Le gouvernement Lula, les élections et la violence rurale
par Gilberto Ferreira da Costa , Susana Bleil
Article publié le 30 juin 2004

Lula va bientôt faire face au jugement des urnes. Quelque 118 millions d’électeurs distribués dans 26 états de la fédération et du District fédéral vont élire les « prefeitos » [1], les « vice-prefeitos » et les plus de 50 mille « vereadores » [2] dans 5.506 municipalités et dans le District fédéral. Ces élections, dont le premier tour aura lieu le dimanche 3 octobre et le deuxième le dimanche 31 octobre 2004, sont plus que de simples élections municipales. Elles représentent un test concernant la performance de ce gouvernement. Le résultat de ces élections aura une influence sur le jeu de la succession ou de la réélection du prochain président de la République fédérale du Brésil. Ceci est encore plus vrai lorsqu’il s’agit des grandes villes comme São Paulo, avec plus de 12 millions d’habitants ou Porto Alegre, symbole de la façon de gouverner du Parti des Travailleurs et depuis quelques années lieu de « pèlerinage » des altermondialistes du monde entier.

Pour gagner ces élections, le gouvernement et ses alliés doivent présenter un bilan positif du travail réalisé par Lula et son équipe ministérielle. Lula doit montrer qu’il fait ce qu’il dit et qu’il dit ce qu’il fait et en même temps dissocier l’image du gouvernement des difficultés grandissantes sur le terrain : le chômage en hausse, la pauvreté grandissante, la violence incontrôlable et la corruption qui se répand encouragée par l’impunité et vice-versa. Puis, il faut tenir compte des opposants. À droite, il y a par exemple Paulo Maluf et au centre, le PSDB, Parti de la Social Démocratie brésilienne, lié à l’ancien président Fernando Henrique Cardoso. À gauche, ceux qui sont issus des rangs du Parti des Travailleurs comme Heloísa Helena et Luciana Genro ; cette dernière est la fille de l’actuel ministre de l’Éducation Tarso Genro. Elles ont été expulsées récemment du PT pour avoir rompu avec sa stratégie d’alliances. Sous le leadership de Heloisa Helena et soutenues entre autres, par le sociologue Chico de Oliveira et le philosophe Paulo Arantes, elles ont commencé la procédure [3] pour l’obtention du registre définitif d’un nouveau parti politique, le P-SOL, Partido do Socialismo e da Liberdade, Parti du Socialisme et de la Liberté. Puis il faut tenir compte des médias. Il est peu probable qu’ils vont regarder la dispute de loin. Mais, pour l’instant, les médias gardent le silence sur la performance de la politique économique de Lula. Tiens...

Une politique « d’endettement durable »

Vraisemblablement ce silence signifie l’accord des élites avec cette politique. Une politique de convivialité et d’harmonie entre l’Etat et ses créanciers, internes et externes. Plâtré par le statu quo dans les relations avec le FMI et le paiement de la dette, Lula opte pour le maintien d’un surplus budgétaire primaire, le contrôle de l’inflation, l’impulsion des exportations agricoles et le maintien des taux d’intérêts élevés afin d’attirer les investissements en dépit de l’endettement croissant. Il préfère l’équilibre budgétaire de l’Etat malgré le manque d’investissement dans les programmes sociaux, l’absence de réforme agraire digne de ce nom et la conséquente augmentation du chômage et de la pauvreté. Une politique « d’endettement durable » selon certains analystes pourtant relativement proches du gouvernement.

Mais Lula est prisonnier du besoin d’avoir une majorité suffisante au parlement [4], sans quoi il deviendrait une « Reine d’Angleterre » pour reprendre l’image qu’utilisent les Brésiliens lorsqu’ils veulent désigner quelqu’un qui est au pouvoir mais qui n’a pas le pouvoir.

