avec la ministre de l’Économie, Felisa Miceli, au cours de laquelle il a réitéré ses éloges sur la récupération économique de l’Argentine. Au cours d’un entretien avec Cash, supplément économique du quotidien argentin Página 12, il a affirmé que les Etats-Unis ne pourront pas recréer une institution similaire. Il a également mis en valeur le processus d’intégration auquel s’attèlent les pays d’Amérique latine et la décision de Chavez d’utiliser les pétrodollars pour se transformer en prêteur de la région, mais il affirme que le Venezuela n’est pas le leader du nouveau processus : « Tous contribuent à changer les relations entre la région et les Etats-Unis  ».

— Vous dites dans un article publié début avril [1] que le FMI se dirige vers une retraite anticipée parce que, en remboursant la totalité du prêt que leur avait consenti cet organisme, le Brésil et l’Argentine ont réduit son influence.

C’est exact. L’influence du FMI sur la scène internationale ne cesse de décliner, et l’Argentine a contribué de façon déterminante à ce processus. Trois éléments ont contribué à affaiblir l’autorité de cet organisme au cours des dix dernières années, surtout dans les pays à revenu intermédiaire. En premier lieu, à la fin des années 1990, les pays asiatiques ont accumulé des réserves pour ne pas avoir à en emprunter auprès du Fonds. Puis l’Argentine a pris la décision de tenir tête à celui-ci, de se sortir de la crise sans son aide et de rembourser sa dette. Enfin, le Venezuela a proposé de fournir à la région une autre source de financement.

— Vous avez également dit que si les pays à faible revenu choisissent de se passer du FMI, son existence pourrait être compromise. Un tel cas de figure est-il vraiment envisageable ?

C’est possible. La Bolivie, par exemple, est un pays à faible revenu qui, après s’être pliée pendant vingt ans aux règles du FMI, a décidé au mois de mars de ne pas renouveler l’accord qui la liait au Fonds. Il s’agit là aussi d’un changement historique. Il faut préciser que cela ne lui a valu aucun type de sanction : le pays continue à recevoir l’aide de l’Union européenne et des Etats-Unis. Il en va de même de l’Argentine, qui vient d’obtenir un prêt de 1,2 milliard de dollars auprès de la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Que des pays ayant décidé de ne pas reconduire leur accord avec le FMI puissent continuer à recevoir de l’argent était inimaginable par le passé. Ce qu’a fait l’Argentine est donc très important : elle ne s’est pas laissé intimider et a montré que l’on peut tenir tête au FMI sans se couper de toutes les sources de financement.

— Les pays du Club de Paris exigent pourtant de l’Argentine qu’elle signe un nouvel accord avec le FMI avant de renégocier sa dette.

Il n’était pas possible par le passé de renégocier avec le Club de Paris sans avoir conclu au moins un stand-by arrangement avec le FMI. Pour le Nigeria, le Fonds a créé un nouveau type de procédure qui a permis à ce pays de contourner cette obligation. L’Argentine est bien partie pour bénéficier d’une solution similaire, parce qu’elle refuse de signer un nouvel accord et que le Fonds redoute que cela ne crée un nouveau précédent qui pourrait donner des idées à d’autres pays.

— Le FMI est un instrument des pays développés que ces derniers ont utilisé ces dernières décennies pour imposer une discipline budgétaire aux pays périphériques. Si ce rapport de forces ne change pas, peut-on imaginer qu’une institution similaire prenne sa place ?

Non, ils ne pourraient pas recréer une institution comme le Fonds monétaire, parce qu’il a été créé en 1944 et reflète les rapports de forces de cette époque-là, où les Etats-Unis étaient déjà dans les faits la seule superpuissance mondiale. Aujourd’hui, même l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) fonctionne sur la base du consensus : toutes les décisions doivent être approuvées par tous les pays membres.

— L’Argentine et d’autres pays poussent à une réforme de l’organisme. Pensez-vous que cela soit possible, ou vaudrait-il mieux que le FMI disparaisse ?

Les réformes sont toujours une bonne chose, quoique je considère le FMI comme une dictature. En Indonésie, pendant la dictature de Suharto [1966-1998], des gens se battaient pour réformer le régime de l’intérieur dans les domaines des droits de l’homme et de l’économie, tout en souhaitant la disparition de cette dictature. Et le FMI est une dictature.

— Pensez-vous que le FMI va disparaître dans les prochaines années ?

Je ne pense pas qu’il disparaisse à court terme, mais il aura de moins en moins de raisons d’être, comme c’est déjà le cas pour beaucoup de pays à revenus moyens. Le grand problème, c’est qu’il y aura presque à coup sûr une nouvelle crise économique quelque part dans le monde : on ignore quand et où, mais il y a eu au moins une centaine de crises financières différentes ces trente dernières années. Lorsque cette crise se produira, le FMI agira très vite, comme il l’a fait lors de la crise financière asiatique [1997-1998], pour essayer de s’établir et d’être celui qui prend les décisions avec l’aide du Département du Trésor états-unien. Mais il n’aura pas la partie facile.

— En 2002, vous avez été l’un des rares économistes à dire que l’Argentine pouvait se sortir de la crise sans le FMI. Maintenant que l’on a vu comment l’Argentine a évolué, votre position a-t-elle fait des adeptes ?

Le Financial Times, par exemple, reconnaît aujourd’hui que la reprise économique est solide et que beaucoup d’experts s’étaient trompés. Les médias ont également changé leur façon de parler de ces sujets, grâce à nos travaux, notamment sur le FMI et sur sa responsabilité dans la crise.

