Les médias cubains : taxidermie de la Révolution
par Ben Dangl , April Howard
Article publié le 25 mars 2004

Quelques habitués tirèrent leur chaise vers la petite télévision de la communauté installée dans le parc. Mais ce soir, au lieu du feuilleton standard, le dirigeant barbu de Cuba prit possession de l’écran pour entamer ce qui serait un discours de deux heures sur l’éducation, la santé et les relations internationales. Au milieu des grognements d’indignation, quelqu’un zappa une fois, deux fois. Fidel Castro était sur les trois canaux de la télévision cubaine.

A Cuba, la révolution est peut-être plus présente dans ses médias que nulle part ailleurs. Chaque jour, les citoyens cubains sont bombardés par une campagne de propagande pro-gouvernementale. Même les nouvelles locales les plus terre à terre revêtent un aspect révolutionnaire quand on les voit à travers les lunettes des médias cubains. Mais à quoi ressemblent les médias sur l’île socialiste, est-ce que les gens les achètent ? Est-ce que le contrôle de l’Etat sur les médias possède des éléments qui plaident en sa faveur ? Et finalement, sont-ils vraiment si différents des médias commerciaux des Etats-Unis ?

Granma et Juventud Rebelde : services quotidiens d’information

Heureusement, l’opinion publique cubaine à l’égard des médias nationaux varie plus que les médias eux-mêmes. « Toutes les sources d’information sont contrôlées par l’Etat. Le gouvernement montre ce qui l’arrange de montrer dans les informations et rien d’autre », nous a dit Sarai, une jeune mère de la banlieue de La Havane. En revanche, un paysagiste de La Havane, d’âge moyen, commentait, « Notre gouvernement consacre tous ses efforts à nous maintenir informés, et tout le monde pense la même chose. Les Cubains savent tout ce qui se passe à Cuba et dans le reste du monde ».

Les quotidiens nationaux de Cuba sont Juventud Rebelde (Jeunesse rebelle), Trabajadores (Travailleurs), du syndicat national des travailleurs, et Granma, le journal officiel du parti communiste, du nom du bateau sur lequel Castro et d’autres ont fait le voyage du Mexique à Cuba pour déclencher la révolution. Bien que Juventud Rebelde s’adresse aux groupes de jeunes et aux gens de la rue, que Trabajadores discute de questions qui concernent le travail et que Granma soit d’une approche plus austère, tous ces journaux font invariablement moins de dix pages et couvrent des sujets semblables.

Dans une récente livraison des huit pages habituelles de Granma, la plus populaire des trois publications, la une se composait d’articles consacrés aux contributions de Che Guevara à la technologie minière, et à l’histoire de la bataille de Santa Clara qui s’est déroulée pendant la Révolution cubaine. Les autres articles principaux de ce numéro couvraient les succès de la production de la pomme de terre dans la province de Cuba, le dixième anniversaire des Zapatistes du Mexique, quelques articles sur l’Irak et la Colombie, puis une interview et un article traitant encore de la même bataille de Santa Clara. Ironiquement, l’article à thème qui couvrait la dernière page était intitulé « Un grand œil regarde la ville », il décrivait un vieux périscope, devenu attraction touristique, qui pointait sur La Havane. L’article se terminait par la description d’une femme vue sur son balcon prenant un bain de soleil.

Bien que certains Cubains préfèrent un journal plutôt qu’un autre, beaucoup disent par plaisanterie que les journaux sont plus utiles comme papier toilette, et meilleur marché. Pourtant, même les lecteurs les plus critiques remarquent que malgré le fait qu’ils publient les informations qui les arrangent et évitent de traiter d’autres questions sujettes à controverse, les médias ne mentent pas, un sentiment que ne partagent pas de nombreux critiques des médias étasuniens. En revanche, il est plutôt difficile de se faire une idée réelle des événements à partir des informations fragmentaires délivrées par les médias cubains. « Pour cette raison », commente le sociologue Juan Valdez Paz de La Havane, « en tant que chercheurs, nous proposons des hypothèses, pas des affirmations ».

Le professeur Zelia Perez donne son avis sur le journal le plus populaire : « Granma est mauvais. Très mauvais. Il est mauvais pour le gouvernement, mauvais pour Cuba, mauvais pour le parti communiste, et il serait mauvais pour le capitalisme. Les Cubains le savent, mais ils le lisent quand même. Les gens apprennent à lire entre les lignes. Vous pouvez lire l’annonce d’un événement puis découvrir ce qui s’est réellement passé, si vous connaissez les données de la question. Exactement comme dans le New York Times ». Néanmoins, de nombreux citoyens étasuniens n’éprouvent pas le besoin de lire entre les lignes de leurs journaux, et cela semble vrai aussi pour beaucoup de Cubains. Par exemple, Ernesto, un ouvrier du bâtiment d’âge moyen, lit Granma tous les jours. « C’est un complément remarquable aux informations de la TV qui traite de tout, des informations internationales comme des nationales. Il me plaît, il me suffit ». Beaucoup de Cubains sont du même avis.

