Reportage au coeur du territoire des indigènes paez
Colombie : une autonomie dans le feu des combats
par Bill Weinberg
Article publié le 26 septembre 2003

"Tout est tranquille ici, lorsqu’il n’y a ni armée, ni police. Mais lorsqu’elles viennent, la situation se tend."

Ainsi s’exprime Don Tomas Poto, un traditionnel ancien des Indiens Nasa dans le petit village de montagne de Toribio, perché dans la Cordillère centrale du département de Cauca, au Sud de la Colombie. C’est un petit homme nerveux, souriant toujours timidement. Il était arrivé au village central de Toribio sur une moto depuis le hameau où il vit pour venir nous parler, moi et ma photographe. Nous parlions maintenant dans la maison d’Alejandra Llano, une travailleuse sociale de Cali, conseillère dans le domaine des violences domestiques, détachée au gouvernement municipal de Toribio. Les mots de Don Tomas semblaient tellement évidents après que, un peu plus tôt dans la journée, Toribio avait été occupée par un grand nombre de militaires assistés de la Police nationale. Ils s’étaient établis sur la place du village, se sont déployés dans les rues, frappant aux portes et questionnant les habitants. La tension était palpable.

Au moment où Don Tomas s’adressait à nous en ces termes, on frappa à la porte, comme en réponse à ses mots. Trois membres de la Police nationale étaient là, en treillis verts, M-16 au côté, portant des casquettes imprimées des mots "anti-guérilla". Le plus grand des trois se présenta. Il se disait colonel de la Police spéciale anti-guérilla et demanda ce que nous faisions là. Alejandra répondit que nous travaillions avec les Indiens. "Ah, les indigènes, très bon," répliqua le colonel. "Nous voulons travailler avec tous les secteurs dans le cadre de ce combat important." L’un de ses adjoints me réclama mon passeport, et je le lui tendis sur le seuil. Pendant qu’il l’examinait, Alejandra demanda au colonel combien de temps les troupes comptaient rester à Toribio.

"Nous sommes venus pour rester," dit-il. "Au nom du Président Alvaro Uribe, nous sommes venus pour apporter la paix dans ce village !"

Exactement au même moment, un énorme bruit sec retentit depuis la rue non pavée. "Buenas tardes !" dit soudainement Alejandra au colonel. Puis, à moi : "Fermez la porte !" Les policiers levèrent leurs armes en direction du bruit et se dispersèrent ; je compris aussitôt qu’ils se trouvaient sous le feu des guérilleros. Je tendis ma main pour récupérer mon passeport de celui qui me l’avait pris. Il me jeta un regard interdit, puis, à mon grand soulagement, me le rendit. Je claquai la porte et nous nous sommes tous couchés sous le lit, riant hystériquement pour relâcher la tension. Le rythme des bruits secs s’accéléra dehors -et nos rires firent de même. Les coups de feu venaient des deux côtés de la maison, maintenant. Seul Don Tomas continuaient à sourire sereinement.

"Dommage que nous n’ayons pas les bonnes plantes ici," me dit-il sous le lit. "Quelques feuilles de coca, quelques ’hierba alegre’, et un peu d’aguardiente. Vous buvez, et le reste dans la baignoire, et vous échappez à n’importe quel ennemi."

Oui, dommage, en effet, reconnus-je.

Après une quinzaine de minutes, les crépitements s’éloignèrent dans la colline ; la police et les soldats chassaient les guérilleros dans les montagnes. Lorsque le calme fut revenu depuis quelques minutes, nous décidâmes qu’il était prudent de nous lever. Nous nous sommes dirigés vers le centre du village. Heureusement, personne ne semblait avoir été touché. Les enfants couraient dans la rue, jouant au football dans un petit parc de la place centrale, comme si rien ne s’était passé. C’était surréaliste. "La population s’est habituée à tout cela," dit Alejandra.

Lorsque la police et l’armée ne sont pas à Toribio, les guérilleros des FARC -les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie- maintiennent une présence ouverte dans le village, patronnant les cantines locales et patrouillant sur les places -de la même manière que les soldats maintenant. Des graffitis affichent "MB" sur quelques murs de Toribio -pour "Mouvement Bolivarien", le nouveau support idéologique post-communiste des FARC.

