Une politique d’Etat froidement élaborée
Sterilisations forcées des Indiennes du Pérou
par Françoise Bathélemy
Article publié le 8 juin 2004

Le ministre péruvien des affaires étrangères a annoncé, le 2 avril, que son gouvernement saisirait la Cour internationale de justice pour obtenir le retour de l’ancien président Alberto Fujimori, dont le Japon refuse l’extradition. La justice péruvienne l’accuse d’être l’auteur intellectuel de l’assassinat, par un groupe paramilitaire, de vingt-quatre personnes en 1991 et en 1992. En revanche, le scandale majeur de son administration demeure totalement occulté tant au Pérou qu’à l’étranger : une politique eugéniste qui a provoqué la stérilisation forcée de plus de 300 000 femmes - évidemment pauvres et indigènes !

Hayllacocha. Une communauté indigène située dans la pampa de la Laguna, à une cinquantaine de kilomètres de Cuzco. Hautes terres andines, que le paysan laboure en tenant à la main le soc de la charrue tirée par un taureau. Dans l’une des masures au toit de chaume, revenant de la chacra - petite parcelle où l’on cultive blé, maïs et pommes de terre -, une femme courageuse aux mains déformées par l’arthrite : Mme Hilaria Supa Huamán.

En 1991, Hilaria figure parmi les fondatrices de la Fédération paysanne des femmes d’Anta, une province de quelque 80 000 habitants, majoritairement ruraux. Trois ans après, elle devient secrétaire générale, et c’est à ce titre qu’elle participe à la 4e Conférence de la femme qui se tient à Pékin, en 1995. A cette occasion, elle discute avec le président Alberto Fujimori. « Il s’est mis à me parler d’un programme sanitaire de planification familiale qu’il voulait lancer. J’ai dit : “D’accord, à condition que maris et femmes décident ensemble. - Oui, bien sûr”, a-t-il répondu. »

Quelques mois plus tard, vivement pressée par l’infirmière du village et sans avoir reçu d’informations détaillées, Hilaria se soumet à une opération du ventre dont elle a du mal à se remettre : « Ils t’insultent en te disant : “Tu veux mettre bas des petits comme les cochons ? Ton mari va se fâcher si tu ne fais rien !” Après, ils t’assurent que tu guériras tout de suite. C’est faux. La cicatrice guérit rapidement au-dehors, mais en dedans non, parce que nous faisons un travail très dur. » Elle n’est pas la seule à souffrir de séquelles. Une amie, une mère de famille vivant à Mollepata, lui avoue être « très affaiblie ». Elle aussi a subi une ligature des trompes.

C’est le temps où, de plusieurs communautés - Mollepata, Limatambo, Ancahuasi -, proviennent des nouvelles inquiétantes. Des señoras venues au dispensaire pour faire contrôler la santé de leurs enfants se voient enfermer, parfois à dix ou vingt. Sous prétexte de les vacciner, on les met en salle d’opération. On les anesthésie. Elles ressortent, une par une, sonnées. Plus tard, elles comprennent - choc terrible - qu’elles ont été stérilisées, qu’elles n’auront plus jamais d’enfants.

Avec d’autres, Mme Hilaria Supa décide de dénoncer publiquement ces cas, ce qui leur vaut d’être exclues de la direction de la Fédération paysanne. Des représailles manigancées selon elles par le médecin gynécologue Washington Ortiz - toujours au même poste aujourd’hui -, lequel pousse les patientes opérées à revenir sur leur plainte. Pourtant, le mouvement de protestation grandit. « Notre conseil, à l’échelle de la commune et de la région, a dénoncé la pratique des stérilisations forcées, rappelle M. Rosas Beltrán, maire de la ville d’Anta et dirigeant du Réseau de municipalités rurales du Pérou (Remurpe) [1]. Avec la Defensoria del pueblo [2] de Cuzco, nous avons organisé une résistance et une aide aux victimes. »

Le 8 septembre 2001, moins d’un an après que M. Alberto Fujimori se fut enfui au Japon et qu’il eut été destitué par le Parlement, le ministre de la santé, M. Luis Solari, constitue une commission spéciale sur les activités d’anticonception chirurgicale volontaire (AQV). Quatre personnalités sont chargées d’enquêter, dont la dirigeante paysanne Hilaria Supa Huamán.

