Entretien avec Luis Macas, dirigeant indigène de Pachakutik
Equateur : « Nous nous sommes trompés avec Lucio Gutiérrez »
par Sergio Ferrari
Article publié le 19 février 2004

Il y a un an, la population équatorienne élisait Lucio Gutiérrez à la présidence de la république. Certains commentateurs voyaient dans ce colonel rebelle un nouveau Chávez. Mais les perspectives de changements dans le pays andin ont tourné court. L’espoir soulevé par la victoire électorale du colonel s’est rapidement évaporé quand celui-ci s’est avéré être un chef d’Etat autoritaire et fidèle aux dogmes du « Consensus de Washington. »

Luis Macas est certainement bien placé pour parler de ce retournement de veste. Ancien ministre de l’Agriculture du gouvernement actuel, il est dirigeant du parti Pachakutik, bras politique de la puissante confédération équatorienne d’organisations indigènes, la CONAIE. (Rédaction RISAL)

D’un passé obscur ...

Dans une ambiance tendue marquée par des attentats contre des dirigeants politiques, la CONAIE (Confederación de Nacionalidades Indígenas del Ecuador - CONAIE) a réalisé à la mi-février une série de protestations progressives pour refuser « la persécution, le crime et l’impunité que tentent d’instaurer le gouvernement libéral de Lucio Guttierez et ses alliés de droite », comme elle l’a indiqué dans un communiqué public.

Le 1er février, son dirigeant national Leonidas Iza avait été l’objet d’une tentative manquée d’assassinat. La veille était assassiné Patricio Campana, un technicien de l’entreprise pétrolière qui enquêtait sur le vol d’essence à grande échelle dans des centres qui appartiennent à l’entreprise d’État et qui pourrait tourner autour des 200 millions de dollars.

Tous ces faits sont survenus à peine un an après l’arrivée triomphale de Gutierrez à la présidence du pays grâce au large appui de secteurs qui aujourd’hui, paradoxalement, sont persécutés. Une histoire accélérée de surréalisme politique à l’andine qui non seulement surprend par son caractère intempestif mais qui pronostique des ouragans, comme semble l’anticiper Luis Macas lors de sa récente visite en Suisse.

A la base de ce changement de fond de la conjoncture, « un président faible qui, évidemment - c’est la ma thèse - avait déjà pris à l’avance des engagements secrets avec les gouvernants nord-américains et les institutions financières internationales », dénonce Macas.

Luis Macas
(Photos : Winne.com)

Pour le dirigeant de la CONAIE et directeur exécutif de l’Institut scientifique des Cultures indigènes (ICCI), « Gutierrez n’a pas respecté les accords programmatiques de l’alliance créée entre son parti, le Sociedad Patriótica (PSP) et le nôtre, le Pachakutik, avec des objectifs clairs de changement et de transformation de l’Équateur. »

Cette alliance particulière de secteurs « avancés » des forces armées et du mouvement indigène s’était préparée, dans les rues (...) trois ans avant les élections de 2003. « Le 21 janvier 2000, au moment de la chute du président Mahuad, on a vu participer aux côtés du mouvement indigène qui avait décrété la mobilisation nationale une trentaine de cadres moyens de l’Armée, parmi lesquels Lucio Gutierrez qui y avait gagné son prestige », explique-t-il.

Dès qu’il assuma la présidence, « nous avons commencé à voir dans notre alliance, pour le dire de manière figurée, une sorte de vie de couple impossible », insiste le dirigeant de la CONAIE. « L’homme (Gutierrez) est allé aux Etats-Unis et s’est autoproclamé le meilleur allié du gouvernement américain. De plus, il a signé une lettre d’intention avec le FMI (un accord)qui imposait des clauses mortelles pour le mouvement social. »

C’est ainsi que commença une insupportable pour l’alliance dans le gouvernement. Et ces premiers mois critiques de tension progressive réapparaissent en quelques secondes dans la mémoire récapitulative de l’ancien ministre de l’Agriculture. « Nous avons réclamé que l’accord avec le FMI soit rectifié parce qu’il était absolument inacceptable avec ses ajustements (structurels) très durs... Mais rien n’y fit. Le point culminant fut le refus des députés nationaux de Pachakutik de voter au Parlement les nouvelles lois sur le travail. C’est là que la rupture s’est consommée. »