À l’intérieur du gouvernement de Lula, les lobbies, qui y participent, se disputent et négocient. Voici un exemple : la démarcation des terres de la réserve indigène de Serra da Raposa. Le fait que certaines communautés puissent, par force de loi, obtenir enfin la démarcation de leurs réserves est une bonne nouvelle mais...pas pour les producteurs de soja, les compagnies d’extraction de minéraux, les trafiquants de bois et les politiciens de ces régions liés à ces activités et nourris de préjugés racistes contre les indigènes. Certains producteurs de soja de l’Amazonie se sont récemment affiliés au Parti des Travailleurs. Telle est l’origine de l’opposition surprenante du gouvernement Lula à la démarcation continue de cette réserve. Des informations inquiétantes circulent sur la militarisation des terres indigènes et il est surprenant qu’un parlementaire du PT de Rio de Janeiro puisse évoquer la défense de la souveraineté nationale pour s’opposer à la démarcation continue de la réserve, comme si les indiens brésiliens, n’étaient pas des Brésiliens.

Mais Lula ne peut pas tout changer en quelques années. Le manifeste de São Gabriel qui a été distribué à la population le 17 juin 2003, (voir encadré) en est un exemple. Ce manifeste était une réponse des grands propriétaires terriens à la “Marche contre les latifundia” entreprise par un millier de paysans sans terre afin de soutenir l’expropriation de 13,2 mille hectares dans la commune de São Gabriel dans l’Etat de Rio Grande do Sul. Le propriétaire, Alfredo Southall, doit quelques R$ 21 millions [5] au gouvernement brésilien. En effet, après la visite de l’Institut national de Colonisation et de Réforme agraire, l’INCRA, les cinq « fazendas » [6] de Southall ont été considérées comme improductives et, selon la constitution brésilienne, passibles d’être expropriées pour des fins de réforme agraire. Un arrêt du Tribunal fédéral supérieur (STF) avait suspendu cette expropriation. La justice, au Brésil, reste un enjeu de taille pour résorber les inégalités. Il est courant que des juges distillent leurs préjugés de classe lorsqu’ils favorisent le « droit à la propriété » par rapport à la « fonction sociale de la terre » prévue dans la constitution. Ces préjugés sont évidents lorsqu’un juge de São Paulo laisse Gegê, leader de la Centrale des Mouvements populaires, 10 mois dans des prisons sales sur base d’un faux témoignage.

Le gouvernement de Lula reste impuissant face à la violence des grands propriétaires terriens. En 2003 un « lynchage médiatique » du MST, Mouvement des Paysans sans terre, fait suite à une intense mobilisation des parlementaires liés aux grands propriétaires terriens, surnommés « ruralistes », en s’appuyant sur les chiffres [7] d’occupation afin de crier à la « guerre civile » rurale, présentée comme une conséquence inévitable de l’arrivée de Lula au pouvoir. Pour eux, Lula est incapable d’empêcher la montée des conflits ruraux. Les « ruralistes » de l’UDR (Union démocratique rurale), ont ainsi multiplié les menaces et les passages à l’acte, surtout à travers l’armement de milices privées, dans la tradition des jagunços et pistoleiros  [8], mais également en commanditant de nouvelles méthodes d’assassinats politiques à l’encontre des sans terre. Désormais, plusieurs leaders du MST ont été abattus par des tireurs à moto, lors de leurs déplacements dans des quartiers périurbains. Le nombre des travailleurs ruraux morts dans les conflits ruraux au cours des 11 premiers mois du gouvernement Lula, a été le plus élevé des 13 dernières années. De janvier à novembre 2003, selon la Commission pastorale de la Terre, la CPT, il y a eu 71 assassinats. C‘est presque le double de celui de la même période au cours de l’année 2002. C’est le plus élevé depuis 1990, où il y avait eu 73 paysans assassinés. Près de la moitié des morts, 35, sont enregistrés dans le seul État du Pará [9]

Alors que Lula avait reçu en audience les responsables du MST, certaines milices armées sont apparues à la TV, visages couverts et armes à la main pour avertir le gouvernement et menacer les sans terre. Interrogé par la presse, le ministre de l’Agriculture de Lula, Roberto Rodrigues, avait répondu : « celui qui ne défend pas sa terre ne mérite pas de l’avoir », pour ajouter par après, devant la réaction d’étonnement d’un journaliste : « il faut agir dans la légalité ». Le ministre Rodrigues est issu du secteur de l’Agro business, proche des « barons » producteurs de soja qui ne cessent d’avancer sur les terres fragiles de l’Amazonie brésilienne en dépit des efforts de la ministre de l’Environnement de Lula, Marina Silva, l’aile populaire du gouvernement.