Ce même mois, le Congrès désigne une commission parlementaire afin d’étudier les « irrégularités » commises dans le cadre du programme AQV, pendant le régime fujimoriste. A la tête de ce groupe, M. Hector Chávez Chuchón, député d’Unité populaire (UP, conservateur) et président de la Fédération des médecins de la région Ayacucho-Andahuaylas-Huancavelica.

En juillet 2002, les enquêteurs nommés par le ministère de la santé (Minsa) rendent public un « Rapport final » gros de 137 pages d’où il ressort que, entre 1995 et 2000, 331 600 femmes ont été stérilisées, tandis que 25 590 hommes subissaient une vasectomie. « Ces personnes ont été captées, souligne le rapport, soit à force de pressions, de chantages et de menaces, soit en se voyant offrir des aliments, sans qu’elles aient été dûment informées, ce qui les a empêchées de prendre leur décision en réelle connaissance de cause. »

Le tout a été réalisé au nom d’un « plan de santé publique », dont l’objectif véritable était de diminuer le nombre des naissances dans les secteurs les plus pauvres du Pérou. Autrement dit, pour l’essentiel, les populations indigènes des zones déshéritées : la sierra (montagne) andine, la selva (forêt) amazonienne, les bidonvilles entourant Lima.

Bien que beaucoup de documents officiels eussent été détruits, cinquante-six demeuraient qui établissaient les faits et désignaient les responsables. Au premier rang, l’ancien président de la République, M. Alberto Fujimori, tenu informé, mois par mois, du nombre d’interventions réalisées, notamment par les services des ex-ministres de la santé : MM. Eduardo Yong Motta (1994-1996), Marino Costa Bauer (1996-1999) et Alejandro Aguinaga (1999-2000).

A peine le rapport du ministère a-t-il paru que la polémique se déchaîne autour des chiffres (« aberrants », selon ceux qui reconnaissent l’existence de 200 à 300 cas où les choses se sont mal passées) et des buts poursuivis. M. Aguinaga défend avec vigueur un plan qui, selon lui, a permis à des centaines de milliers de couples d’éviter une grossesse non désirée ou un avortement, ainsi que de réduire « ostensiblement » - et pour cause ! - le taux de mortalité maternelle et infantile.

Dans le journal La Republica du 25 juillet 2002, M. Costa Bauer s’appuie sur une enquête effectuée par une agence américaine entre 1996 et 2000 pour affirmer que «  90 % des femmes en âge de procréer sont tout à fait satisfaites des méthodes de planification familiale dont elles ont bénéficié ». Mais dans la même page figure le témoignage d’une mère de famille, Mme Ligia Ríos. Celle-ci explique comment des membres de l’Institut péruvien de sécurité sociale (IPSS) l’ont harcelée jusqu’à ce qu’elle consente à se faire stériliser. Depuis, elle souffre de fièvre, de saignements, de douleurs abdominales, ce qui l’a obligée à cesser de travailler.

Après que le rapport final du Minsa eut été remis au Congrès, le 23 juillet 2002, les députés décident d’inculper M. Fujimori, ainsi que ses trois ex-ministres de la santé, pour « génocide » et « crimes contre l’humanité ». Un an plus tard, à la même date, la commission des droits humains du Congrès, présidée par la députée Dora Nuñez (FIM, Front indépendant moralisateur), reprend ces chefs d’accusation et sollicite une enquête, qui serait confiée au procureur général de la nation. La commission permanente du pouvoir législatif rejette cette perspective. De commission en commission, les débats s’enlisent...

Pendant ce temps, de Tokyo, où il réside depuis que le gouvernement lui a octroyé la nationalité japonaise, le mettant à l’abri d’une extradition, le principal accusé riposte : non, il n’a pas procédé à des stérilisations forcées. Au contraire, pour la première fois de leur histoire, les Péruviennes ont eu les moyens de choisir une maternité responsable !

Voilà pourtant des années que des chercheurs, qu’ils soient péruviens ou étrangers, se sont chargés d’établir la vérité [3]. Mandatée par le Comité d’Amérique latine pour la défense des droits de la femme (Cladem/Pérou), l’avocate et sociologue Giulia Tamayo a recueilli les témoignages d’une centaine de femmes de Lima, Cuzco, Loreto, Piura et San Martín. Publiées le 22 juin 1998 par El Commercio, le quotidien le plus important de la capitale, ses conclusions faisaient état de pratiques abusives, sans consentement préalable, de complications postopératoires, d’abus de toutes sortes. Des morts causées par les négligences, les conditions d’hygiène précaires, la préparation insuffisante du personnel, le mauvais état des patientes (tuberculose, dénutrition) ou même par une grossesse non décelée.