... A un avenir préoccupant

Avant cette rupture, au milieu de l’année dernière, on avait déjà commencé à sentir « un harcèlement croissant. » Au mois de mai, et alors que nous étions toujours quatre militants de Pachakutik à assumer de hautes fonctions dans le gouvernement, « on a vu circuler une liste de 70 personnes à combattre, parmi lesquelles nous figurions. »

Une menace du passé qui acquiert maintenant une signification spéciale parce que Leonidas Iza, qu’on a tenté d’assassiner le 1er février, était l’un des 70. Tout indique, insiste Macas, qu’on est en train de mettre à exécution cette menace contre nous, qui « nous opposons à l’amitié charnelle avec Washington ; aux engagements avec le FMI ; au démantèlement des droits du travail et des droits sociaux ; au Plan Colombie ainsi qu’au renforcement de la base militaire de Manta pour en faire l’un des centres opérationnels stratégiques de ce plan ».

Climat politique asphyxiant, augmentation de la pression contre les médias de la presse indépendante, détentions arbitraires de dirigeants populaires - comme ce fut le cas en décembre dernier d’Humberto Chalango, le coordinateur de la principale organisation membre de la CONAIE, pour avoir critiqué Gutierrez - ... Une spirale ascendante qui fait craindre le pire, selon Macas. « Bien que je ne puisse pas totalement le prouver, je crois que des groupes paramilitaires sont en train d’agir. »

De sa dénonciation à la réalité pure et dure, il n’y a qu’un pas et une série d’éléments qui semblent irréfutables. Parmi eux, l’existence d’une « Legión Blanca », un groupe paramilitaire qui s’en est déjà pris à des journalistes et des défenseurs des droits humains. Et la formation de véritables « armées privées », comme celle de presque trois mille hommes dirigée par le colonel de la police, lequel est connu comme le « super-beau-frère » du président.

Se replier pour récupérer des forces

Ce processus de « droitisation et militarisation » du pays s’explique par le changement accéléré des alliances de pouvoir en Équateur. « Aujourd’hui, Gutirrez est clairement positionné à droite, et son principal allié est le réactionnaire Parti social-chrétien ... qui va l’utiliser autant qu’il le pourra, et qui le laissera tomber et le remplacera quand il ne lui sera plus utile », anticipe Macas.

Ce dernier perçoit également dans la nouvelle logique antipopulaire équatorienne un nouveau réaménagement géostratégique. Face à la crise colombienne et à la dynamique vénézuélienne, face aux processus ouverts au Brésil et en Argentine, les gouvernants nord-américains font pression sur les autres pays de la région andine pour créer un contre-poids en Amérique du Sud.

Comment expliquer cette soumission disciplinée du gouvernement ? « Gutierrez est un faible, il ne connaît rien à la manière dont on gouverne un pays, il n’est ni un politicien, ni un homme d’État. Et il lui manque le plus petit sens commun de ce qu’il faut faire avec la nation.. Il me donne l’impression que ce qu’il a construit autour de lui, c’est un groupe à moitié « lumpen », dénué de toute honnêteté, personnelle comme politique. »

La critique est aussi dure que la propre autocritique du ministre de l’Agriculture d’hier, aujourd’hui reconverti en dirigeant social dans l’opposition.

« Le peuple s’est lamentablement trompé. Nous nous sommes trompés ! »

Le futur proche ? « L’Équateur va vers une plus grande radicalisation de droite. Quant à nous, le mouvement indigène, le gouvernement a tenté avec un certain résultat de coopter quelques-uns de nos cadres moyens. C’est à nous maintenant de travailler à reconstruire l’unité de notre mouvement. Nous devons nous replier pour être sûr d’y parvenir. Pour élaborer et impulser des propositions alternatives de type économique, social, politique, capables d’être mises en œuvre à moyen terme », conclut Macas.

Source : SERPAL, Servicio de Prensa Alternativa (http://www.serpal.info/), 17 février 2004.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info