Venezuela : Quand la Révolution gagne les casernes
par Pascual Serrano , Patricia Rivas
Article publié le 3 mai 2004

Les forces armées en Amérique latine ont une triste et sanglante histoire émaillée de crimes et de violations des droits humains. Cependant, quelque chose est en train de changer dans certains de ces pays, et plus encore au sein de leurs armées. C’est le cas au Venezuela où la Révolution bolivarienne a démontré le rôle social important que peuvent jouer les militaires grâce à une mutation radicale des fonctions qu’on leur réservait il y a encore peu de temps.

Le 16 avril n’est pas un vendredi comme les autres dans la paroisse San Agustín de Caracas, un quartier populaire dans lequel l’auto organisation communautaire est en train de faire des miracles. Par exemple, voir une dizaine d’adolescents, qui, il y a peu, étaient les proies de l’exclusion sociale et de la délinquance, jouant amicalement une partie de basket au son d’un rythme rap pendant que leurs voisins les observent en se divertissant et que les plus petits s’amusent à sauter dans un château gonflable. Les conquêtes remarquables en matière d’intégration et d’amélioration de la convivialité sont arrivées jusqu’ici, dans un quartier où le fort taux de chômage, la misère et le manque de perspectives poussaient de nombreux jeunes vers la marginalité. Le miracle est encore plus remarquable quand l’on repère les agents de police corpulents qui, portant des lunettes de soleil et des uniformes sombres, observent, organisent et surveillent l’activité.

Ce sont des membres de la DISIP (Direction des renseignements, de la sécurité et de la prévention), il y a peu crainte et détestée et dont le sigle est gravé dans la mémoire populaire comme un synonyme de répression et d’abus à l’encontre de la population durant l’époque obscure de la IVème République (avant l’arrivée de Chavez au pouvoir).

Par exemple, le souvenir du « Caracazo » de 1989 est frais dans les mémoires. Cette révolte populaire des secteurs les plus pauvres de la ville s’était soldée par des milliers de morts (le nombre de victimes n’est pas certain puisqu’il n’y a jamais eu d’enquête). Beaucoup de voisins ont été exécutés dans leurs maisons, extra judiciairement, et les versions coïncident sur le fait que les coupables étaient des membres de la DISIP. Aujourd’hui, les agents de ce département de renseignement militaire préparent des terrains de basket dans les quartiers pauvres de Caracas. Ils sont là, en train de peindre les lignes du terrain sur l’asphalte et de fixer le filet sur le sol.

Dans le contexte du processus révolutionnaire bolivarien, on sait que la coopération entre les forces armées et les organisations populaires est un processus clé dans les tâches telles que la transformation ou la construction d’habitations, l’approvisionnement en aliments subventionnés des secteurs les plus démunis, les travaux d’identification de milliers de vénézuéliens qui jusqu’à présent n’étaient inscrits sur aucun registre, etc. Cependant, arriver à inverser le rôle de la DISIP paraissait plus difficile puisqu’il s’agissait d’un corps spécialisé dans la répression et habitué à se comporter arbitrairement avec les civils.

L’agent chargé de mener à bien ce mystérieux processus de ré-union entre ce corps de police et la population des quartiers est un jeune homme robuste, au crâne rasé et portant des lunettes noires. David García est le chef de la section du « bien-être social » de la DISIP. « Je suis un travailleur social », affirme-t-il paradoxalement dès le début de l’entretien.

Il nous explique que l’action civique d’aujourd’hui est la dixième qu’ils réalisent au sein du programme développé depuis 2001 et dont l’objectif est de renforcer les organisations communautaires. « Ce que nous voulons c’est que demain des activités comme celle-ci continuent à se réaliser sans que la présence de la DISIP soit nécessaire. Nous ne voulons pas continuer à réaliser un travail palliatif, c’est pourquoi nous encourageons la participation populaire à la condition que ce soit la communauté elle-même qui s’organise et qui fasse connaître ses besoins ».

Pour cette action, qui se prolongera durant toute la journée, ils ont déjà travaillé trois mois et ont déployé de nombreux effectifs qui s’occupent des demandes des citoyens. Certains en sueur sollicitent leur intervention mais on ne remarque aucun visage reflétant la peur. Pas plus que de la satisfaction. Une des grandes qualités des habitants de Caracas est leur capacité à s’approprier les éléments de l’appareil étatique et à exiger qu’ils fonctionnent comme si cela avait toujours été le cas.

