Le populisme radical, un sujet politique non identifié
par Adolfo Gilly
Article publié le 12 juin 2004

1. Le général James Hill, chef du Commandement Sud de l’armée des Etats Unis, dans un rapport présenté le 24 mars 2004 devant le Comité des Forces armées de la Chambre des Représentants des Etats Unis, outre les mentions obligées au terrorisme et au narcotrafic comme questions touchant à la "sécurité hémisphérique", ajoutait : "Ces menaces traditionnelles se complètent désormais d’une menace émergente principalement caractérisée comme un populisme radical, qui sape le processus démocratique en réduisant, au lieu de les développer, les droits individuels" [1].

Selon le chef du Commandement Sud, ce courant politique est incarné par "quelques dirigeants" qui, en Amérique Latine, "exploitent les profondes frustrations dues à l’échec des réformes démocratiques dans la fourniture des biens et services attendus. En exploitant ces frustrations, lesquelles vont de pair avec les frustrations causées par les inégalités sociales et économiques, les dirigeants sont en train de renforcer leurs positions radicales en alimentant le sentiment anti-états-unien". Il prit comme exemples le Venezuela, la Bolivie et Haïti, mais aussi fit état du questionnement sur la "validité des réformes néolibérales" exprimé dans le Consensus de Buenos Aires signé en octobre 2003 par les présidents du Brésil et de l’Argentine, Luiz Ignacio Lula da Silva et Nestor Kirchner, et dans lequel était mis l’accent sur "le respect aux pays pauvres".

Ce chef militaire, le plus puissant de la région, qui s’appuie sur le Pentagone dont il est un porte-parole, estime néanmoins que le "populisme en soi n’est pas une menace" : "La menace surgit quand il se radicalise par un dirigeant qui utilise de manière croissante sa position et l’appui d’une partie de la population pour transgresser graduellement les droits de tous les citoyens". Il ne s’agit pas tant d’une réapparition des mouvements populaires nationalistes postérieurs à la Seconde Guerre mondiale, lesquels étaient dénommés "populismes", mais plutôt d’une tendance nouvelle, surgie de la situation créée par les réformes structurelles néolibérales des deux dernières décennies dans le continent.

Le général Hill fait allusion, en fait, à un phénomène difficile à définir si l’on se reporte aux expériences de mouvements comme ceux conduits par Juan Peron en Argentine, le MNR en Bolivie, Jacobo Arbenz au Guatemala, Jango Goulart au Brésil, et qui a culminé à l’extrême avec Fidel Castro et Salvador Allende. Le recours réitéré contre eux fut, à une époque, les coups militaires ou les invasions sous le patronage du Département d’Etat de Washington et du Pentagone, dont le représentant et le porte-parole dans cette région est aujourd’hui le général James Hill.

Le seul qui ait survécu, entre autres raisons parce qu’il rompit les règles du jeu, transforma sa révolution nationale en révolution sociale, expropriant les vieilles classes sociales propriétaires de la terre et de l’argent, dissolvant leur armée, réorganisant la nation et affrontant directement le pouvoir impérial, est le mouvement cubain. Significativement, un trait commun de ces nouveaux sujets politiques que le général Hill identifie comme "populistes radicaux" est que dans la diversité de leurs politiques nationales tous maintiennent une relation proche avec Fidel Castro et son gouvernement : Lula, Kirchner, Chavez, Evo Morales, et d’autres encore comme Tabaré Vazquez. Je ne pense pas que ce détail, qui fait de Cuba un pont d’une époque à l’autre, échappe au général, bien qu’il ne lui convienne pas pour le moment de trop le mettre en évidence. De toute façon, ces deux grandes institutions du capital que sont le FMI et le Pentagone, garantes de la domination mondiale et de l’hégémonie des Etats-Unis (EUA), cherchent à redéfinir depuis leurs positions de pouvoir, leurs relations avec une nouvelle réalité qu’ont voit poindre en Amérique latine. Pour le général James Hill il s’agit d’une "menace émergente". Il convient donc de considérer cette situation depuis l’autre extrême et d’essayer de porter un regard à l’intérieur des réalités sociales génératrices de cette "menace".

2. Le néolibéralisme est, avant d’être un modèle économique comme on a l’habitude de le qualifier, un mode de domination à l’échelle mondiale et nationale issue de la restructuration globale et de l’expansion mondiale des relations capitalistes inaugurée au milieu des années 70, à la suite de la défaite des EUA au Vietnam.

