Le scénario de la déstabilisation appliqué au Venezuela
par Dario Azzelini
Article publié le 9 mars 2004

Ces jours-ci, le public des quatre plus importantes chaînes privées de télévision du Venezuela doivent avoir l’impression qu’une révolte populaire contre le gouvernement Chávez est en train de se produire. Globovisión est à l’avant-garde avec un programme continu en direct. La source locale d’information de CNN vend l’idée qu’un combat de rue aurait lieu dans le pays tout entier. Même les images de sacs poubelles en train de se consumer ou de pierres jetées ça et là sont accompagnées d’une musique dramatique pendant que des politiciens agressifs de l’opposition discourent sur une prétendue dictature et lancent des appels à la désobéissance. Des reporters de la même chaîne se font filmer devant une avenue de la ville tout à fait normale et déclarent avec un certain parfum d’invite : « Ici, les manifestations commenceront vers midi, nous allons rester sur place jusqu’au début des barrages ». Sur Venevisión, un autre média de l’opposition amateur de coups d’état, on peut observer au bas de l’écran des messages supposés s’adresser au public : « Sortons dans les rues ! » « Combattons la dictature. » « Barrages par tous les moyens. » « Honte ! Personne ne peut rester à la maison ! » Et une voix hystérique déclare au téléphone : « Les gens doivent se réveiller ! Le régime exécute des gens dans les rues partout dans le pays ! »

La réalité dans les rues est évidemment différente. Plusieurs membres de l’opposition ont été détenus au cours d’actions violentes, tandis que Carlos Melo, un ancien dirigeant de « Causa R » (CR - Cause radicale), était arrêté par la police d’investigation (DISIP) avec deux fusils automatiques de gros calibre dans sa voiture.

Mais exactement comme lors de la tentative de coup d’état d’avril 2002, les médias, contrôlés par des hommes d’affaires de droite, jouent un rôle central dans la stratégie de déstabilisation que dirige l’opposition. Aussi la pseudo-réalité présentée par l’opposition, cette dernière étant principalement composée des mêmes secteurs qui ont volé le pays pendant 40 ans et maintenu ceux qui soutiennent aujourd’hui le gouvernement de Chávez dans la pauvreté et les ont contrôlés par la répression, trouve-t-elle un écho dans les médias internationaux.

Le documentaire « La révolution ne sera pas télévisée » a obtenu plusieurs récompenses internationales et a été projeté dans tout le monde occidental ; et même à la télévision publique dans certains pays comme l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Néanmoins, très peu de journalistes ont sérieusement réfléchi à l’organisation du coup d’état. Les mêmes politiciens qui y ont participé sont aujourd’hui de nouveau présentés comme « l’opposition démocratique » et les mêmes chaînes de télévision qui ont aidé à organiser et à soutenir le coup d’état sont aujourd’hui encore la source principale d’information de la presse internationale.

Les médias et le gouvernement états-unien suivent un scénario de déstabilisation en compagnie d’autres secteurs de l’opposition qui n’ont d’autre programme politique que de se débarrasser de Chávez. Les politiciens de l’opposition menacent via les chaînes privées de télévision de créer une situation « comme en Haïti ». William Lara, membre de l’Assemblée nationale du Venezuela, a même dénoncé que les actions en cours concordent avec les instructions du manuel de contre-insurrection de la CIA.

Après le coup d’état d’avril 2002, le sabotage de l’industrie pétrolière et le lock-out des patrons d’entreprises nationales et transnationales en décembre 2002 et janvier 2003, nous nous trouvons aujourd’hui de nouveau au point où culmine la stratégie des activités de l’opposition. Devant la débâcle des deux tentatives pour forcer Chávez à quitter ses fonctions, l’opposition avait apparemment accepté en mai 2003 l’idée de suivre la voie constitutionnelle d’un référendum contre Chávez. Pour convoquer un référendum, 20% de l’électorat, environ 2,5 millions de personnes, doivent signer une pétition. Les détails doivent en être réglés par le Conseil national électoral (CNE) qui doit être élu par l’Assemblée nationale. Tandis que l’opposition s’est d’un côté prononcée en faveur d’un référendum, de l’autre elle a bloqué la désignation du nouveau conseil électoral à l’Assemblée nationale.