Mais ce jour-là, nous étions le 9 septembre et la nuit précédente, le Président Uribe était passé à la télévision nationale pour annoncer une offensive contre les rebelles —que l’armée avait lourdement baptisée "Operacion Depredador", c’est-à-dire Opération pillage.

Les soldats occupant maintenant le village n’étaient pas les effrayants conscrits "campesino" (paysan) que je rencontrais aux postes de contrôle des routes principales. D’évidence, il s’agissait de troupes de choc d’élite, de vétérans aguerris. Ils étaient énormes, avec des muscles saillants et des regards sombres et inquiétants. Ils avaient de la graisse sur leurs visages et des bandeaux autour de la tête à la façon de Rambo. Lorsque nous grimpâmes la colline pour observer le village occupé, je cherchai en vain des yeux les véhicules qui les avaient amenés —je compris bientôt qu’ils n’étaient pas venus par la route de la vallée centrale du Cauca et par la Panaméricaine, mais qu’ils avaient marché plusieurs jours à travers les montagnes depuis l’Est. (Le contingent de la Police nationale, plus petit, était probablement venu les rejoindre ici, vu leur meilleur état de fraîcheur.)

Je reconnais que je n’ai pas regardé très attentivement les soldats, essayant généralement de me tenir le plus possible loin d’eux. Ma photographe, par contre, Maria Anguera, s’approchait toujours plus, prenant discrètement des clichés. Plus tard, elle me dit que l’un des groupes se tenait à part des autres, sur la place du village, ne parlant à aucun habitant. Ils étaient plus gros, et certains semblaient plus blancs que les autres sous la graisse. Pouvait-il s’agir d’un détachement de Bérets verts états-uniens —ceux que Washington nie avoir envoyés dans les zones de conflit ?

Nous traînions un peu dans les environs, nous demandant quoi faire. La situation ne semblait pas sûre du tout, mais il n’y avait aucun moyen de transport avant le matin suivant. Pendant que je considérais nos options, deux violentes explosions traversèrent l’atmosphère. Deux colonnes de fumée s’élevèrent à quelques blocs de la place. Les guérillas attaquaient à nouveau, utilisant cette fois leurs fameuses bombes artisanales faites avec des bombonnes de gaz.

Maintenant, la population montrait des signes de panique —alors que les enfants dans le parc n’interrompaient toujours pas leur partie de football. Les femmes, les enfants et les personnes âgées dégagèrent de la place et se blottirent sous les auvents de la mairie. Ils regardaient les soldats qui couraient à travers les colonnes de fumées et prenaient leurs positions de combat dans les rues environnantes. Ils regardaient la mairie, mais il était clair qu’il n’y avait pas assez de place pour nous tous dans le petit bâtiment —et en tout cas, il s’y trouvait également des soldats, ce qui signifiait qu’il ne pouvait servir de cachette. Certains d’entre nous s’abritèrent dans l’église, qui était recouverte de peintures murales dépeignant la vie de leaders indiens martyrisés en compagnie du Christ et de la Vierge, et puis des prières dans le langage des indiens nasa.

Heureusement, il commença à pleuvoir et les soldats comme les guérillas décidèrent de cesser le combat quelques instants. Don Tomas retourna dans son hameau à moto. Alejandra, Maria et moi rentrâmes chez un autre travailleur social avec qui nous sommes restés pour la nuit. Nous préparâmes des spaghettis et bûmes du vin, et nous dansâmes sur de la salsa, alors que nous pouvions encore entendre des bruits d’escarmouches aux abords du village. Finalement, mes camarades s’effondrèrent et s’endormirent —couchant les matelas sur le sol de crainte qu’une balle ne pénètre dans la maison. Je restai moi-même éveillé, écoutant dans l’obscurité les bruits des armes à feu qui continuèrent toute la nuit.

