La doctrine Reagan : la fin d’un cycle ?
par Carlos Fazio
Article publié le 15 juin 2004

Ronald Wilson Reagan, l’homme qui, a-t-on dit, étancha sa soif de culture dans le Reader’s Digest, mais qui accéda à la présidence des États-Unis en 1981 comme l’étendard de forces aussi virulentes et réactionnaires que la dénommée Majorité morale et la Nouvelle droite, vient de mourir. On ne se rappellera sans doute pas l’ex-acteur d’Hollywood pour ses 54 films. Ni pour le style qu’il imprima à sa gestion à la Maison blanche, subordonné aux riches capitaines de la communauté des grandes entreprises. « Gouverner les Etats-Unis, c’est comme diriger la General Motors », expliquait, quelques semaines après la victoire, l’un des amis intimes de Reagan, l’ex président millionnaire du Diner’s Club, Alfred Bloomingdale. « C’est deux fois la taille de General Motors, trois fois General Motors (...), mais c’est General Motors. Et c’est de là que nous venons. »

Le grand mérite de Reagan, en fonction, bien sûr, des intérêts de l’empire, est qu’il initia la restauration d’un consensus rénové de sécurité nationale et de politique extérieure bipartite qui, s’il reçut une forte influence néo-conservatrice, la transcenda au sein d’une nouvelle synthèse émergente : le consensus stratégique post-reaganien, qui inspira les administrations de Bush père et de Clinton, et dont les échos parviennent jusqu’à aujourd’hui, sous le mandat de Bush fils ; un nouveau consensus qui combina l’expansionnisme idéologique à un interventionnisme militaire unilatéral revitalisé, qui eut pour supports matériels en Amérique latine l’anti-terrorisme, le contre-insurrection et la contre-révolution.

Durant l’administration Reagan, la Nouvelle droite chrétienne, qui engloba des expressions religieuses hétérogènes comme le dénommé fondamentalisme évangélique, incarné par des groupes comme Majorité morale, mais aussi des secteurs de la droite catholique traditionnelle, du type de Pro-vie et de l’Ordre militaire souverain de Malte, et des mouvements de rénovation comme le mouvement charismatique, qui partagèrent une matrice intégriste (un conservatisme de masses de caractère religieux qui exacerba le nationalisme et la conviction que les États-Unis sont une nation élue par Dieu, pour justifier l’expansionnisme impérial et l’exportation du capitalisme de libre entreprise) ou des institutions aux prétentions académiques comme la Fondation Heritage, l’Institut sur la religion et la démocratie (IRD), l’American Enterprise Institute, jusqu’à celles au prestige reconnu comme le Centre d’études stratégiques et internationales de l’université de Georgetown, devinrent des forces offensives qui se proposaient d’éliminer toute trace de la faiblesse dans la conduite de la politique extérieure attribuée à l’administration de James Carter.

On parlait du roll-back, c’est-à-dire le retour à la situation antérieure aux défaites supposées face à l’« ennemi » : celles contre l’Union soviétique et le camp socialiste, comme celles prétendument subies dans l’immédiate « arrière-cour » de l’Amérique centrale et des Caraïbes. Ancrée dans le Document de Santa Fe, la dénommée « doctrine Reagan » chercha à recomposer par la voie géopolitique l’hégémonie mondiale états-unienne affaiblie, sur la base d’un projet non partagé de supériorité absolue, à partir d’une position de force. La confrontation avec l’Union soviétique occupa le centre de la politique internationale. L’interventionnisme militaire fut rétabli, encore une fois, comme un élément crucial du pouvoir politique des États-Unis à l’échelle mondiale. On développa un globalisme géostratégique marqué par l’unilatéralisme (on subordonna les approches multilatéralistes, centrées sur l’accord et la négociation), et on définit l’ « intérêt » de la superpuissance d’une manière autonome. L’invasion de La Grenade et la politique centraméricaine de Reagan en donnèrent clairement l’exemple.

Il fit sienne, de plus, une politique de conspiration. Durant son mandat, les opérations secrètes se renforcèrent notablement et, par conséquent, le rôle croissant de la communauté des renseignements dans la définition de la politique extérieure sous la conduite d’un Conseil national de la sécurité renforcé se consolida. Des réseaux et des guerres secrètes se développèrent, comme celle livrée contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Ces réseaux s’occupaient en priorité de la provision de fonds, de l’entraînement, de l’approvisionnement en armes et en équipements, du sabotage, de groupes comme la contra nicaraguayenne, que la propagande reaganienne appela « combattants de la liberté ».