Quand la Cour suprême a décidé de surmonter le blocage et de désigner les membres du CNE, l’opposition a applaudi sa décision. Mais le bonheur fut de courte durée. Quand l’opposition se rendit compte que le CNE ne se prononcerait pas en sa faveur, mais qu’il se fondait sur la Constitution et la loi, elle a entrepris une campagne pour saper sa crédibilité.

Au début de décembre le processus de collecte de signatures eut lieu. Alors qu’elle remettait ses signatures au CNE, l’opposition renforça sa campagne contre lui. Apparemment, elle était consciente de ne pas avoir recueilli assez de signatures. Pour finir, l’opposition déclara qu’elle avait remis 3,4 millions de signatures au CNE pour vérification - mais le nombre réel avoisinait les 3,1 millions. Dès le début, un nombre croissant de dénonciations et de rapports indiquaient une importante fraude de la part de l’opposition. Et tandis que le gouvernement déclara immédiatement qu’il accepterait la décision du CNE, l’opposition ne s’est pas prononcée jusqu’à aujourd’hui à ce sujet. Des représentants de l’opposition ont même déclaré avec plus ou moins de diplomatie qu’ils n’accepteraient que des décisions en leur faveur.

Pendant plusieurs mois, nous avons également assisté à un jeu sans cesse répété de déclarations publiques de la part de fonctionnaires du gouvernement états-unien. D’abord, un article fut publié dans la presse états-unienne, citant des représentants du gouvernement états-unien dont le nom n’était pas divulgué, ou qui demeuraient discrets, qui faisaient des déclarations sur de présumés liens du Venezuela avec le terrorisme international, depuis les FARC colombiennes jusqu’à Al Qaida. Il s’ensuivit une protestation officielle du gouvernement vénézuélien, après quoi un représentant de haut rang de l’administration états-unienne déclara que rien n’indiquait de tels liens.

La décision du CNE devait à l’origine être annoncée pour la mi-février, mais la vérification des signatures dura plus longtemps que prévu, si bien qu’elle ne fut rendue publique que le 2 mars. La stratégie de l’opposition est ainsi de présenter ce résultat, qui valide seulement 1,89 million de signatures et renvoie 870.000 d’entre elles pour qu’elles soient publiquement re-certifiées entre le 18 et le 22 mars, comme la décision arbitraire d’une dictature. D’autre part, l’opposition veut créer une impression d’instabilité et d’ingouvernabilité généralisée dans les rues du Venezuela, et accroître la pression internationale sur le gouvernement Chávez. Par ce moyen, les secteurs principaux de l’opposition vénézuélienne espèrent encourager une fois encore un coup d’état militaire ou même une intervention états-unienne. Quelques centaines d’opposants ont même manifesté devant l’ambassade états-unienne à Caracas en faveur d’une intervention, en brandissant des pancartes sur lesquelles était écrit : « 1. Hussein ; 2. Aristide ; 3. Chávez ».

Le coup d’état et l’intervention semblent tous deux irréalistes pour le moment. En dehors de toutes les polémiques et de la propagande, même Washington devrait être conscient de l’énorme soutien dont jouissent les profondes transformations politiques et sociales effectuées par le gouvernement Chávez. Mais le fait que l’administration états-unienne joue un rôle important dans le scénario de déstabilisation du Venezuela est évident. A part son implication directe dans la tentative de coup d’état d’avril 2002, le gouvernement états-unien finance, via le National Endowment for Democracy (NED), différentes organisations d’opposition. L’une d’elles est l’entreprise privée Súmate qui, en coopération avec diverses entreprises, fit pression sur des milliers d’employés pour qu’ils signent contre Chávez. Súmate distribua aux abords des centres de recueil de signatures des cartes confirmant que les gens avaient signé contre Chávez, tandis que les sociétés exigeaient de leurs employés qu’ils produisent leur carte pour pouvoir garder leur emploi.