Histoire dans le feu des combats

Plus tôt dans la journée, pendant que les troupes s’installaient sur la place du village, Luis Evelio Ipia, l’un des cabildos (des représentants de la communautés), supervisant le Projet Nasa, l’initiative pour le développement indigène local, nous invita à nous asseoir devant un tableau noir dans le bureau de l’association (juste à côté de la mairie) et nous dressa un historique du combat des Nasa pour leur autonomie —depuis le début. Pendant qu’il parlait, la géographie et la nature du conflit actuel devenait de plus en plus clair.

"La population nasa a toujours résisté," dit Luis. "Et nous continuons de le faire."

Au nombre de 200.000, les indiens nasa (appelés les Paez par les Espagnols, un nom encore fréquemment utilisé) sont l’un des groupes indigènes les plus importants de Colombie. La plus grande partie d’entre eux sont dans le Cauca, mais on en trouve aussi dans les départements voisins de Valle de Cauca, Huila, Caqueta et Tolima.

La municipalité de Toribio comprend trois réserves nasa, ou "resguardos" : Toribio (le territoire entourant le village), San Francisco et Tacueyo. Les resguardos sont composés de terres détenues en propriétés communes, avec une juridiction indigène officielle organisée par la réforme constitutionnelle de 1991. Chaque resguardo comprend plusieurs "varedas", ou hameaux non-incorporés, chacun avec ses leaders traditionnels indigènes, connus sous le nom de cabildos. Mais nous sommes tous conscients de l’ironie d’une discussion concernant l’autonomie prétendument garantie par la constitution d’un village soumis à l’occupation militaire.

Ipia commence son histoire avec les nouvelles lois des Indes de 1542, promulguées par la couronne espagnole en réponse aux rapports sur les atrocités commises contre les habitants indigènes de la Nouvelle Espagne, et qui devinrent le fondement de l’installation des premiers resguardos en Nueva Grenada (comme les espagnols appelaient alors ce qui allait devenir la Colombie). "Les lois des Indes étaient très belles, mais elles ne signifièrent rien en réalité," dit Ipia. "Tout comme la constitution aujourd’hui."

En 1637, les premiers Espagnols arrivèrent dans le pays des Nasa —menés par le conquistador Pedro de Anazco, qui exigea aussitôt que les indiens lui paient un tribut en tant que représentant de la couronne. Un Nasa fut tué pour avoir refusé de se soumettre et, aussitôt, la mère de cet indien se fit guerrière et mena une résistance armée contre les Espagnols. Connue sous le nom de "La Gaitana", elle réussit à capturer Anazco et le mit à mort -après lui avoir arraché les yeux, rapporte l’histoire.

Ce que Ipia appelle la première "résistance politique" commence en 1670, avec Juan Tama, qui réclama de la couronne l’établissement des cinq premiers resguardos Nasa —connus comme le Territorio de los Cinco Pueblos (le Territoire des cinq peuples). En 1701,
les resguardos de Toribio, Tacueyo et San Francisco furent établis sous le nom de Territorio de los Tres Pueblos (Territoire des trois peuples), après une campagne menée par le leader indien nasa Manuel Quilo y Ciclos. Les autorités locales, connues sous le nom de cabildos, furent alors reconnues officiellement —mais pas toujours dans la pratique, puisque les territoires détenus par les oligarques locaux débordaient largement sur les resguardos.

Lorsque les autorités locales rompirent avec la couronne en 1810, cela provoqua en fait un recul pour les Nasa, car les leaders indépendantistes s’arrangèrent pour détruire les resguardos complètement —cette fois au nom du progrès. "Ils disaient tous la même chose," dit Ipia. "Les indigènes ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes, ils parlent le langage du diable, leurs terres ne sont pas exploitées."

De nouvelles haciendas furent établies sur les terres Nasa et un système appelé "terraje" fit son apparition, qui proposait aux Indiens de travailler pour eux-mêmes sur des parcelles en échange d’un loyer sous forme de travail sur les terres du patron. Ils devenaient des "terrajeros" —des travailleurs endettés sur ce qui avait été autrefois leur propre terre.