Cette restructuration globale (appelée aussi globalisation) culmina dans les années 90 avec la grande ivresse des privatisations (c’est-à-dire le dépouillement et l’appropriation privée des biens communs des nations et de ses peuples) ; la flexibilisation du travail (à savoir l’affaiblissement ou la destruction des structures juridiques protectrices du travail) ; la dérégulation financière et commerciale (à savoir l’activité sans restriction et toute puissante du capital financier dans les relations entre capitaux et entre eux et les Etats, leurs législations et leurs finances publiques) ; l’incorporation de plein droit au marché capitaliste d’immenses réserves de forces de travail et des extensions territoriales illimitées de Russie, de Chine, d’Europe de l’Est et du Sud-est asiatique ; et les innovations scientifiques et technologiques qui, mises au service de la valorisation du capital, subordonnent à ce dernier les processus de la nature et l’utilisation sans loi ni contrôle des ressources naturelles (eaux, végétation, atmosphère, biodiversité, patrimoine génétique) qui depuis des temps immémoriaux étaient pensés et vécus comme habitat du genre humain, comme la partie externe, la condition d’existence et de reproduction naturelle de son existence corporelle et spirituelle en tant qu’espèce.

Le néolibéralisme, la dérégulation, signifie la destruction des protections juridiques, sociales et institutionnelles que les luttes et les efforts des travailleurs et de la société construisirent tout au long du XXe siècle ainsi qu’au travers des deux grandes guerres mondiales et des révolutions et mouvements coloniaux et sociaux. C’est l’expropriation et l’appropriation privée par les diverses compositions du capital d’un patrimoine commun protecteur hérité par les peuples, construit, augmenté et transmis aux générations successives sous la forme de services publics, d’institutions de santé et d’éducation publiques, d’espaces territoriaux protégés. Là se trouvaient les "économies" et les "placements" collectifs accumulés de génération en génération, dilapidés en Argentine, au Mexique, en Bolivie, au Brésil et dans d’autres pays du continent, surtout au cours de la décade des années 90 du siècle dernier, version fatidique et démultipliée de la Belle Epoque des oligarchies terriennes de la fin du XIXe et du début du XXe.

Formulée dans son expression la plus abstraite, l’expansion néolibérale du capital non sujette au contrôle ni aux lois peut se résumer comme un processus universel, global, de destruction de formations mineures de capital, de technologies devenues obsolètes et, surtout, de dévalorisation de la force de travail à l’échelle planétaire par l’incorporation de centaines et de centaines de millions de nouveaux êtres humains au marché capitaliste du travail et par la déqualification ou l’expulsion de ce même marché de beaucoup de millions d’autres, convertis en main d’oeuvre aussi obsolète et excédentaire que les machines elles aussi déplacées. La compétition sans loi ni régulation au sein du marché global, mondial, de la force de travail salariée et sa consécutive dévalorisation globale en relation avec la masse des marchandises produites, sera alors l’ultime signification de la dérégulation néolibérale. [2]

3. Mais les lois et institutions qui dans chaque nation régulaient les relations entre capital et travail et entre les différents capitaux impliquaient aussi un mode de régulation des relations politiques de commande et d’obéissance, une forme de la domination et la subordination légitimée par les lois et les coutumes de chaque communauté nationale et étatique. Elles signifiaient, en d’autres termes, la construction dans la société d’une hégémonie des classes dirigeantes sur les classes populaires ou subalternes élaborée au cours de l’histoire récente au travers de conflits, d’accords, de résistances, de pactes, d’organisations.

Le néolibéralisme dans les pays d’Amérique latine fonde sa domination sur une société d’individus atomisés. Il veut, non pas des interlocuteurs, mais des vendeurs solitaires de leur force de travail individuelle et des citoyens définis comme consommateurs de marchandises et non comme titulaires des droits.

Le néolibéralisme détruit ainsi les fondements de l’ancienne hégémonie. Mais pour parvenir à ses fins, il détruit par-là même la légitimité que cette forme de gouvernement et de domination avait établie. Le néolibéralisme en vient à construire une nouvelle domination qui remplace les interlocuteurs organisés par des spectateurs médiatiques et des électeurs solitaires. Mais cette voie ne lui permet pas de conquérir une nouvelle légitimité auprès des populations appauvries, au chômage et déracinées, qu’il engendre. Il impose son ordre par la triple coercition de la force, de la nécessité et de la faim, mais il ne parvient pas à susciter le consentement des gouvernés.