Outre les journaux nationaux, les autres publications quotidiennes de Cuba incluent un journal local, spécifique à chaque province, semblable quant au contenu aux publications nationales, et The Orbe, un hebdomadaire, « journal international édité par Prensa Latina ». Bien qu’empli de la même rhétorique, The Orbe est probablement ce qu’on trouve à Cuba de plus proche d’un « journal normal ». Ses seize pages incluent des sections intitulées « nouvelles hebdomadaires, économie, politique, divers, culture, science et technologie, sports ». Cependant, c’est une publication hebdomadaire, elle ne peut pas à ce titre remplir le vide laissé par un bon quotidien, comme ne le peut pas non plus la multitude de magazines culturels et littéraires qui existe dans le pays.

Selon le professeur Perez, la publication web La Jiribilla (www.lajiribilla.cubaweb.cu) a joué un rôle important durant les récentes arrestations et exécutions de ceux qui avaient détourné un bateau en avril 2003. Couvrant ces événements controversés, La Jiribilla a publié des articles de défense et de critique, comme par exemple le commentaire d’Eduardo Galeano « Cuba duele » (Cuba fait mal). L’édition papier la plus accessible du site web, La Jiribilla de Papel, est une publication bimensuelle de seize pages d’articles choisis sur le site web, qui s’arrange pour publier de constantes critiques de la censure et de la propagande dans les autres pays sans traiter de questions semblables à l’intérieur même de Cuba.

Vivre dans la bulle

Le seul programme d’information du soir à Cuba est très populaire, vu que la plupart des Cubains, y compris ceux qui vivent dans les zones rurales, ont la télévision. Le programme TV d’information dure 45 minutes et cible les mêmes thèmes et les mêmes questions que les journaux, avec la même propagande et les mêmes motifs. Les images des informations mondiales sont souvent empruntées à des conglomérats comme CNN et la BBC, mais le commentaire en voix-off est toujours fait par un présentateur cubain. Chaque nuit, après la présentation en studio des nouvelles de la soirée, un « analyste des informations » explique l’interprétation du gouvernement sur des questions internationales comme la guerre en Irak. Les autres sources d’information politique incluent des « Mesas Redondas » (tables rondes), qui sont des forums de discussion dans lesquels les thèmes sont débattus dans les limites de la position officielle du gouvernement. A côté des programmes d’information, l’un des trois canaux de la télévision cubaine se consacre uniquement à des programmes éducatifs, par exemple des cours de science, de langue et d’histoire.

Cela peut paraître étonnant, mais certains des films les plus moralisateurs d’Hollywood comptent parmi les principaux films diffusés par la télévision cubaine. « S’il n’y avait pas de film étasunien à la TV le samedi soir, les gens descendraient dans la rue », dit un habitant de La Havane, plaisantant à peine. Les films choisis expriment souvent les valeurs communistes, comme le travail d’équipe, l’égalité sociale et la solidarité.

Aux Etats-Unis, quelle que soit la pauvreté des informations locales ou nationales, on peut presque toujours aller sur Internet lire des informations d’autres pays et choisir parmi un grand nombre de sources alternatives d’information. Les Cubains ne disposent pas de cette option. Les tarifs exorbitants du moindre accès à l’Internet limitent essentiellement son usage aux touristes. Bien plus, pour un Cubain, il est illégal de posséder chez soi un ordinateur ou un accès à l’Internet si ce n’est pas pour un travail autorisé par le gouvernement.

Les articles publiés par les médias cubains sur les avantages et les dangers de l’Internet ont été largement critiques. Un article de Juventud Rebelde se demandait si les utilisateurs d’Internet n’étaient pas à leur tour utilisés par la technologie (30/12/03). Un article de La Jiribilla débattait la question de la moralité d’Internet, et citait parmi ses dangers la difficulté d’exercer la censure sur le net (08/09/03). Tandis que le reste du monde entre en communication grâce à des moyens jamais possibles dans le passé, la décision de Cuba de rester hors connexion a laissé l’île plus isolée que jamais.

Comme le disait un libraire de 27 ans, « Nous vivons dans une bulle. La plupart le savent, mais n’y peuvent rien. C’est comme dans le livre d’Orwell ». Il ajouta qu’il possédait dans une boîte une copie de son livre favori « 1984 », illégal à Cuba. A Cuba encore, comme ailleurs, pleins de gens sont trop pris par leur travail et leur famille pour s’intéresser aux informations et à la politique. D’autres citoyens s’en moquent tout simplement. Maria Valdez, une mère célibataire, déclarait : « Fidel s’occupe de moi, ce qui se passe à l’étranger ne me touche pas. J’ai mes droits à l’intérieur de Cuba, c’est ce qui compte. »

La seule alternative

L’absence de contrôle et de publicité de la part des sociétés commerciales dans les médias cubains, malgré la difficulté de financement qui en résulte, permet à un média d’éviter d’avoir à se prostituer au monde des affaires pour survivre. Dans un récent discours, Castro a même cité l’absence de publicité à la TV comme un important succès de la révolution. Ce serait un succès étonnant s’il n’y avait pas une si grande quantité de propagande nationaliste prête à remplir cet espace. Cependant, l’absence de publicité et d’influence des sociétés commerciales permet de faire porter plus fortement l’accent sur les nouvelles locales constructives, lesquelles présentent souvent des informations éducatives sur le pays, ses industries et ses institutions.