Une fois le pouvoir central conquis en 1820, Simon Bolivar ordonna aux haciendas de se retirer des resguardos et exempta également les indiens du service militaire. En 1890, la Loi 89 fut promulguée à Bogota, réintégrant les indigènes dans la propriété des resguardos. Mais, à nouveau, ces politiques officielles émanant d’autorités lointaines n’avaient guère d’impact sur les terres du pays des Nasa, où le système des terraje persistait. Durant les guerres chaotiques entre libéraux et conservateurs, au XIXe Siècle, les caudillos locaux (conservateurs, pour la plupart) avaient souvent plus de pouvoir dans le Cauca que le gouvernement national.

L’actuel mouvement nasa autonomiste trouve ses racines dans une campagne lancée en 1910 par Manuel Quintin Lame, un terrajero de la réserve de Paniquita qui avait pris part à la guerre des mille jours entre 1899 et 1903 en tant que soldat. Quintin Lame réclamait un programme qui permettrait aux réserves de récupérer leurs terres et d’en céder le contrôle aux cabildos, sous le slogan "no pago de terraje" —pas d’argent pour les terraje.

La rébellion nasa de 1917 conduite par Lame, "la Quintinada", n’était pratiquement pas armée. Elle consistait en des occupations de vastes terrains. Elle fut partiellement récompensée, par le retour de nombreux territoires traditionnels sous le contrôle des Nasa dans le Cauca, à Tolima et dans les départements voisins.

Le retour de bâton vint en 1948, lorsque la Colombie sombra à nouveau dans la guerre civile —période terrible connue sous le nom de "La Violencia". "La guerre civile de 1948 était en réalité une guerre pour prendre les terres aux populations indigènes," dit Ipia. "Au moins ici, dans le Cauca." Durant cette nouvelle guerre, dans le Cauca et au Tolima, un groupe de
miliciens appelé "Los Pajaros", soutenu par les Conservateurs et précurseurs des paramilitaires actuels, commencèrent à attaquer des communautés indigènes, récupérant des terres pour le compte des grands propriétaires terriens. En réponse à cela, de nombreux Indiens nasa rejoignirent les guérillas libérales qui résistaient aux Pajaros et à la dictature militaire qui avait pris le pouvoir en 1953.

En 1956 eut lieu une sanglante confrontation entre les guérillas nasa et l’armée à Tacueyo. En 1958, ce fut le tour de la (localement) fameuse "Quema de Santo Domingo", au cours de laquelle le hameau (vereda) Santo Domingo à Tacueyo —où des propriétaires terriens et leurs amis militaires faisaient la fêtes sur les terres usurpées aux Nasa— fut incendié par des guérilleros indiens. Mais Quintin Lame, à Tolima, se démarqua de la guerre telle qu’elle se présentait, mettant en garde contre les Libéraux qui n’avaient pas l’intention de promouvoir les intérêts des Nasa.

Avec le retour de la démocratie -formellement parlant- dans les années 60, les indiens abandonnèrent globalement la guérilla et commencèrent à réclamer la reddition des terres usurpées par le biais de la nouvelle réforme agraire organisée par la bureaucratie —alors que les guérillas communistes, qui allaient devenir plus tard les FARC, restaient les armes à la main.

En 1968, Quintin Lame mourut à Tolima. Mais son programme ressurgit dans l’esprit d’une nouvelle organisation fondée en 1971 à une assemblée de février à Toribio —le Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC), représentant tous les groupes indigènes du département.
"Les autorités ecclésiastiques ne permirent même pas à Quintin Lame d’être enterré dans un cimetière chrétien," dit Ipia. "Mais la position de l’Eglise commença à évoluer dans les années 70, avec l’émergence de la Théologie de la libération." En 1975, Padre Alvaro Ulcue, un Nasa, devint prêtre de Toribio. Il commença à tenir des meetings dans les veredas pour discuter de la récupération des terres et le contrôle des Cabildos. Au début, ces rencontres avaient lieu tard dans la nuit ou dans les montagnes pour éviter la répression. Mais en septembre 1980, la première assemblée ouverte eut lieu à San Francisco et le Projet Nasa fut officiellement lancé —dirigé par le Père Alvaro et des cabildos locaux, parmi lesquels Don Tomas Poto.