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"GABRIELENSES" [10] DITES NON A L’INVASION ET A CEUX QUI LA SOUTIENENT

Peuple de São Gabriel, ne permettez pas que ta ville si bien conservée au cours des années, soit maintenant maculée par les pieds déformés et sales du bas fond de l’espèce humaine.

São Gabriel, qui n’a jamais côtoyé la misère, va maintenant devoir abriter ce qui a de pire au sein de la société. Nous ne méritons pas que cette masse pourrie, manipulée par une demi douzaine de lâches qui se cachent derrière des petites étoiles sur la poitrine, nous amène le vol, la violence, le viol et la mort. Ces rats doivent être exterminés. Cela va faire mal, mais pour les grandes maladies, il faut des remèdes puissants. Il faut que le sang coule pour que nous puissions montrer notre courage. Si tu cherches la paix, prépare-toi pour la guerre, seulement ainsi nous donnerons l’exemple au monde que à São Gabriel il n’y a pas de place pour les sans travail. Ici c’est le lieu d’un peuple organisé, travailleur et productif. Notre ville est un lieu d’opportunités pour ceux qui veulent produire et il n’y a pas de place pour les ivrognes, la basse classe, les vagabonds et les mendiants sous-loués.

Si toi, "Gabrielense" ami, tu possèdes un avion agricole, pulvérise la nuit 100 litres d’essence dans un vol en rasant les campements et les bâches des rats. Il y aura toujours une chandelle allumée pour finir le travail et les exterminer.

Si toi, "Gabrielense" ami, tu es le propriétaire des terres à côté du campement, utilise n’importe quelle médicament pour laver le bétail dans l’eau qu’ils utilisent pour boire, le rat, lorsqu’il a bu du venin boit encore d’avantage.

Si toi, "Gabrielense" ami, tu possèdes une arme de chasse calibre 22, tire dans ta voiture en direction du campement, le plus loin possible. La bale peut toucher la cible même à 1200 mètres de distance.

MORT AUX RATS. VIVE LE PEUPLE DE SÃO GABRIEL

Notes :

[1Selon les proportions des « prefeitos », les chefs d’exécutif municipal équivalent aux bourgmestres ou aux maires.

[2Les « vereadores » sont des « conseillers » à la municipalité. Ils sont les membres du parlement municipal, la « câmara » (chambre).

[3Cette procédure inclut l’obtention de 438 mille signatures dans les différents états du pays.

[4Voir Panoramica Nr 19, Lula et le verbe « caranguejar ».

[53,8 réal (R$) = 1 EUR (20/06/04)

[6Grandes fermes, en général des latifundia.

[7La revue Carta Capital, dans son n° 254 du 20 août, a réfuté comme il convenait ces informations : «  En 1999, première année du second mandat de F.H.Cardoso, 581 propriétés rurales ont été occupées, la majorité au cours du 1er semestre. En 2003, de juin à juillet, il y a eu 101 occupations, selon le relevé du NERA (Núcleo de Estudos, Pesquisas e Projetos de Reforma Agraria de l’UNESP) ».

[8Tueurs à gage.

[9Cf. Jornal Folha de São Paulo, 18/12/2003.

[10Celui qui habite le village de São Gabriel. En 2001 la municipalité de São Gabriel comptait 60.425 habitants. Jusqu’à 1999, à São Gabriel il n’y avait pas de service d’attention primaire de santé.

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