Les régimes politiques néolibéraux créent un équivalent de ce que l’historien Ranajit Guha a rencontré dans le régime colonial britannique en Inde : une domination sans hégémonie. [3]

Il s’agit d’une mutation que la sociologue Maristella Svampa illustre en Argentine par la métaphore de "la place vide", la vacance de l’ancien lieu de rencontre symbolique entre la conduite politique de l’Etat protecteur et "le peuple", le lieu géométrique du populisme nationaliste d’autrefois. [4]

En ce début de XXIème siècle, les places commencent à se remplir. Mais ce sont d’autres protagonistes, d’autres sujets sociaux et politiques encore en formation, d’autres dimensions de la colère et de la rage qui sont convoqués : la marche indigène de l’EZLN sur la ville de Mexico en mars 2001, les places argentines du "qu’ils s’en aillent tous" qui renversèrent le président De la Rua en décembre 2001, la population indigène insurgée d’El Alto et de l’Altiplano qui prit La Paz et chassa Sanchez de Lozada en octobre 2003. Ces multitudes avaient leurs symboles et leurs raisons propres, mais aucun conducteur pour aller à leur recherche.

4. Le régime néolibéral, comme on le sait, a créé une nouvelle masse de dépossédés, de déplacés, d’informels, d’hommes et de femmes sans travail stable ou qui ne l’ont jamais obtenu, sans qualification sur le nouveau marché du travail, d’enfants arrachés au cycle éducatif et lancés dans le travail infantile, dans la mendicité ou les trafics illégaux, migrants, déracinés, précaires, marchands ambulants, cartoneros (hommes, femmes et enfants, individus ou familles entières, qui font les poubelles des grandes villes, à Buenos Aires ou ailleurs, N.d.T.), pepenadores (au Mexique, chiffonniers informels travaillant en famille à la récupération-recyclage dans les décharges publiques, N.d.T.). Un processus de mélange et de fermentation permanente et brutal de la force de travail et des classes subalternes prend place dans les territoires et espaces nouveaux de vie situés en marge des processus productifs et des centres urbains ; et au sein d’une population d’êtres humains qui portent en eux l’héritage immatériel des vieux savoirs et de leurs histoires et expériences condensées et mythifiées dans leurs récits.

C’est une population qui s’adapte à la nouvelle réalité du chômage, de l’absence de protection, de la précarité et de la faim ; il en sort, non la passivité ou la solitude des individus, mais un mélange insolite de transmis, de perdu et de vécu, avec de nouvelles formes d’auto-activité et d’organisation dont le siège principal est aujourd’hui le territoire et non la production : comités de voisinage à El Alto de La Paz, piqueteros (chômeurs, précaires, qui bloquent les routes, N.d.T.), et organisations communautaires en Argentine, assemblées de bon gouvernement au Chiapas, Mouvement des sans terre au Brésil.
Ainsi sont visibles, en Bolivie et au Mexique, l’héritage de la communauté indigène et des expériences d’organisation paysannes et minières, en Argentine les savoirs organisationnels des piqueteros et piqueteras, des assemblées communautaires et des usines occupées, dont l’origine remonte aux formes séculaires de l’action directe du syndicalisme révolutionnaire et à la forme plus récente du syndicalisme des délégués de section, des commissions internes et des assemblées ouvrières du premier péronisme et de la période chaude des grèves générales de la fin des années 60 et début des années 70 du XXe siècle.

Le regard du chercheur et de l’historien, au-delà de la chronique immédiate, ne peut manquer de constater la réapparition et la présence extraordinairement diffuse de ces expériences dans les nouveaux mouvements, y compris chez les participants qui du fait de leur jeunesse ne les ont pas vécues mais les ont reçues en tant que patrimoine culturel des classes subalternes. [5]

5. Ces mouvements s’approprient les espaces de liberté d’action ouverts par le démantèlement des contrôles corporatifs du "populisme classique" (pour l’appeler ainsi) et par les "règles du jeu" du néolibéralisme, qui invoque la démocratie représentative comme la norme, respecte formellement les droits politiques des citoyens et les droits politiques des individus. L’usage politique des forces répressives contre les mouvements populaires, quoique jamais abandonné, est devenu "illégitime" selon ces règles.

