Hugo Chávez : castro-communiste, populiste ou néolibéral ?
par Franklin González
Article publié le 6 avril 2004

Mettant à profit le fait que le 2 février de cette année cinq ans se sont écoulés depuis la prestation de serment d’Hugo Chávez Frías comme Président du Venezuela devant feu le Congrès national (devenu Assemblée nationale), nous voulons réfléchir sur les interrogations qui forment le titre de cet article.

Selon les trois derniers présidents de Fedecámaras (le syndicat patronal, RISAL), deux d’entre eux ayant lâchement pris la fuite (Pedro Carmona Estanga et Carlos Fernandez), l’autre étant en plein exercice, ainsi que selon certains de ses organismes corporatifs du style de Consecomercio ou de Conindustria, on est en présence d’un gouvernement castro-communiste, fossoyeur de la liberté d’entreprise et ennemi de la propriété privée.

Pour le parti politique Bandera Rojas (de tendance maoïste - membre de l’opposition, RISAL), actuellement en pleine lune de miel avec ses anciens persécuteurs et bourreaux, il existe au Venezuela un gouvernement absolument néolibéral voué aux intérêts du secteur financier.

Tandis que pour les plus éminents néo-libéraux du Venezuela, chez lesquels on rencontre des personnages comme le professeur Emeterio Gómez, nous sommes en présence d’un gouvernement du populisme latino-américain le plus ranci.

Avant d’entrer en matière, posons-nous quelques questions pour notre réflexion : Quel est le dénominateur commun à toutes ces postures ? Comment faire pour réunir des postures aussi différentes ? Quelle garantie d’avenir existe-t-il que cette union se maintienne dans l’hypothèse où Chávez n’existerait pas ?

Pour certains, le gouvernement de Chávez est néolibéral en raison de la poursuite obsessionnelle de sa politique anti-inflationniste, surtout au début de sa gestion, en raison de son ouverture au capital étranger, en particulier sur le sujet de la double fiscalisation décidée en accord avec les Etats-Unis et sur celui du secteur des télécommunications, en raison de sa politique financière et de son projet « privatisateur » de la sécurité sociale.

Pour d’autres, c’est un gouvernement typiquement populiste, puisque son discours parle plus de redistribution, de soutien de la demande et de la consommation, que de création de richesses.

Le gouvernement a répété avec insistance depuis le début de sa gestion, aussi bien dans le Programme économique de transition 1999-2001 que dans les Lignes générales du Plan de Développement économique et social de la Nation 2001-2007, que la prémisse devait être : « autant de marché que possible et autant d’État que nécessaire. »

Dans le domaine fiscal, ce gouvernement a durant son exercice pratiqué une politique de contraction de la dépense publique dans des limites réelles. On doit les moments d’expansion aux demandes des secteurs du travail et du capital, aux caractéristiques et aux conditions de l’économie vénézuélienne plus qu’à une attitude expressément populiste.

La confrontation avec l’inflation n’a pas été soumise à des politiques de contraction de la liquidité monétaire, mesure typiquement néolibérale, mais on a plutôt éliminé les fameux Titres de Stabilisation monétaire (TEM), frein imposé par la Banque centrale du Venezuela à l’époque de Rafael Caldera II (1994-1998), instrument qu’on a utilisé pour contenir l’inflation mais qui, comme on sait, s’est heurté à la réalité des chiffres.

Dans le domaine de la politique des changes, on est passé par trois phases. La première, celle de la limitation des changes, prédominante de 1999 au début de 2002, ne fut rien de plus que la continuité de la politique monétaire du gouvernement précédent. Pendant la deuxième phase, depuis cette époque jusqu’au début de 2003, on a appliqué une politique de liberté absolue des changes dans une économie vénézuélienne où le principal générateur de devises est constitué par Petróleos de Venezuela (PDVSA), entreprise qui appartient à l’État vénézuélien.

A partir de ce moment, et à la suite des effets négatifs produits sur l’économie et la société par le lock-out de l’entreprise pétrolière survenu entre la fin de 2002 et le début de 2003, le gouvernement s’est trouvé devant la nécessité de pratiquer un contrôle des changes pour contenir la fuite massive des réserves de devises étrangères, et avec l’alternative de faire des ajustements correspondant au comportement du taux d’inflation. Dans ces trois cas, qui ont du reste été pratiqués au Venezuela par plusieurs gouvernements de la Quatrième République, on ne pourrait pas affirmer l’existence d’un attachement dogmatique à certaines des théories économiques dominantes.

Les taux d’intérêt ont varié librement, avec le plus souvent des moments de hausse, et dans une moindre mesure des moments de baisse, comme c’est le cas actuellement, mais en accord concerté avec les banques commerciales privées, ce qui n’est pas exactement une politique néolibérale.