Nous pouvons rencontrer d’autres financiers dans l’Union européenne. Par exemple, le gouvernement espagnol ou la Fondation démocrate-chrétienne Konrad Adenauer, qui apporte un soutien économique au nouveau parti « Primero Justicia » (PJ - Justice d’abord). PJ participa au coup d’état et des représentants du parti « arrêtèrent » les ministres du gouvernement Chávez à cette époque. Pour finir, les représentants de PJ auraient coordonné les attaques et la destruction du bâtiment du « Movimiento V. República » (MVR - Mouvement de la cinquième république), le parti de Chávez, qui fut incendié au cours de la soi-disant « manifestation pacifique » de l’opposition vendredi 27 février. La « manifestation pacifique » a également attaqué un autre bâtiment d’un parti ami du gouvernement et ouvert le feu sur la Garde nationale.

Au même moment, des petits groupes d’opposition ont commis des actes de violence dans différentes parties de la capitale, spécialement dans les quartiers riches de El Hatillo, Baruta et Chacao, et mis en place des barrages routiers à l’aide de barricades en flammes. La Garde nationale et la Police militaire qui tentèrent de disperser les « manifestations pacifiques » furent attaquées avec des pierres, des cocktails molotov et des armes à feu.

Quelques centaines de personnes seulement ont participé à ces actes, mais on ne peut les en empêcher sans difficulté, car les forces l’ordre de la capitale Caracas (dont le maire fut élu sur la liste Chávez, mais passa plus tard dans l’opposition) et des trois districts ci-dessus ne sont pas intervenues. Ou bien elles sont restées cachées, ou elles ont soutenu activement les protestataires violents, ou elles ont participé habillées en civil. Plusieurs officiers de police ont été arrêtés par la Garde nationale.

Les forces de l’ordre du plus grand district de la capitale, Libertador, qui est gouverné par un maire pro-Chávez et qui, avec ses plus de trois millions d’habitants, est plus peuplé que l’ensemble des autres districts, n’ont pas l’autorisation d’opérer dans le reste de la ville. Quant à la Garde nationale et la police militaire, tant qu’il n’y a pas d’état d’urgence, elles sont seulement autorisées à protéger les voies principales et les autoroutes urbaines. Pour garantir l’état d’esprit nécessaire au cours des manifestations, l’entreprise de l’opposition Polar, plus gros fabricant de bière du Venezuela, a distribué gratuitement de la bière aux « manifestants ». Il vaut aussi la peine de remarquer que de nombreux barrages d’autoroutes ont été mis en place à l’aide de camions de Polar. De cette manière, des petits groupes peuvent, au moins pour la pseudo-réalité de la télévision, plonger la ville dans le chaos.

Un autre objectif important de la violence des rues est de provoquer des réactions au sein des grandes masses populaires qui soutiennent le gouvernement et de parvenir à un conflit armé dans les rues pour créer l’impression d’une guerre civile. Aussi le gouvernement lance-t-il constamment à ses partisans des appels à rester calmes. Le fait que la population ne soit pas jusqu’à maintenant tombée dans le piège de l’opposition a certainement quelque chose à voir avec cette même intelligence collective qui avait déjà, au deuxième jour du coup d’état, réussi à mobiliser des millions de personnes pour chasser le gouvernement issu du coup d’état, sans l’aide des médias et malgré une répression massive et 45 morts.

A certaines occasions, des membres de l’opposition ont tiré des coups de feu à partir de bâtiments et blessé au moins deux soldats de la Garde nationale et deux journalistes. Mardi matin, on a découvert les corps de deux individus des barrios qui portaient des marques évidentes de torture. Les gens du quartier soupçonnent la Police métropolitaine (au main de l’opposition) d’être responsable de ces meurtres. Au même moment, l’« opposition démocratique » apparaît dans les médias, affirmant que la présence de la Garde nationale et de la Police militaire sont la preuve que le Venezuela est une dictature militaire. C’est une histoire solide, conforme au scénario de déstabilisation, qui se vend avec beaucoup de succès aux médias internationaux.

Source : Venezuelanalysis (http://www.venezuelanalysis.com/), 3 mars 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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