Cette illégitimité n’est pas un fait mineur, mais un espace réel ouvert aux nouveaux archétypes du "permis" installé dans l’imaginaire collectif. Il est nécessaire d’avoir présent à l’esprit comment ces forces politiques et militaires furent affrontées physiquement et acculées à reculer face aux mobilisations de décembre 2001 en Argentine et de février et octobre 2003 en Bolivie, bien qu’il en ait coûté des dizaines de morts dans le premier cas et plus d’une centaine dans l’autre, et que les deux présidents qui tentèrent de rester au pouvoir par la force militaire et l’état de siège durent se démettre et s’en aller. Mais ces espaces de liberté d’action existent et se maintiennent surtout parce que les classes populaires et subalternes s’en sont emparés comme des lieux d’auto-organisation.

C’est dans des moments comme ceux-là quand l’espace de la politique presque toujours invisible des subalternes-cette politique élémentaire et dense qui se passe dans le quartier, dans la communauté, dans les lieux de production, dans les villages, et qui dans les textes canoniques ne mérite pas l’honneur d’être considérée "politique" mais vie quotidienne, commentaire, commérage, rumeur ou conflit local-dispute la visibilité, les premiers plans et les espaces publics à la politique institutionnelle de la démocratie représentative, à la chambre des législateurs, présidents, juges, dirigeants, patrons de télévision, "formateurs d’opinion" et autres acteurs habituels du théâtre visible de la politique dominante.

Les places pleines sans dirigeants stables et reconnus sont encore, à l’heure actuelle, un soulèvement des espaces autonomes et des discours cachés de la politique des subalternes contre le monopole exclusif de l’idée de politique par les très diversifiés acteurs qui conçoivent cette activité non comme une relation habituelle entre êtres humains mais comme une profession de spécialistes.

Des moments comme ceux-là sont, en même temps, porteurs de processus constitutifs de nouvelles légitimités en formation. Les programmes et les organisations flottent comme des bateaux sur une mer agitée, remuée par des courants opposés et pas enregistrés dans les cartographies existantes. C’est un état de choses qui n’a pas encore de représentation accomplie et identifiée dans le domaine de la politique publique de la république, une situation de croisement entre la déstructuration causée par le néolibéralisme et le soulèvement social contre lui, c’est ce que le général Hill qualifie dans son langage d’ "explosion des frustrations profondes".

6. Le néolibéralisme est une proposition de société qui remplace les sécurités des institutions et des législations protectrices, y compris l’institution politique républicaine, par les insécurités, les hasards et les mirages du marché autogéré. C’est aussi, également, une société de l’incertitude et de la peur : peur des subalternes d’aujourd’hui du chômage, de la table vide, de la détresse des enfants, des anciens et des adultes ; peur des classes propriétaires enfermées dans leurs quartiers préservés du vol, de la perte de leurs biens et de leurs vies, et haine des classes subalternes criminalisées et vues une fois de plus comme des "classes dangereuses" comme des "terroristes", comme des monstres du mal.

En Amérique latine le néolibéralisme a broyé ou déplacé dans des lieux secondaires, la bourgeoisie industrielle de la seconde après-guerre, les "industrialisateurs", ses représentants et intermédiaires programmatiques et politiques, des spécialistes de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine créée par l’Onu en 1948, d’inspiration principalement keynésienne, N.d.T.) aux nationalistes populaires ; et en même temps, il a recyclé les plus solides de ces capitaux industriels, côte à côte avec les propriétés des anciennes classes terriennes rentières, sous la conduite du capital financier, par vocation transnationale tout en étant par destination et nécessité amarré à la protection et au refuge de l’Etat national néolibéral.

