Mémoire de l’horreurLe jeu s’est terminé par un coup de pied dans la porte. La nuit calme s’est transformée en un enfer de cris désespérés et de coups. L’électricité avait été coupée dans le quartier. On leur banda les yeux. Ils ne revirent plus la lumière.
Ensuite, la torture. Un seul jour confus et interminable.
La gégène sur la bouche, les oreilles, le ventre, les testicules. Et la perte de connaissance. Le couteau qui soulevait des morceaux de peau ensanglantés. Et la perte de connaissance. Le viol avec un objet quelconque chargé d’électricité. Et la perte de connaissance. Les écartèlements, les brûlures méthodiques. Et une nouvelle perte de connaissance. Et vouloir mourir.
« Plus personne ne se souvient de vous. Vous n’existez pas. La justice, c’est nous. Nous sommes dieu ».
Mais la mort n’arrivait pas toujours. Ou si, parce qu’il aurait été peut-être préférable d’être lancé dans la mer, ou mourir fusillé et ensuite disparaître dans un tas de cendres. Préférable à l’agonie, à disparaître pour soi-même, à ne pas pouvoir échapper à la mémoire de l’horreur.
Peut-être la mort eût-elle été une meilleure consolation que de tomber dans la rue sur le sourire du bourreau, aujourd’hui citoyen « honnête ». Ou de rencontrer le fils enlevé vingt-cinq ans plus tard, et découvrir que ce n’est plus notre fils, mais un étranger.
Et peut-être la mort est-elle enfin moins douloureuse que l’oubli forcé ou le pardon par décret ; moins douloureuse aussi que l’incertitude des proches, condamnés pour la plupart à ne pas savoir, à garder un sombre espoir.
L’Uruguay. Les disparus sont certainement moins nombreux que ceux des pays voisins, l’Argentine et le Chili. Là, la terreur a touché un peu plus de deux cents personnes, la plupart ayant été arrêtées et assassinées dans d’autres pays, comme le voulait le Plan Condor.
Ce que les chiffres ne disent pas c’est que les familles des victimes ont dû côtoyer pendant plus de quinze ans les assassins et bourreaux de leurs enfants et petits-enfants. Ils ne parlent pas de l’incapacité des gouvernements civils successifs à faire tomber le mur de l’impunité et du silence.
Le premier des présidents civils, Julio Maria Sanguinetti, a proposé la Loi de caducité de la prétension punitive de l’État, approuvée par le Parlement en 1986, et ratifiée par un référendum trois ans plus tard, qui garantit l’impunité de l’armée.
Dans son premier article, cette loi stipule que l’État ne peut juger « les délits commis jusqu’au 1er mars 1985 par des membres de l’armée et de la police, réalisés pour motifs politiques et dans l’accomplissement d’ordres reçus durant la période de facto ».
Cette législation viole en outre les engagements internationaux de l’Uruguay, qui l’obligent à enquêter sur chacune des disparitions et à punir leurs auteurs.
Et le résultat de la Commission pour la paix, créée en août 2000 pour faire la lumière sur les dénonciations des familles des disparus ne marque pas la fin du drame uruguayen. Sans disposer du pouvoir indispensable pour obliger toutes les personnes impliquées à témoigner, cette Commission n’a pas pu éclaicir les faits.
L’actuel président, Jorge Batlle, a décidé de considérer le rapport de la Commission comme la vérité ultime des événements survenus durant la dictature. Batlle a promis une indemnisation économique aux familles des victimes, mais n’a pas prononcé une seule fois le mot justice.
Pendant ce temps, les militaires ont continué de célébrer ponctuellement leurs exploits. Ils n’ont jamais reconnu la torture, ni les vexations, ni les mauvais traitements ; ils n’ont jamais reconnu les « pratiques d’horreur » exécutées par des officiers et soldats des Forces armées de la République d’Uruguay.
De l’autre côté des Andes, au Chili, Ricardo Lagos a également voulu résoudre à sa manière le problème des droits humains hérité du régime de Pinochet. Son projet, connu comme « Il n’y a pas de lendemain sans hier », a généré des protestations chez les familles des victimes, car il maintient intacte l’impunité pour les assassins qui ont soumis le peuple chilien durant 17 ans. Ce n’est qu’en Argentine que le gouvernement de Nestor Kichner semble décidé à rendre justice aux victimes du génocide pratiqué par les militaires entre 1976 et 1982, années durant lesquelles près de 30 000 personnes ont disparu, des jeunes pour la plupart.
Kichner a annulé les lois d’obéissance due et Point final, et a promis de procéder à une enquête de fond pour chaque dénonciation de disparition ou de torture. Le président argentin a déclaré que chaque disparu représente pour le gouvernement une obligation morale et institutionnelle.
Il ne reste plus, à ceux qui souffrent encore des séquelles des dictatures militaires, à ceux qui ont perdu un membre de leur famille ou un ami, qu’à continuer à réclamer la justice. Ils ne comprendront jamais pourquoi certains gouvernements préfèrent maintenir la vérité prisonnière.
L’horreur ne parcourt plus les rues de Montevideo, Santiago du Chili ou Buenos Aires. Mais elle survit, ancrée dans la mémoire, se nourrissant d’incertitude et de souffrance.
Source : Granma Internacional (http://www.granma.cu/).