Un an plus tard, ces données sont rassemblées dans un livre percutant, associé à un document vidéo, Nada personal (Rien de personnel). Il contient une révélation dramatique : ce qui apparaissait au début, de la part du gouvernement, comme des « objectifs à atteindre » en matière de stérilisations s’est vite transformé en « quotas à remplir », de manière obligatoire, par chaque professionnel et chaque établissement de santé. De bonnes performances entraînent des récompenses. Les mauvaises, des châtiments. Nada personal se réfère à une politique d’Etat froidement établie et vaudra à son auteur menaces et intimidations.

Les autorités péruviennes alors en place n’ont jamais reconnu l’établissement de quotas chiffrés. Ce qui ne peut être nié, toutefois, c’est le nombre et surtout l’augmentation vertigineuse des interventions d’AQV : on passe de 81 762 ligatures de trompes en 1996 à 109 689 en 1997. Un pic. L’année suivante, c’est la chute libre : 25 995. En tout cas, au Pérou et ailleurs, le silence.

« Ville blanche » bâtie à 2 300 mètres d’altitude, dans les Andes occidentales, Arequipa la frondeuse, avec sa longue tradition de luttes sociales, a assumé une position contestataire face au fujimorisme. Ancien recteur de l’université, M. Juan Manuel Guillén a occupé la fonction de maire de la ville jusqu’en 2003. C’est lui qui a accompagné les vigoureuses protestations des Arequipeños obligeant l’actuel président, M. Alejandro Toledo, à renoncer à privatiser deux sociétés d’électricité. « Il existe à mes yeux une relation étroite entre la politique néolibérale imposée au Pérou par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, et le plan de planification familiale manigancé par Fujimori, soutient-il. En échange de crédits et d’une renégociation de la dette, le FMI a exigé les privatisations - y compris dans le secteur de la santé - et l’ouverture au capital étranger, mais aussi un contrôle de la croissance démographique. Les secteurs pauvres, voire très pauvres, potentiellement “dangereux”, sont visés. Cela a violé les droits individuels, les droits des familles, et plus largement les principes éthiques sur lesquels devrait reposer la société. »

Pourtant, comme il fut habilement présenté, ce fameux programme de santé reproductive et de planification familiale, le 28 juillet 1995 ! Désormais, l’Etat permettra aux familles à bas revenus et au faible niveau d’éducation d’avoir accès aux différentes méthodes de planification familiale, celles dont jouissent les classes aux revenus aisés, déclare alors notamment M. Fujimori, avant de conclure sur une note audacieuse : « Nous avons été et nous serons un gouvernement pragmatique sans tabous ni “vaches sacrées”. Les femmes péruviennes doivent être maîtresses de leur destin ! »

Qui financera ces projets ? Le Trésor public, pas tout seul bien sûr. L’Agence américaine pour le développement international (Usaid) sera la principale source d’assistance technique et financière, en apportant une contribution de 36 millions de dollars, sept fois plus importante que le second donateur, le Fonds de population des Nations unies (UNFPA). En fait, si l’Usaid reçoit le feu vert du Congrès américain à majorité républicaine et traditionnellement hostile aux programmes de contrôle des naissances, c’est que ses priorités se situent ailleurs à l’époque et se centrent sur les questions intérieures, notamment sur la lutte contre la politique du président William Clinton. On relève aussi l’apport d’environ 2 millions de dollars de la Nippon Zaidan (Fondation Japon) dont la présidente, Mme Ayako Sono, serait la principale protectrice de M. Alberto Fujimori à Tokyo.

Diverses organisations non gouvernementales (ONG), telles que l’américaine Pathfinder, reçoivent de l’argent, ainsi que l’organisation féministe péruvienne Manuela Ramos [4]. Elles qui, en compagnie des militantes de Flora Tristan, se sont battues pour la cause des femmes depuis les années 1970, ne cachent pas leur enthousiasme devant l’occasion tant attendue de battre en brèche les positions « rétrogrades » de l’Eglise catholique liée, pour certains de ses membres, à l’Opus Dei.

De fait, la hiérarchie de l’Eglise part immédiatement en guerre contre la décision de promouvoir le contrôle de la natalité par des voies « artificielles » et d’introduire dans l’enseignement des cours d’éducation sexuelle. Plus tard, quand elles furent averties des stérilisations forcées, les ONG féministes virent surtout un danger : les secteurs conservateurs allaient en tirer parti pour anéantir le programme de planification. Bien que certaines « erreurs » fussent condamnées au coup par coup, il fallait donc appuyer la stratégie gouvernementale encouragée par les grands organismes internationaux. Contradictions et ambiguïtés...