Le Fonds d’investissement pour la stabilisation économique (FIEM), enfin devenu une réalité, a commencé à fonctionner et a réussi à accumuler une somme capable d’aider dans les moments de crise de rentrée de devises. Au-delà des critiques émises sur la façon dont fonctionne cet instrument, il demeure certain que ses rentrées n’ont pas été utilisées de manière discriminatoire pour satisfaire les demandes des travailleurs du secteur public, lesquels ont sollicité, à juste titre, des augmentations de leurs traitements et salaires, même dans le cadre des processus électoraux.

Les programmes sociaux généreux et philanthropiques, parmi lesquels la fameuse bourse d’études et l’allocation familiale, développés tout au long des années 1990, ont été éliminés sans pour autant entraîner l’explosion sociale tant annoncée, et ont été remplacés au début par le Plan Bolívar 2000 et le Fonds unique social, après la naissance des Banques du Peuple et de la Femme. Maintenant, le gouvernement d’Hugo Chávez Frías est en train de construire une vraie politique sociale qui se concrétise par la Mission Robinson (pour alphabétiser), la Mission Sucre (pour s’occuper des bacheliers sans débouchés), la Mission Ribas (qui s’adresse à ceux qui ne possèdent pas le baccalauréat complet), le Plan Barrio Adentro (permanence médicale pour la communauté), la Mission Vuelvan Caras (qui s’adresse aux chômeurs), ainsi que par les marchés populaires et les Ecoles bolivariennes, autant de preuves à mettre au crédit d’un gouvernement qui a enfin prêté attention à la population la plus nécessiteuse du pays, une attitude qui a répondu à la nécessité de maintenir une relative « tranquillité sociale » plus qu’à une politique ouvertement populiste. Assurément, cette politique n’a pas seulement été bonne pour ceux d’en bas, mais elle a également été positive pour ceux d’en haut.

Le cabinet exécutif a été formé par une équipe de professionnels, pour la plus grande part diplômés des universités nationales ou étrangères, une politique absente du Venezuela où a toujours prédominé soit le populisme-clientélisme - tantôt du parti politique, à travers ses cadres les plus importants, tantôt du groupe économique qui avait financé la campagne électorale, avec l’ « apport » de ses « figures » dans les ministères et les instituts liés à la sphère économique -, soit ces derniers temps la présence de technocrates dépourvus de sensibilité sociale majeure.

L’ouverture vers le capital étranger dans les télécommunications, le secteur électrique, le secteur financier, définie comme néolibéralisme par certains, se trouve en phase avec la garantie d’une concurrence et d’une qualité dans le service, quand elles ne peuvent pas être assurées à cause de l’incapacité d’entreprendre du secteur privé national.

Dans un pays où l’indice de chômage est élevé, il était commun que l’État devienne la principale source d’emplois du pays, surtout si les revenus économiques le permettaient. Maintenant, dans les mêmes conditions, on a rompu avec cette pratique.

S’il y a quelque chose de clair, c’est que toutes les actions réalisées se sont accompagnées d’un discours fondé sur les besoins prioritaires des Vénézuéliens qui disposent des revenus économiques les plus faibles et sur une pensée qui accentue l’importance stratégique de l’État vénézuélien dans la solution des grands problèmes nationaux.

Il semblerait plus pertinent de parler d’un leader convaincu du pragmatisme très approprié aux temps actuels, mais qui assurément ne renie pas ses convictions idéo-politiques, qui penchent clairement vers le nationalisme de gauche.

En tout cas, la Constitution approuvée par un référendum populaire le 15 décembre 1999 pourrait élucider les questions posées. Au Titre VI qui concerne le système socio-économique, et spécialement au premier chapitre intitulé Du régime socio-économique et de la fonction de l’État dans l’économie, on peut lire à l’article 299 ce qui suit : « Le régime socio-économique de la République bolivarienne du Venezuela est fondé sur les principes de justice sociale, de démocratie, d’efficience, de libre concurrence, de protection de l’environnement, de productivité et de solidarité, afin d’assurer un développement humain intégral et une existence digne et qui profite à la collectivité. L’Etat conjointement avec l’initiative privée favorisera un développement harmonieux de l’économie nationale afin de générer des sources de travail, une forte valeur ajoutée nationale, d’élever le niveau de vie de la population et de renforcer la souveraineté économique du pays, garantissant la sécurité juridique, la solidité, le dynamisme, le soutien, la permanence et l’équité de la croissance de l’économie, pour garantir une juste redistribution de la richesse par une planification stratégique démocratique, participative et de concertation ouverte. »

Les autres articles, qui vont du n° 300 jusqu’au n°310 ne font pas autre chose que de réaffirmer et d’approfondir ces idées pour chaque secteur économique, grand, moyen ou petit.

Chávez pourrait répéter à ceux qui le définissent d’une façon ou d’une autre les mots de Simón Rodríguez, « qu’ils me mâchent et ne m’avalent pas, il y en a beaucoup, je ne sais pas pourquoi ».

Source : APORREA.org, 18-02-04.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

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