Le premier travail du Projet Nasa fut de proposer un plan de développement centré sur les indigènes pour la région. Ipia nous raconte : "Le développement du capitalisme sauvage, où la fin justifie les moyens, nous n’en voulons pas. Nous ne voulons pas de développement destructif, comme aux États-Unis. Nous voulons un développement qui vienne de la base et qui représente nos propres traditions. Nous ne possédons pas la terre dans un sens capitaliste. Nous la détenons dans l’esprit que nous sommes une partie d’elle."

Il me montre une citation tirée du document du Projet Nasa sur le programme de développement qui résume la philosophie indigène :

Nacimos de la tierra, ella nos da de comer y cuando morimos vamos alla, entonces para los indigenas es la madre Tierra y para los ricos es capital.

(Nous naissons de la terre, elle nous donne de quoi manger et lorsque nous mourons, nous retournons à elle, et donc, pour les indigènes, la terre est la mère et, pour les riches, elle est capital.)

Les terres usurpées furent occupées pour créer des "fincas comunitarias", c’est-à-dire des fermes communales. "Au lieu de voir les riches amener le lait à Cali, nous le distribuions à la communauté," raconte encore Ipia. L’idée suivante fut de défier le système ancré du paternalisme qui faisait de la démocratie une farce sur les terres indigènes du Cauca. "Les patrons disaient ’votez comme ça’, et nous le faisions," dit Ipia. "Ce n’était pas une décision des indigènes." Le Projet Nasa lança aussi des programmes d’éducation bilingue nasa-espagnol, et des soins de santé autonomes basés sur la connaissance traditionnelle des plantes. "Il y avait une nouvelle conscience -nous n’avions plus honte d’être indigènes."

Une fois de plus, naturellement, il y eut un retour de bâton. En novembre 1984, le Père Ulcue fut assassiné à Santander. Personne ne fut condamné pour ce meurtre. L’année suivante, après plusieurs autres assassinats de chefs nasa, le Mouvement armé Quintlin Lame (MAQL) naquit. Bien qu’il fût considéré comme une "guérilla" par le gouvernement colombien, il était plutôt un mouvement d’autodéfense armé.

Le MAQL accepta de désarmer en 1989, lorsque l’assemblée constituante nationale eut accepté une représentation du CRIC, et il rendit formellement ses armes au cours d’un traité avec le président Cesar Gaviria en mai 1991 lorsque la nouvelle constitution —reconnaissant officiellement une autonomie juridictionnelle aux réserves— devint effective.

Mais en décembre de la même année, quelque 20 Nasa furent tués à l’hacienda de Nilo dans la municipalité de Caloto, lorsque des hommes armés ouvrirent le feu sur une occupation sans arme de territoire. Les terres en question étaient celles d’un resguardo de l’époque coloniale qui était depuis longtemps usurpé et dont les indiens revendiquaient le titre auprès de la bureaucratie de la réforme agraire. Les survivants affirmèrent que la Police
nationale était présente parmi les tueurs à gage qui avaient pris part au massacre. Une fois de plus, personne ne parut devant la justice. Deux magistrats appelés par le CRIC et qui enquêtaient sur l’incident furent eux-mêmes mystérieusement assassinés. "Il y avait une impunité totale," dit Ipia.

Des progrès n’en continuaient pas moins sur le front politique. En 1986, en réponse à la réforme nationale limitant le pouvoir des gouverneurs à imposer des candidats municipaux, le Movimiento Civico (Mouvement civique) local naquit, présentant des candidats qui n’étaient d’aucun des partis officiels. En 1995, le premier maire soutenu par les indigènes, Gilberto Munoz (en réalité un métis, mais dévoué à la cause des Nasa), fut élu à Toribio. Le premier maire nasa, Ezekiel Vitonas, fut élu en 1998, et le maire actuel, Gabriel Pavi, est également un Nasa.