Malgré son auto-coup d’Etat du 5 avril 1992 - dissolution du Congrès et mise au pas du pouvoir judiciaire -, malgré le « Fujichoc » - application de mesures ultralibérales présentées comme un ajustement nécessaire -, M. Fujimori a été réélu en 1995 avec 64 % des voix, auréolé par la victoire sur le terrorisme du Sentier lumineux. « C’est alors qu’il commence à prendre des décisions radicales sur ce sujet tabou qu’est le contrôle de la natalité, commente M. Raul Wiener, politologue et coordinateur du mouvement d’opposition à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Bon mathématicien, Fujimori a la passion des chiffres. Réduire le nombre des naissances par tête de femme, afin de réduire la pauvreté, fait partie de la mathématique. Tout est bon pour réussir ce calcul, y compris les procédés les plus brutaux. »

Le 9 septembre 1995, M. Fujimori présente aux législateurs un projet de loi modifiant la « loi générale de la population », afin de permettre le recours à la stérilisation [5]. Ce même mois, le Congrès approuve un texte qui rend légitime l’emploi de cette méthode, au même titre que d’autres moyens contraceptifs : injections, pilules, diaphragmes, préservatifs, etc. Point important : la stérilisation sera gratuite. Un zèle frénétique se déploie, incluant la participation de tous les ministères - en tête, ceux de la promotion de la femme et du développement humain (Promudeh, récemment né) -, des forces armées et de la police.

Pour les médecins, engagés pour des périodes n’allant pas au-delà de trois mois, renouvelables, le choix de l’objection de conscience n’est plus autorisé. Des « festivals de ligatures des trompes » (sic) sont organisés, dans les campagnes et les pueblos jóvenes (bidonvilles). Une journée de jeux, danses, concerts, théâtre, marionnettes, feux d’artifice, sport, repas copieux, passage gratuit chez le dentiste et le coiffeur. Affiches illustrées, représentant les familles « modernes » (avec peu d’enfants) et les « arriérées » (dans leurs pattes, une marmaille grouillante). Pancartes où s’étalent des annonces en espagnol : « Gratis : ligature des trompes et vasectomie ». De fait, à la fin de la journée, les médecins venus des villes avaient accompli de la besogne. Mais, aux informations qu’ils donnaient et aux « lettres d’accord » qu’ils faisaient signer, qu’avaient pu comprendre des paysans parlant le quechua et des femmes pour la plupart analphabètes ?

« Les femmes médecins, les infirmières, les aides-soignantes bavardaient au dispensaire local avec les paysannes et gagnaient leur sympathie en leur offrant de l’huile, du blé, du sucre, du riz, raconte D. W., 35 ans, guide touristique sur le site de Machu Picchu, formé à l’université centrale de San Antonio Abad de Cuzco. Tout cela coïncidait avec la mise en œuvre par l’Etat de programmes d’assistance alimentaire et la réalisation de travaux d’infrastructure dans les coins les plus reculés. Vêtu d’un poncho, descendant d’un hélicoptère et filmé par les chaînes de télévision, Fujimori venait en personne inaugurer ses œuvres. Il était acclamé, adoré. On l’appelait le “Chino bueno”. »

Sans doute un tel contexte éclaire-t-il - en partie - la prudence dont ont fait preuve des journaux sérieux comme La Republica ou El Comercio. D’autant que, à l’extérieur, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne tarissait pas d’éloges devant les « succès » qu’enregistrait le Pérou dans le domaine de la planification familiale [6]. A l’intérieur, les accusations contre d’éventuels « abus » émanaient bien sûr de l’Eglise catholique : étaient-elles fiables et fondées ?

Il faut ainsi attendre le second semestre 1996 pour qu’une journaliste du quotidien El Comercio, Julia Maria Urrunaga, s’intéresse à ce qui se passe au fin fond des provinces. Elle a eu vent d’une triste histoire qui s’est déroulée à Tocache, une bourgade de la forêt amazonienne. Elle se rend sur place pour entendre comment une jeune mère de famille a été emportée. Après avoir été stérilisée à l’hôpital, on l’avait aussitôt renvoyée chez elle, en mototaxi. Vingt minutes à rouler sur un chemin de terre, secouée par les cahots. Une infection s’est déclarée et l’a tuée.