Les mouvements des subalternes, organisés sur le territoire (routes coupées, travail communautaire, comités de voisins, assemblées de quartiers) ne cherchent pas pour l’heure comme interlocuteur ces patrons d’industrie, l’ancien patronat industriel et commercial de l’époque du plein emploi. Ils interpellent directement l’Etat et ne lui demandent aide et assistance pour le chômeur que sous la forme d’appui familial et individuel à des activités productives, aussi précaires ou minuscules soient-elles, afin de permettre à la figure active du travailleur et à sa subjectivité de ne pas glisser dans la situation passive du sans emploi. Cette interpellation directe de l’Etat, et non des propriétaires, dans la guerre de l’eau et du gaz en Bolivie, dans les mouvements piqueteros en Argentine, dans le Mouvement des sans terre au Brésil, dans le mouvement zapatiste au Chiapas, présente une capacité de généralisation qui la propulse irrésistiblement sur le terrain de la politique nationale comme champ d’action et de définition de la politique des subalternes.

Désarticulées et délégitimées, les précédentes représentations politiques apparaissent comme des représentations transitoires, pas consolidées, qui ne se constituent pas au travers des institutions électorales et des partis politiques reconnus, mais qui se reflètent bien dans les modes pratiques, changeants et imprévisibles de l’usage du vote aux élections, considérées beaucoup plus comme des occasions pour influer dans la situation immédiate (en votant ou en s’abstenant) que comme des processus d’accumulation de forces politiques traditionnelles : conservatrices, libérales, socialistes.

Alors sont apparus ceux qu’on qualifie aujourd’hui de "populistes radicaux" : Chavez, Kirchner, Evo Morales, Felipe Quispe, Tabaré Vasquez, et même Lula lui-même qui est entouré et courtisé mais sur qui on ne peut compter. C’est un essai de classification provisoire d’objets et de sujets politiques qui ne sont pas encore bien identifiés ni situés par rapport aux paramètres antérieurs. Il s’agit de mouvements, de représentants et de dirigeants dont l’identité et la durabilité sont encore en formation, comme le sont les forces sociales sur lesquelles ils s’appuient ou cherchent à le faire.

7. Dans une situation marquée par l’indétermination et la turbulence, le terrain du symbolique acquiert une importance démesurée à l’heure des premières définitions provisoires pour ceux d’en-haut et pour ceux d’en-bas : les relations avec Cuba, les critiques du FMI et des EUA, les photographies dans les aéroports brésiliens des visiteurs étasuniens, le refus de l’inspection des usines d’uranium, le décrochage des portraits des chefs répressifs et la transformation de l’ESMA en Musée de la Mémoire (Argentine), les purges drastiques de dirigeants des corps policiers.

Toutes ces mesures n’altèrent pas la relation substantielle de dépendance et de soumission au FMI et à ses diktats. Mais elles s’inscrivent comme une tentative précoce et provisoire de construction d’une éventuelle nouvelle hégémonie dont les éléments et équilibres ne sont pas bien précisés ni ne pourront l’être sans le passage par la preuve pratique des processus et des conflits dans les sociétés. Cependant, la dimension symbolique conserve son importance initiale : elle organise les sentiments et les pensées, empêche les retours du passé, dispute le terrain à la télévision et aux médias contrôlés dans la quasi-totalité de leurs espaces et thématiques par les communicants et les politiques de la banalité dominante et par les intérêts ultimes de la finance.

Ces conflits et définitions finiront forcément par entrer dans le domaine de la pratique. Dès lors ils en viendront à poser et devront résoudre, d’une manière ou d’une autre, les dures questions de la réalité : le sort des ressources naturelles, pétrole et sources d’énergie notamment ; le sort des biens communs et des services publics privatisés, bradés et démantelés dans les années 90 ; le sort de la rente foncière et de la réforme agraire. Ils devront mettre en pratique les formes d’organisation de la société et de rapport aux pouvoirs étatiques. Il leur faudra résoudre la question désormais incontournable de l’amplification et de la consolidation des droits de citoyenneté, de leur attribution et de leurs garanties, incluant le droit à l’existence et à une rente basique citoyenne comme forme de constitution de la république après le dépouillement universel porté à son comble par la domination néolibérale. Ils devront aussi redéfinir les cadres et les contenus de la négociation avec le capital global et ses institutions : FMI et Banque Mondiale ; avec les configurations de l’investissement et du commerce régionaux : ALCA, Traité de libre échange (TLC) et Mercosur ; avec le pouvoir global et son institution directrice, le gouvernement des EUA et le Pentagone ; et aussi promouvoir une nouvelle définition de la souveraineté et de la régulation par la république de son propre territoire.