En 2000, Floro Alberto Tunubala, un Indien Guambiano de la réserve de Silvia, soutenu par le CRIC, fut élu gouverneur du Cauca, sur la liste d’un nouveau groupe indépendant des partis traditionnels, le Bloque Social Alternativa. Le Bloque s’était constitué pour développer une alternative typiquement indigène au Plan Colombie et représente plusieurs organisations indiennes et paysannes, comprenant notamment le groupe de Tunuvala, les Autorités indigènes de Colombie (AICO). Son élection, qui était un événement inimaginable dix ans plus tôt, marquait une tendance générale à l’échelle de la région, comme dans les départements voisins de Tolima, Huila, Nariño, Caqueta et Putumayo, qui élirent tous des gouverneurs de mouvements politiques indépendants, dans un élan qui se fera connaître sous le nom d’"Alliance du Sud".

De plus, les réserves commencèrent à développer leur propres gouvernements parallèles suite à la réforme constitutionnelle de 1991. Chacun des 62 hameaux de la municipalité de Toribio a un cabildo, et les trois réserves de la municipalité ont chacun leur gouverneur. (Don Tomas Poto est l’ancien gouverneur de la réserve de San Francisco.) Les cabildos forment une Assemblée permanente dans chaque réserve, avec des commissions sur la santé, sur l’éducation, sur l’économie et sur la culture. Ipia dit que le travail des Assemblées permanentes est de rendre la vie supportable dans les réserves et de faire cesser l’exil des populations vers les villes. "Lorsque des gens partent pour Cali, ils ne reviennent pas," ajoute-t-il.

Le Projet Nasa a aussi ses propres médias locaux, comme Radio Nasa, depuis 1996, qui est diffusée dans toute la municipalité.

Le Projet Nasa fait maintenant partie d’un réseau de gouvernements indigènes qui s’étend à l’échelle nationale. Le projet est une organisation membre de l’Association des cabildos indigènes du Nord du Cauca (ACIN), qui représente 16 cabildos, et qui est aussi connue en tant que Cxab Wala Kiwe ("Territoire du grand peuple" en langue nasa). L’ACIN, en retour, fait partie du CRIC, lui même faisant partie de l’Organisation Nationale Indigène de Colombie
(ONIC), fondée en 1980 pour représenter l’ensemble des 84 ethnies indigènes de Colombie.

"Lorsqu’on parle de la Colombie, on parle de trafic de drogues, on parle de guerre et de violence," dit encore Ipia. "On ne parle jamais des nouveaux processus politiques que nous mettons en place."

Pris entre tous les feux

"Nous ne voulons pas prendre part à la guerre," dit Luis Ipia. Mais aucun des deux camps ne semble vouloir respecter ce désir.

Le poste de la Police nationale de Toribio est en ruine depuis le 11 juillet 2002, date d’une attaque de la guérilla, au cours de laquelle plus de 100 bombes-tuyaux ont été lancées. Ipia dit que 50 maisons ont été endommagées durant l’attaque, 16 complètement détruites et un enfant nasa tué -de même que de nombreux guérilleros. "Nous nous opposons à la reconstruction de ce poste, parce que cela ne fera qu’attirer de nouvelles attaques," dit-il
encore, "et attirer plus de morts dans notre communauté."

Les Nasas ont compté de nombreux morts ces dernières années. Dans les années 70 et 80, près de 100 Nasa ont été tués dans le nord du Cauca, au cours de violences intérieures entre des partisans du CRIC et le Parti Communiste. Quelque 300 ont été tués au cours d’assassinats dirigés depuis que le CRIC a été créé en 1971, et ce par les trois plus grands groupes armés -l’armée, les paramilitaires et les guérilleros. "Et je ne compte que les leaders", dit Ipia. "Beaucoup de sang a été versé sur cette terre."

Répondant à la croissance de la violence en 2001, les Nasa mirent sur pied une Guardia Indigena, un mouvement de vigilance commune et d’autodéfense. Chaque hameau a dix guardias, qui ne sont pas armés, à l’exception du baston (bâton) traditionnel, et communique par talkie-walkie. Les femmes et mêmes les enfants participent à la Guardia, et toute la communauté d’un hameau peut être mobilisée pour parer à l’urgence. Clara Inez Vitonas, une Nasa qui a servi dans la Guardia, dit : "Si la guérilla prend un jeune homme, nous allons tous ensemble au devant d’eux pour le réclamer."