— Vous avez récemment partagé la vedette à Washington avec la ministre de l’Economie argentine, Felisa Miceli, lors d’une conférence sur l’Argentine intitulée “Histoire d’une réussite latino-américaine”. Sur quoi vous fondez-vous pour dire que l’Argentine a réussi ?

Ce pays enregistre depuis quatre ans un taux de croissance spectaculaire, surtout par rapport aux autres pays d’Amérique latine. En outre, plus de 9 millions de personnes sont sorties de la pauvreté, et le chômage a fortement baissé.

— En Argentine, les économistes orthodoxes affirment que les politiques du gouvernement, ces dernières années, ont isolé le pays et éloigné les investissements. Comment le voyez-vous depuis l’étranger ?

D’abord, il est nécessaire de clarifier que les politiques menées par le gouvernement n’ont pas été très radicales. Ce sont des politiques économiques qui étaient considérées comme normales il y a quelques années. Le néolibéralisme a été une expérience radicale. Par rapport aux investissements étrangers directs, je dois dire que ce n’est pas la chose la plus importante pour qu’un pays connaisse la croissance. Ils ont joué un rôle très important en Chine au cours des vingt dernières années, mais ce n’a pas été le cas dans d’autres pays comme la Corée du Sud ou le Japon. S’il n’y a pas beaucoup d’investissements étrangers, le gouvernement peut poursuivre une autre stratégie.

— Au Etats-Unis, craint-on d’investir en Argentine ?

Ce qui importe aux investisseurs, c’est la croissance de l’économie et qu’il y ait des opportunités pour faire des affaires. (...)

— L’Argentine, le Venezuela, le Brésil, l’Equateur et la Bolivie impulsent la création d’une Banque du Sud pour financer leur développement. Certains affirment que ce n’est pas nécessaire, puisque la Banque mondiale tient déjà ce rôle.

La Banque du Sud sera d’une grande utilité, parce que l’une de ses missions sera de garantir la stabilité dans la région, en disposant de réserves pour aider les pays en cas de crise. La Banque mondiale ne fait pas cela.

— La Banque du Sud aura aussi pour mission de financer le développement, ce que la Banque mondiale fait déjà.

Oui, mais la Banque mondiale impose des conditions macroéconomiques que les pays doivent remplir. De plus, elle n’est pas disposée à financer des projets pour l’intégration régionale, ce que pourra faire la Banque du Sud. La création de cette institution est très positive, parce que la Banque mondiale et le FMI font partie d’un cartel contrôlé par le Département du Trésor états-unien, qui ne prend pas en compte les intérêts des autres pays lorsqu’il prend ses décisions.

— Ces dernières années, le Venezuela a rejoint le Mercosur, apporté une aide financière à des pays de la région et impulsé la construction du Gazoduc du Sud. Il participe aussi au projet de Banque du Sud. Quelle est votre opinion sur le rôle joué par le gouvernement d’Hugo Chávez ?

Je pense qu’il est important et positif. Par exemple, sa décision d’offrir des crédits à des pays de la région a été capitale pour faire voler en éclats le cartel de crédit de la Banque mondiale et du FMI. Elle a aidé à changer l’histoire de la région et du monde.

— Pensez-vous que Washington permettra au Venezuela de se confirmer comme le leader du sud du continent ?

Le Venezuela n’est pas le leader. Les changements font partie d’un processus qui implique beaucoup de pays. Tous ces pays contribuent à modifier les relations entre la région et les Etats-Unis, ainsi que les relations entre eux et, en leur sein, entre les riches et les pauvres.

— Mais l’apparition du Venezuela sur la scène crée beaucoup de convulsions du fait de l’affrontement qu’il entretient avec le président des Etats-Unis, George W. Bush.

Il y a une confrontation entre Bush et Chávez parce que Bush a financé et appuyé en 2002 un coup d’État et, ensuite, d’autres tentatives pour le démettre. Aujourd’hui, ils continuent à financer des activités secrètes à l’intérieur du Venezuela, selon des documents du gouvernement des Etats-Unis. Mais maintenant le plus important est le projet d’intégration économique auquel s’attèlent la majorité des pays de la région.

— Washington va regarder passivement ce processus ou va-t-elle essayer de le boycotter ?

Ils font ce qu’ils peuvent mais ils ont d’autres problèmes plus graves au Moyen-Orient, comme la guerre en Irak. Nous verrons ce qu’ils peuvent faire.

— Quelle sera la position du Brésil ? Lula appuie le processus d’intégration tout en rivalisant avec Chavez...

C’est un thème des médias internationaux qui exagèrent la rivalité. Jusqu’à maintenant, les pays ont montré qu’ils avaient de très bonnes relations. Lula est allé soutenir Chavez durant sa campagne électorale. Ils sont en désaccord sur certaines questions comme l’éthanol, mais je ne crois pas qu’ils arriveront à rompre leurs relations ou à avoir des problèmes significatifs à cause de cela.

Notes :

[1The IMF at 63-An Early Retirement ? (Retraite anticipée pour le FMI ?), disponible en ligne sur le site du Center for Economic and Policy Research : http://www.cepr.net/index.php?optio....

Source : Página 12 (http://www.pagina12.com.ar), supplément Cash, 22 avril 2007.

Traduction : inconnue. Traduction revue par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info