Tout cela s’inscrit dans un turbulent processus de définition, sujet aux limites non flexibles d’un cycle économique mondial en phase récessive. Mais on ne peut décrire la confusion initiale des subalternes devant l’agression néolibérale, quand ils ont vu s’évanouir et se détruire les réseaux de protection tissés dans les dures luttes précédentes, quand ils ont essayé dans un premier temps de les réparer ou de les récupérer. A moins que subsiste une nostalgie idéalisée de ce passé, ils cherchent autre chose : de nouveaux droits, des garanties et protections, de nouvelles libertés mûries dans l’amère traversée du néolibéralisme, de nouvelles insertions de leurs savoirs et capacités dans l’économie et la société changeantes.

Cette traversée est arrivée à son terme. Ce qui se vit, selon toute probabilité, c’est un interrègne dans lequel, comme toujours, les subalternes mettent en jeu leurs corps et leurs vies pour reconquérir et étendre les territoires, patrimoines matériels et symboliques, les droits pour tous.

Dans cet interrègne apparaissent ce qu’on a dénommé des objets et des sujets politiques non identifiés, la "menace émergente du populisme radical", selon la définition du général sociologue. Mais cette présence que ce dernier voit comme une menace matérialisée par les dirigeants, est bien plus l’actualité de l’irruption des subalternes, de leurs façons de faire de la politique et de s’organiser, de leurs imaginaires et subjectivités, de leurs demandes et de leurs organisations transitoires ou permanentes, et de leurs soulèvements, qui remplissent les places, les quartiers, les routes, les villages et les territoires, de l’extérieur à l’intérieur et depuis le bas jusqu’en haut.

Pour clore mon propos je reproduis ce paragraphe de Charles Tilly qui ouvre la brève et importante étude de Javier Auyero sur la nouvelle protestation en Argentine : [6]

"Nous devons savoir qu’une nouvelle ère a commencé non pas quand une nouvelle élite prend le pouvoir ou avec une nouvelle constitution, mais quand les gens ordinaires commencent à utiliser de nouvelles formes de réclamation de leurs intérêts".

Notes :

[1Jim Cason y David Brooks, "Descubre el Pentágono una nueva amenaza en América Latina : el populismo radical", La Jornada, México, 29 mars 2004. En français : http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=905

[2Dans un dialogue entre Jean-Marie Vincent et André Gorz (publié dans Variations, Editions Syllepse, Paris, 2001, N°1, pp. 9-18, Gorz dit : "La population active mondiale est actuellement de 2 550 millions de personnes, dont entre 600 et 800 millions sont sans emploi. En 2025, elle sera de 3 700 millions (selon la Banque Mondiale). Il me paraît improbable que dans ces conditions la proportion de salariés puisse augmenter et probable que l’ "économie populaire", appelée informelle, se développe selon des formes qui s’avéreront surprenantes".

[3Ranajit Guha, Dominance without hegemony-History and power in Colonial India, Harvard University Press, Cambridge, 1997.

[4Maristella Svampa et Sebastian Pereyra, Entre la ruta y el barrio-La experiencia de las organizaciones piqueteras (Entre la route et le quartier-L’expérience des organisations piqueteras), Editorial Biblio, Buenos Aires, 2003, p. 202. Voir aussi Maristella Svampa, Las dimensiones de las nuevas protestas sociales, dans El Rodaballo, Buenos Aires, n° 14, hiver 2002, pp. 26-33.

[5La mémoire subalterne, condensée dans ces récits, se souvient et transmet qu’un objet focalisé de la répression de l’ultime et plus brutale dictature militaire (1976-1983) était les commissions internes et les délégués dans les usines. Le 6 avril 2004 Eduardo Fachal, ex-délégué de la commission interne de Mercedes Benz Argentine rappela à un groupe d’actionnaires allemand critique de la politique de l’entreprise comment les directeurs de la filiale argentine avaient remis à la dictature militaire les noms des délégués et activistes syndicaux qu’ils voulaient éliminer. Quinze d’entre eux furent enlevés par l’armée et disparurent.

[6Charles Tilly, The contentious french (1986), cité par Javier Auyero, La protesta-Relatos de la beligerancia popular en la Argentina democratica (La protestation-Récits des luttes populaires dans l’Argentine démocratique), Libros del Rojas, Buenos Aires, 2002, p. 11.

Source : Le Monde Diplomatique / El Diplo, Buenos Aires, juin 2004.

Traduction : Gérald Jugant.

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