Malheureusement, les guérilleros enregistrent de meilleurs résultats que ceux de l’armée ou des paramilitaires sur les terres nasa. Clara raconte que, en 2001, son frère Jose Diego Vitonas a été tué par les guérilleros parce qu’il était accusé de s’être enrôlé chez les paramilitaires. Elle affirme que les loyalistes du Parti libéral en ont répandu la rumeur, ce qui
a fait de lui une cible. "Pour l’armée, nous sommes des guérilleros, et pour les guérilleros, nous sommes des paramilitaires," se lamente-t-elle avec résignation.

Clara explique également que plus tôt dans l’année, dans la réserve de San Francisco, un garçon de 17 ans a été tué par les guérilleros devant sa mère pour cause de désertion. Alejandra Llano explique comment de telles actions sont possibles : "Les anciens guérilleros ont des informations que les autres craignent de voir tomber entre de mauvaises mains. Je ne le justifie pas, mais ils ont leur propre logique."

Pendant que nous parlons dans les bureaux du Projet Nasa, la Police nationale, soutenue par des soldats de l’armée, sont entrés dans la mairie, juste à côté, exigeant de pouvoir parler au maire. "Ce n’est pas la première fois que cela arrive," dit Ipia. "La Police nationale envahit la mairie -ensuite les guérilleros nous accusent de parler à la police. Et ils nous tuent pour cela."

Parmi les leaders nasa les plus importants qui furent assassinés par les guérillas, il y a Cristobal Secue -un des fondateurs du Projet Nasa, ainsi que du CRIC, et ancien président de celui-ci ainsi que de l’ACIN. Son visage couvre aujourd’hui les murs de l’église de Toribio, avec celles de Padre Ulcue et de Quintin Lame. Il a été tué par les FARC en 2001, nous dit Ipia. Lorsque je lui demande pourquoi, on me répond : "Il leur a dit que nous étions autonomes et que nous prenions nos propres décisions."

La guerre continue, et dans le même temps, les Nasa poursuivent leur politique d’opposition au programme économique néo-libéral d’Uribe -la privatisation des ressources et la poursuite de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Ipia est spécialement inquiet pour l’intérêt que suscite les riches réserves en eau de la région. Les deux plus grandes rivières de la Colombie, la Magdalena et la Cuaca, trouvent leur source dans le massif central du Cauca, où les trois cordillères de la Colombie se rejoignent. En effet, des entreprises empiètent déjà sur le contrôle de ces réserves. En 1999, l’Entreprise régionale du Cauca (CRC), une entité départementale, privatisait le barrage hydraulique de Salvajina sur le Rio Cauca à une firme basée à Bogota, l’Entreprise d’energie Pacifique (EPSA). Ipia craint que,
sous le régime de la ZLEA, l’eau ne soit détournée des terres indigènes au profit de l’agro-business dans les vallées plus bas.

"Nous nous opposons à l’État, mais nous ne soutenons ni l’idéologie, ni les méthodes des guérilleros," dit encore Ipia. "Ils veulent changer le pays à coups de fusils, et ce n’est pas notre position."

Autonomie désarmée : comment faire ?

Au matin, nous nous réveillons tôt pour attraper le bus chiva, brillant de couleur, pour descendre la montagne. Un membre de la Guardia Indigena nous accompagne, Maria et moi, jusqu’au point de contrôle de Caloto. Nous continuons jusque Cali seuls.

Quelques jours plus tard, je retourne au Cauca -cette fois à la capitale du département, Popayan, pour aller discuter au siège central du CRIC. Popayan est une vieille cité coloniale où les attitudes les plus réactionnaires sont restées profondément ancrées jusqu’il y a peu. Un pont de l’époque coloniale au-dessus d’un petit bras du Rio Cauca mène au centre de la ville. Il est connu sous le nom de Pont de l’Humilité -parce que les Indiens et les paysans n’étaient pas autorisés à le traverser.

Huit groupes d’indigènes composentmaintenantle CRIC : les Nasas des montagnes du Nord-Est du Cauca ; les Guambianos, au Sud, autour de Popayan ; les Kokonuco, près du haut volcan de Purace ; les Yanacona du massif central ; les Eperara-Siapirara, liés aux Embera, le long de la côte Pacifique ; les Ingas, au-delà les montagnes, dans le petit étirement du Cauca sur le bassin amazonien ; et deux petits groupes qui n’occupent guère que quelques villages de montagnes, les Totoro et les Pubenences.