Le parti pris anti-étasunien et la couverture humaniste des informations internationales de la presse cubaine est souvent comparable aux perspectives des médias alternatifs des Etats-Unis. Les articles sur les succès d’Hugo Chavez à la présidence du Venezuela et les dernières nouvelles des Zapatistes du Mexique sont monnaie courante dans les médias cubains. Depuis le début de la guerre en Irak, les médias cubains n’ont cessé de la critiquer, de s’y opposer, et la couverture du conflit israélo-palestinien est invariablement favorable aux Palestiniens.

Pourtant, rien ne peut être considéré comme « alternatif » s’il s’agit de la seule option. De droite comme de gauche, aucun point de vue ne suffit à satisfaire un public intelligent. Sous cet éclairage, les sources d’information inadéquates ne sont pas le plus gros problème des médias cubains. Les journaux, les programmes de radio et de télévision médiocres et bornés existent partout dans le monde. Ce qui manque à Cuba, c’est la diversité dans les médias, à cause pour une part du manque d’accès à Internet et pour une autre du contrôle de l’Etat, ce qui aboutit à une absence d’émulation qualitative dans les comptes-rendus ou dans l’analyse de l’information.

Dans pratiquement tous les pays au monde, les médias sont pour l’essentiel contrôlés par le pouvoir. Alors que les médias étasuniens sont largement contrôlés par les entreprises commerciales et les milieux d’affaires, à Cuba, c’est le gouvernement qui détient ce contrôle. Les sources d’information sont contrôlées dans chaque pays en fonction du degré de menace qu’elles font peser sur le pouvoir. Le journalisme critique, intelligent et alternatif aux Etats-Unis est immense sur le plan quantitatif, mais il présente rarement une menace sérieuse contre les objectifs des médias dominants, aussi n’est-il pas censuré. A Cuba, en raison de l’histoire des tensions avec les Etats-Unis, toute forme de dissension, y compris les publications d’opposition, est immédiatement traitée de conspiration des Etats-Unis contre le gouvernement cubain.

Cependant, comme l’explique Rafael Hernandez, l’éditeur du magazine culturel Temas :

« Vous ne pouvez rien écrire contre la Révolution, mais à l’intérieur de la Révolution, vous pouvez être critique. Où situer la ligne qui les sépare a toujours été un objet de débat. Les artistes et les intellectuels de Cuba continuent de gagner des espaces d’expression pour eux-mêmes. On ne nous a pas donné cette liberté, nous l’avons gagnée ».

Les croisades médiatiques : lire entre les régimes

Pendant des années, la plus grande menace contre l’empire étasunien fut le « mauvais » exemple du communisme. Maintenant, c’est censé être le terrorisme. A Cuba, la menace, ou l’ennemi, a toujours été l’impérialisme, et la personnification de cet ennemi fut et sera l’Oncle Sam. Etant l’un des derniers pays socialistes dans le monde, l’île minuscule de Cuba combat bec et ongles son voisin le plus proche et le plus radicalement différent pour maintenir sa souveraineté. Le contrôle des médias n’est qu’une des manifestations de ce combat.

Le patriotisme aux Etats-Unis a récemment atteint un degré de fébrilité parfois comparable à l’extrême nationalisme d’autres endroits comme Cuba. L’usage abusif du mot de « terrorisme » aux Etats-Unis a fini par le rendre aussi creux que le mot d’ « impérialisme » à Cuba. La « Guerre contre le terrorisme » a fourni à l’administration Bush une excuse pour restreindre les libertés civiles en raison de la « menace » que représentent ces terroristes contre la société étasunienne. L’embargo commercial étasunien et les cinq prisonniers cubains aux Etats-Unis ont fourni à Castro une excuse pour restreindre les libertés civiles et contrôler la liberté d’expression. Cuba maintient en détention de possibles contestataires dans ses prisons, et les Etats-Unis maintiennent en détention de possibles terroristes à Guantanamo Bay dans l’île de Cuba. Bien que les perspectives politiques de ces deux pays s’opposent, leurs façons de diaboliser « l’ennemi » sont les mêmes. Les deux gouvernements comptent sur leurs vagues et omniprésents ennemis respectifs pour créer la peur, la solidarité, et pour se maintenir au pouvoir. Les médias sont l’instrument fondamental de ces objectifs. Bien que la manipulation des médias cubains soit plus subtile, les croisades médiatiques dans les deux pays chantent des louanges et simplifient à outrance, elles font dirent aux informations ce que le pouvoir veut qu’elles disent, et laissent aux citoyens perspicaces le soin de lire entre les lignes.

Source : UpsideDownWorld.org (http://www.upsidedownworld.org/), 17 mars 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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