David García nous explique que quand les corps de police de la répression travaillent conjointement avec la communauté, cela renforce les valeurs sociales et l’intégration, ils parviennent à « construire un sentiment de sécurité citoyenne » ce qui est l’objectif ultime de la police. Il reconnaît lui-même que les activités de la DISIP étaient « dénaturées » et que, depuis 2000, le corps a vécu « un changement de mission ». En plus de la nouvelle approche, García nous explique que les organismes disciplinaires sont plus stricts aujourd’hui avec les fonctionnaires qui font preuve d’une violence abusive et qu’un double processus est en oeuvre au sein de la DISIP : « D’une part, une épuration du personnel a été menée. La nouvelle approche du travail a été expliquée et ceux qui n’étaient pas d’accord ont eu la possibilité de démissionner. D’autre part, on mène un processus de formation en valeurs sociales. En outre, 80% des fonctionnaires de notre service suivent en ce moment des études universitaires grâce aux équipements et aux programmes développés par le gouvernement qui a conclu des conventions avec les universités nationales afin de faciliter l’incorporation des fonctionnaires au sein de leurs programmes d’études ».

Constatant le formidable changement d’image de la DISIP dans la société vénézuélienne, García reconnaît que « cela revalorise notre auto-estime en tant que fonctionnaires ».

Les actions civiques de la DISIP sont d’habitude des journées organisées dans différents quartiers de la ville qui ont été préparées au cours d’un processus lent impliquant une relation préalable entre la direction du personnel et les communautés. A partir de là, les habitants sont formés aux techniques de base de la planification, aux connaissances juridiques de base, dans le but que ce soit la communauté elle-même qui définisse ses besoins et leur donne la forme d’un projet. Les moyens sont étatiques et proviennent de différents Ministères (de la santé et du développement social, principalement).

Jusqu’à présent la DISIP a organisé des opérations ophtalmologiques massives telles que la distribution de milliers de lentilles correctrices, ainsi que des journées pédiatriques et des actions de promotion de coopératives et d’associations civiles.

David García nous parle aussi du programme des « mercales », comme on appelle les marchés populaires dans lesquels on peut faire l’acquisition de produits de base à des prix subventionnés. « L’objectif est d’apporter aux communautés appauvries des produits qu’ils n’ont pas normalement tels que des légumes ou de la viande fraîche mais ce sont principalement les aliments secs qui sont distribués dans les mercales ». Grâce aux militaires, des produits agricoles et d’élevage provenant des zones rurales sont distribués à bas prix dans les faubourgs des grandes villes. David García souligne cependant que « la priorité réside dans l’organisation de la communauté ».

Pendant qu’il regarde les jeunes marquer un panier au travers de ses lunettes noires avec un geste de satisfaction, cet agent de la DISIP définit ce qui arrive à San Agustín comme un exemple de la « synergie » atteinte entre la police et la communauté organisée. Après toutes ces explications, il nous paraît qu’il s’agit plus que d’un prodige mais bien d’un paradoxe supplémentaire de ce processus dynamique, participatif et créatif qui atteint les structures les plus fermées de la société.

En se promenant dans les quartiers de Caracas, tout un chacun peut voir un pont militaire mobile transformé en scène pour une fête de quartier. Le matériel de la mort au service de la paix et de la vie communautaire.

De la même manière, les hôpitaux militaires qui étaient avant exclusivement réservés au personnel de l’armée, sont aujourd’hui au service de tous les citoyens. Un progrès qui n’a même pas eu lieu dans des pays tel que l’Espagne.

Un des détails qui symbolise peut-être le plus le transfert des ressources de la guerre à la paix est le nouveau destin de l’immeuble de la DISIP, dénommé populairement l’ « hélicoïde » à cause de sa forme. Entamé dans les années cinquante sous la dictature de Pérez Jiménez, le bâtiment devait être le plus grand centre commercial d’Amérique latine. Sa construction fut interrompue jusqu’en 1998 lorsque les services de renseignements s’y installèrent. Le gouvernement d’Hugo Chávez l’a finalement transformé en siège de l’Université bolivarienne du Venezuela.

L’armée aussi participe aux projets sociaux qui couvrent les quartiers populaires du Venezuela. L’un de ces projets consiste en la mise en marche d’unités mobiles d’enregistrement, d’identification. Dans ces unités, plus de deux cents personnes sont enregistrées tous les jours et cessent ainsi d’être anonymes pour se convertir en des citoyens de droit. Une démarche qui prenait un an, se fait aujourd’hui en une seule journée.

Tout cela a permis que l’image que les citoyens ont toujours eu des forces armées vénézuéliennes changent. Les uniformes ne sont plus craints ni détestés parce qu’ils sont considérés comme faisant partie du peuple. Vu de l’extérieur, on ne peut s’empêcher de penser aux ressources tant humaines que matérielles dont les gouvernements ne profitent pas et qui, comme dans le cas du Venezuela, pourraient être au service du développement du pays. Les changements révolutionnaires qui ont lieu dans la patrie de Bolivar sont nombreux, mais c’est sans doute la nouvelle mission des militaires qui est pourrait être la plus enviée par les citoyens de n’importe quel pays d’Amérique latine.

Source : Rebelion, 27-04-04.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL.

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