« Je me suis rendue dans sa maison, raconte Julia. J’ai rencontré des voisines, tremblantes de peur. Elles avaient subi la même opération et affrontaient la colère de leurs maris, qui n’avaient qu’une insulte dans la bouche : “Putas !” Sur ce, j’ai vu les deux gosses de cette femme morte. Ces enfants abandonnés ont fait la “une” du journal, et ce reportage a marqué la révélation de ce qui était caché. » Des syndicats, des groupes de femmes, des parlementaires de l’opposition, comme Mme Beatriz Merino (FIM), des catholiques, se sont mobilisés. Mais l’ensemble de la société, à très forte prédominance urbaine, ne s’est guère ému. « Aujourd’hui encore moins, avec les problèmes sociaux et la crise qu’affrontent les Péruviens. C’est le chacun pour soi, doublé d’un désenchantement profond à l’égard des dirigeants. »

A Cuzco, ce « musée vivant » de la civilisation inca perché à plus de 3 400 mètres dans la cordillère des Andes, le docteur Ramón Figueroa était, en 1995, chirurgien dans le secteur de la santé publique (salubrista). Il occupait encore, pour quelques mois, le poste de directeur de l’hôpital régional. A travers la Fédération des médecins, avec d’autres collègues, il va dénoncer les campagnes de stérilisation, dès 1996, en insistant sur leur caractère raciste. « Le climat était tendu. Affronter directement un gouvernement autoritaire et répressif, avec le tissu de corruption qu’il alimentait, nous valait de sérieuses menaces, déclare cet homme de gauche, qui milite au sein du Parti démocratique décentraliste (PDD). Nous étions désignés comme “agents de la subversion”. Finalement, peu à peu, cette politique inhumaine a été plus ou moins abandonnée par le gouvernement, mais sans aucune autocritique. »

D’origine aymara, âgé de 43 ans, M. Fernando Robles Callomanay est maire depuis deux ans d’Ilave, la deuxième ville en importance de la région de Puno. « Le gouvernement d’alors s’est livré à un véritable “nettoyage ethnique”, en s’attaquant à la race indigène et non aux Blancs et aux créoles, estime-t-il. Les conséquences affectent plusieurs aspects de la vie économique et sociale, en particulier la démographie. » Les naissances ont beaucoup diminué, des écoles et des collèges sont vides. Il va falloir regrouper des centres scolaires et d’autres vont disparaître faute d’effectifs. Par ailleurs, la majorité des campesinas (paysannes) qui ont subi cette opération souffrent de maux divers - maladies, dépressions. « Elles sont mal vues par leur entourage. Quant aux rares hommes ayant pratiqué une vasectomie, on les appelle “les châtrés”. »

Aux Etats-Unis, des réactions indignées - quoique tardives - se sont fait entendre, notamment après que le Population Research Institute (PRI) eut envoyé au Pérou son représentant, M. David Morrison, accompagné d’une équipe de cameramen. Réalisé fin janvier 1998, le reportage suscite suffisamment d’intérêt au Congrès américain pour que s’organisent des audiences publiques au cours desquelles des victimes viennent déposer. Dans le même temps, à Lima, la Defensoría del Pueblo se penche sur une série croissante de plaintes et d’accusations.

Tout cela pousse le Congrès américain à revoir l’aide destinée aux programmes de planification familiale. Le 22 octobre 1998 est adopté l’amendement Tiahrt [7] régulant l’utilisation des fonds de l’Usaid octroyés au Pérou, ainsi qu’à d’autres pays. Ou les bénéficiaires se plient à d’impérieuses conditions ou ils ne recevront plus d’aides. Louables avertissements quant au respect des droits humains... Mais, à la suite d’une seconde mission menée en décembre 1999 dans les provinces d’Ayacucho et de Huánuco, le même David Morrison démontre que les manœuvres de coercition, la mauvaise information, les menaces et les magouilles se poursuivent, avant de dénoncer : « Pourtant, l’Usaid n’a pas cessé d’envoyer de l’argent au gouvernement péruvien. Un financement devenu illégal [8]. »

Depuis, les normes réglementant les stérilisations ont été strictement revues et corrigées. Comme, d’ailleurs, toute la politique concernant le contrôle des naissances. Les courants réactionnaires se sont renforcés au sein de l’Eglise et influencent le cours de la vie politique. Numéro deux de Pérou possible, le parti du président, M. Alejandro Toledo, le député Luis Solari est un médecin diplômé de l’université San Marcos. Membre du département de défense de la vie de l’Assemblée épiscopale péruvienne, il se définit comme un « homme de foi ». Lorsqu’il est devenu ministre de la santé, en 2001, il a pris l’initiative de créer la commission spéciale qui publiera un an plus tard le spectaculaire « Rapport final » sur les stérilisations forcées.