Mais Reagan cautionna aussi les opérations d’espionnage et de contre-espionnage, dans un mépris avoué de la légalité, des normes et des limites imposées par le droit national et international. L’idée dominante fut que la fin justifie les moyens. L’illégalité fut légitimée en recourant à l’ « intérêt » et la « sécurité » nationale des États-Unis. Cette légitimation fut mise en évidence, par exemple, par le témoignage du colonel Oliver North dans les auditions qui, dans l’affaire Iran-contras, furent réalisées au Congrès en 1987. Un autre cas retentissant de violation de la loi fut donné par le Manuel d’opérations psychologiques dans la guerre de guérillas que la Central Intelligence Agency (CIA) a élaboré en 1983 pour la contre-révolution nicaraguayenne. À quoi il faudrait ajouter l’agression par voie aérienne, vía Radio et TV Martí, dirigée contre Cuba, en violation ouverte des lois internationales en la matière. C’est Reagan qui instruisit la création de la Fondation nationale cubano-américaine, laquelle réunit les groupes terroristes et annexionnistes de l’exil anti-castriste de Miami.

La politique de conspiration, qui, à maints égards, nourrit l’activité de l’actuelle administration Bush, mena à un renforcement remarquable du dénommé « gouvernement parallèle » ou « invisible », qui repose sur un système de prise de décisions et sur un ensemble de structures et d’opérations, marqués par le secret, la primauté des actions secrètes et des guerres clandestines, la prééminence de la communauté militaire et du renseignement, et l’effort pour réduire ou tromper la surveillance du Congrès. Le « gouvernement invisible » ou la « présidence impériale » apparut vers 1945, grâce à la formation d’un consensus bipartite de guerre froide, mais il entra en crise dans la période qui suivit l’échec des États-Unis au Vietnam, quand fut approuvé un ensemble de normes qui entraînèrent un plus grand contrôle de l’Exécutif par le Congrès (l’Acte des pouvoirs de guerre et une série de lois pour surveiller les activités de renseignement).

Ce « gouvernement parallèle » fit un retour en force durant l’administration Reagan, en accord avec les recommandations des conservateurs radicaux (la Fondation Heritage, le Centre Hoover de l’Université de Stanford, l’IRD et d’autres), et à travers sa combinaison avec des formes renouvelées d’interventionnisme militaire, basé sur les Forces de déploiement rapide et la guerre dite de basse intensité (GBI), une adaptation de la contre-insurrection classique aux défis non conventionnels, de guerre irrégulière, de cette époque précise, au moyen de l’action civique, de l’ « aide humanitaire » et de la guerre psychologique, qui essaie d’éviter l’intervention directe et coûte peu en vies de soldats étasuniens. La nouvelle doctrine militaire cherchait à éviter l’action graduelle et l’embourbement qui menèrent à la défaite des États-Unis dans le sud-est asiatique. C’est-à-dire qu’ils essayaient de surmonter le fameux syndrome du Vietnam, qui fait allusion à un désaveu de l’opinion publique états-unienne opposée à l’intervention militaire directe du Pentagone dans l’espace international ; syndrome qui s’était transformé en véritable obsession conservatrice et que la Doctrine Reagan promettait d’éclipser.

De nombreux éléments de cette matrice géopolitique de conspiration furent assumés par Clinton et renforcés par Bush fils dans ses nouvelles croisades guerrières de l’après 11 septembre. Mais on se trouve aujourd’hui devant ce paradoxe que la mort de Reagan coïncide avec ce qui apparaît comme un embourbement des États-Unis en Irak, devant la lutte de libération nationale que mènent les patriotes de la résistance irakienne face à l’occupation étrangère, avec des coûts quotidiens en vies de soldats états-uniens. Et qui peut être révélé publiquement, via les contrôles, timides pour l’instant, que le Congrès essaie d’exercer sur la communauté du renseignement, sur la CIA en particulier, dont le directeur, George Tenet, pourrait être le bouc-émissaire de la crise, et aussi avec des effets directs, de pronostic réservé, sur la bureaucratie civico-patronale qui contrôle le Pentagone. Tout cela, pendant une année électorale.

Source : La Jornada, mardi 8 juin 2004

Traduction : Hapifil (hapifil@yahoo.fr), pour RISAL.

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