La région Naya, le long de la côte Pacifique, est la plus exposée au conflit du département. Des résidents rapportent que plus de 200 personnes furent tuées ou "portées disparues" cette seule dernière année -des Indiens, des Afro-Colombiens et des métis-, la plupart d’entre eux de la responsabilité des paramilitaires (bien que les autorités ne confirment que 50 meurtres). Mais des progrès vers plus d’autonomie persistent cependant, malgré la violence. Les municipalités Nasa-Guambiano de Silvia et de Jambalo ont maintenant aussi leurs maires indigènes, comme Toribio. Là où les langues indigènes ont survécu (celles des Kokonuco, des Pubenences et des Yanacona ont pratiquement disparu), des programmes d’éducation bilingue sont instaurés.

Jorge Caballero, un métis qui travaille au département d’information du CRIC, a recensé les atrocités commises contre les populations indigènes dans le Cauca ces dix dernières années. Il pense que l’atmosphère d’impunité suggère une véritable connivence de la part du gouvernement dans de nombreux meurtres perpétrés par les groupes paramilitaires ou les tueurs à gage des grands propriétaires terriens. Il dit du meurtre de Padre Ulcue qu’il s’agit de "l’un des cas d’impunité parmi plus de 300 cas dans la communauté indigène du Cauca. Tout semble montrer qu’il a été tué par les service secrets de l’Etat."

Il met également en évidence qu’aucun des acteurs armés n’a réellement les mains propres. "La guérilla a également une attitude hostile à l’égard du mouvement indigène."

Mais il cite quelques exemples pour montrer qu’une véritable autonomie est possible, même si elle est menacée par des groupes armés sans scrupules. En juillet, à la réserve nasa de Pioya, dans la municipalité de Caldono, alors qu’une travailleuse sociale helvète aidait les indiens, elle a été kidnappée par les guérillas, puis libérée quelques jours plus tard grâce aux efforts de la Guardia Indigena. "Tout cela sans arme," se réjouit Caballero. "Ils n’avaient pris que des bâtons avec eux."

En juin, lorsque le maire Guambiano de Silvia, Segundo Tombe, a été kidnappé par les guérilleros, il fut libéré dans les mêmes circonstances.

Le 20 août, au resguardo Guambiano de La Maria dans la municipalité de Piendamo -que les résidents avaient déclarée "Territoire de Co-existence, de Dialogue et de Négociation", en 1998- une rencontre de jeunes indigènes de tout le Cauca était organisée, lorsque les FARC établirent un barrage routier sur la Panaméricaine toute proche. "Toute la communauté se mobilisa et les força à dissoudre le barrage," raconte Caballero.

"Les communautés indigènes du Cauca se sont servis d’armes dans le passé, mais seulement pour se défendre," ajoute-t-il. "Maintenant ils expérimentent l’autonomie non-armée."

Je note que tous les exemples qu’il reprend sont tous des exemples de confrontation avec les guérilleros -aucun ne concerne l’armée ou les paramilitaires. Caballero admet que se frotter aux forces officielles de sécurité et à leurs alliés paramilitaires est autrement plus dangereux. "Combattre l’Etat est bien plus difficile sous un gouvernement comme celui
que nous avons maintenant,"
dit-il.

Le même jour, je recevais un e-mail de mes amis de Toribio. Des combats entre l’armée et les guérilleros se poursuivaient quotidiennement. Il ne semblait pas que l’armée et la Police nationale pussent y mettre un terme.

En regardant les nouvelles télévisées, cette nuit-là à Popayan, je vis des images de Toribio sur l’écran. L’un des officiers de la Police nationale qui m’avaient questionné parlait à la caméra devant les ruines du poste de police détruit, affirmant qu’il serait bientôt reconstruit. Aucun Nasa ne fut interviewé.

Source : Znet (www.znet.org), 18-09-03.

Traduction : Thierry Thomas, pour le RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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