« Ce faisant, il a réfuté les enquêtes antérieures - notamment celles qui plaçaient la liberté de la femme au centre du problème - et a imposé ses propres conceptions conservatrices, estime Mme Roxana Vásquez, avocate du Cladem/Pérou et directrice de l’ONG Etude pour la défense des droits de la femme (Demus). Car quel est notre souci principal ? Que les droits des femmes soient garantis ! Prenons l’exemple de l’avortement, interdit et passible de poursuites. Une femme de classe moyenne peut le faire sans risques. Celles qui meurent - plus de 350 000 par an - parce qu’elles ont eu recours aux aiguilles, ce sont les pauvres. M. Luis Solari et son successeur au ministère de la santé, M. Fernando Carbone, se sont opposés et s’opposent à l’usage de moyens contraceptifs. » S’il semble que la nouvelle ministre de la santé, Mme Pilar Elena Mazzeti, ait l’esprit plus ouvert, rien ne paraît acquis. De son côté, la Commission de vérité et réconciliation réclame de profonds changements. Elle a cherché à résumer et à analyser les causes de la violence politique au cours des vingt dernières années. Le conflit, selon son « Rapport final », publié le 28 août 2003, a révélé les « énormes fractures sociales qui ont existé et perdurent dans la société péruvienne », ainsi que « le lien entre situation de pauvreté et d’exclusion et probabilité d’être victime de la violence ». Les victimes sont essentiellement des paysans de langue quechua, vivant dans les départements les plus pauvres, des gens « insignifiants », dont le sort n’intéresse pas le reste du pays.

« Cette tragédie a bien des points d’analogie avec celle des femmes stérilisées de force, conclut M. Salomón Lerner Febres, recteur de l’Université catholique du Pérou et président de la CVR. Pourtant, de ces dernières, il n’est plus question. A mon sens, dans cette histoire affreuse, l’idéologie a tout brouillé. Les entêtements des féministes, la vive ardeur de l’Opus Dei à se saisir du dossier, l’impudence des responsables s’appuyant sur l’ignorance et l’indifférence générales. Dans mon université, nous allons fonder un institut des droits humains et de la démocratie. Et nous reprendrons le thème des stérilisations massives. »

Un crime qui aura finalement fait bien peu de bruit...

Notes :

[1Fondée à Lima en janvier 2000, cette organisation s’est renforcée en fusionnant deux ans plus tard avec le Réseau de municipalités alternatives du Pérou. Elle reçoit un appui d’agences de coopération technique internationale, notamment de France et de Grande-Bretagne.

[2Bureau du Défenseur du peuple

[3Lire l’étude de la Péruvienne Raquel Hurtado, consultante en santé publique, « Aplicación de la anticoncepción quirúrgica como política de población en el Perú y violaciones a los derechos humanos : un análisis desde la perspectiva de género », Lima, 2000. Lire également le livre écrit par la politologue et journaliste Maria-Christine Zauzich pour la commission allemande Justice et Paix. Publié en allemand en mars 2000 (éd. Kommission Justitia und Pax), il a été traduit et publié en espagnol : Perú : politica de población y derechos humanos. Campañas de esterilización 1996-1998, Medios & Enlaces, Lima, avril 2000.

[4On estime que l’ONG péruvienne Reprosalud Manuela Ramos a reçu de l’Usaid quelque 25 millions de dollars entre 1995 et 2000.

[5Promulguée en 1985, la loi de politique de la population avait interdit la stérilisation chirurgicale. Un conseil national de population était chargé de veiller au respect de cette loi. Il sera remplacé par le Promudeh.

[6Lors du séminaire international sur la réforme du secteur de la santé, tenu en février 1996, le discours inaugural du président Alberto Fujimori reçut la pleine approbation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS).

[7L’amendement porte le nom de son principal promoteur, M. Todd Tiahrt, membre républicain (Kansas) de la Chambre des représentants.

[8Lire « A pesar de abusos comprobables, la Usaid sigue financiando programas de planificaciòn familiar en Perù », par David Morrison, revue du Population Research Institute, Front Royal, Virginia, janvier-février 2000.

Source : Le Monde Diplomatique, mai 2004.

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