Les chiffonniers de México
par Guillermo Algar
Article publié le 1er juillet 2004

Sur la ceinture de pauvreté qui entoure l’une des villes les plus peuplées de la planète, Mexico, s’élèvent les décharges de Bordo Xochianca et de Tlatel Xochitenco, où plus de 500 personnes s’efforcent de trier des matériaux recyclables et de gagner un peu plus de 40 pesos par jour, environ trois dollars. Dans cette « ville des ordures », les conditions de vie se dégradent au même degré que la dignité des personnes. L’avenir est incertain, on ne connaît pas d’autre futur que le ramassage des déchets 12 heures par jour parmi des tonnes d’ordures.

Des dizaines de chiens errent parmi des tonnes de plastique, de verre et de résidus organiques. Ils cherchent la même chose que les plus de 500 personnes qui travaillent parmi les ordures de Bordo Xochianca : survivre.

Bordo Xochianca s’étend sur huit kilomètres entre le canal construit par les Espagnols au début du XVIe siècle et le lac Texcoco. Chaque jour, plus de 800 camions déversent 3.000 tonnes d’ordures qui sont immédiatement triées par les « pepenadores » (« chiffonniers »), nom sous lequel on connaît les travailleurs de la décharge. Des familles entières montent sur les collines formées par l’accumulation des déchets à la recherche du carton, du verre, du plastique et de l’aluminium. Elles supportent le froid, le vent, la pluie, la chaleur et ce qui est pire, une puanteur qui imprègne tout.

Une manière de vivre

Cette façon de gagner sa vie est, dans beaucoup de cas, héréditaire ; la majorité ne connaît pas d’autre travail que celui qu’ils effectuent au milieu de kilomètres de déchets, et même ne voit pas d’autre issue possible. « Je ne me rappelle pas quand j’ai commencé à ramasser du plastique, ma famille a toujours travaillé ici dans les ordures », affirme Abdonis tout en continuant de chercher des matériaux recyclables en compagnie de sa femme et de ses deux fils.

Abdonis affirme avoir 28 ans, bien que le soleil et les conditions précaires de vie fassent paraître son visage plus vieux de 10 ans. Il reconnaît qu’ils ne gagnent pas beaucoup, « à peine 30 ou 45 pesos par jour en travaillant du lundi au dimanche », mais il ne se demande pas s’il est possible de chercher une autre occupation. « Depuis le temps que je suis sur le Bordo, je me suis habitué à ce travail et je n’aime pas qu’un patron me commande », déclare-t-il.

Dans ce contexte, où la pauvreté se mêle à la perte de la dignité, quelques organisations essaient d’offrir une issue à la marginalité et au manque de projets d’avenir. C’est le cas de l’ONG Ayuda en Acción (Aide en Action) dont le programme de développement influe fondamentalement sur l’amélioration des niveaux de santé et de formation éducative des travailleurs du dépôt d’ordures et de la population de la zone.

Un oasis d’assistance sanitaire

Dans un environnement aussi détérioré que celui qu’offre la zone, l’éducation doit être complétée par des services sanitaires et une formation aux habitudes d’hygiène. Cependant, et malgré l’indice élevé de maladies gastro-intestinales favorisé par l’absence de drainage et d’eau potable, Abdonis se sent tranquille dans le dépôt d’ordures. « J’ai passé toute ma vie à travailler ici et il ne m’est jamais rien arrivé ; je me suis piqué et coupé - explique-t-il en montrant ses mains toutes coupées et meurtries - et je n’ai jamais rien attrapé de mal ».

Mais les infections sont une constante chez les travailleurs du dépôt d’ordures et la population des quartiers limitrophes. Ainsi Eladia, une « pepenadora » de 37 ans qui recueille des ordures depuis l’âge de 18 ans, le reconnaît : « l’inhalation de gaz et les efforts pour travailler dans la décharge m’on causé des problèmes respiratoires et cardiaques ». Malgré le taux élevé de maladies, les services gouvernementaux de santé ne rendent visite aux colonnies de la zone que deux fois par an.

Entretemps, le travail d’un dispensaire médical, comme celui qu’impulse Ayuda en Acción, est devenu l’unique alternative sanitaire pour les familles aux plus faibles ressources de Tlatel Xochitenco et El Sol, les colonies les plus proches de la décharge. Ce petit ambulatoire effectue une moyenne quotidienne de 50 consultations en médecine générale et de 15 en odontologie. En plus de l’assistance médicale, le dispensaire délivre des médicaments à bas prix prescrits par le personnel du centre.

Aux conditions environnementales précaires de la zone, il faut ajouter un indice élevé de dénutrition qui aggrave les problèmes de santé des habitants de Tlatel. Cette dénutrition résulte de la basse qualité des aliments, dont la majorité sont acquis à leur date limite de consommation ou ramassés dans les détritus du marché central de la ville. Cette situation affecte surtout la population infantile, comme le reflètent sa taille et son poids au-dessous du niveau optimum selon l’Institut national mexicain de Pédiatrie.

Sabina, de Ayuda en Acción, se présente au dépotoir pour fournir un appui aux familles. Elle dialogue avec elles, réalise des campagnes pour recenser les enfants, et tous les sept jours elle distribue un panier d’aliments de base aux travailleurs du dépotoir : « Une fois par semaine, nous leur apportons de l’huile, du riz, de la mayonnaise, des yaourts, des gâteaux, des haricots et de la farine », explique Sabina tandis qu’elle parcourt un dépotoir qu’elle connaît comme la paume de sa main. « Là - indique Sabina en désignant un monticule sur lequel sont concentrées une dizaine de personnes - on jette le verre, le plastique est entassé quelques mètres plus loin et derrière ces collines on jette les restes provenant d’hôpitaux du District fédéral ». Sabina fait ce travail depuis des années. Son travail, c’est un engagement ferme en faveur du développement des plus défavorisés.

Source : Agencia de Información Solidaria (AIS), 25 juin 2004.

Traduction : Hapifil (hapifil@yahoo.fr), pour RISAL.

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