Pérou : la loi de l’or dans la plus grande mine d’Amérique
par Iñigo Herraiz
Article publié le 7 juillet 2004

La mine d’or d’Yanacocha, au nord du Pérou, est la plus grande d’Amérique et elle est en passe de devenir la plus grande du monde. Sa rentabilité, à l’épreuve des oscillations du prix du métal, permet à ses gérants de pronostiquer pour le moins encore dix ans de juteuses recettes. Mais, rien de ceci n’est un motif de joie chez les habitants de la zone, pour lesquels jusqu’à présent la bonne marche de l’affaire a été synonyme d’expropriation de leurs terres, de dégradation de leur environnement et de division des communautés.

La mine avance, sans trêve, estompant à son rythme le paysage andin du département de Cajamarca. Jour et nuit, des excavatrices de dimensions préhistoriques mordent dans ses collines pour extraire, de chaque tonne de sable remuée, un gramme d’or.

C’est qu’à Yanacocha ou Lagune noire (sa traduction du quechua) il n’y a pas de pépites d’or, ni de filons : le métal précieux se trouve sous forme de particules disséminées de matériau volcanique. Malgré cela, les presque trois millions d’onces d’or qui sont sorties de la mine l’année passée donnent une idée de la rentabilité de l’affaire.

Les responsables de la mine, un consortium formé par l’entreprise étasunienne Newmont Mining Company (51% de la participation), la compagnie péruvienne Buenaventura (43%) et la Banque mondiale (5%), le reconnaissent sans problème. De plus, ils ont bon espoir de continuer à améliorer leurs résultats jusqu’à parvenir en tête de la production mondiale, en déménageant de ce lieu privilégié pour la Grasberg Mine d’Indonésie.

De l’or qui ne brille pas

L’or d’Yanacocha, toutefois, ne brille pas pareillement pour tous. Depuis l’entrée en exploitation de la mine il y a 12 ans, les populations voisines ont dénoncé son impact négatif sur leur environnement naturel, leur santé, celle de leur bétail et, par conséquent, sur leur milieu de vie.

L’exploitation est située à la source de quatre micro-bassins qui approvisionnent en eau plus de 100.000 personnes. De là vient que la principale préoccupation des paysans locaux est la pollution de leurs rivières et de leurs aquifères par le cyanure utilisé dans l’extraction de l’or.

Gomer Vargas, maire de Huambocancha Baja, l’une des communautés limitrophes, a vu comment l’arrivée de la mine provoquait la disparition des poissons des torrents, la perte des plantes médicinales et l’apparition, chez les personnes et les animaux, de maladies jusqu’alors inconnues. « La peau du bétail tombe et les enfants ont des cloques », se lamente le conseiller Vargas, lassé que personne ne se fasse l’écho de ses plaintes.

Parce qu’à Yanacocha, ils ne sont disposés à assumer aucune sorte de responsabilité à cet égard. Dans leur défense, ils soutiennent que le processus sophistiqué de lixiviation [1] du cyanure qu’ils emploient pour obtenir le métal est effectué dans un circuit fermé avec « une faible marge d’erreur de 0,3% » de pertes ou d’infiltrations. Ils assurent de même que l’eau est traitée avant d’être libérée dans l’environnement et qu’ils disposent d’un détecteur de fuites qui leur permettrait de réagir à temps face à toute éventualité.

Un passé sale

Toutefois, dans l’histoire de la mine, il existe des épisodes qui mettent en doute la propreté présumée de leur travail. Il y a quatre ans, l’écoulement de plus de 150 kilos de mercure de l’un des camions de la compagnie a laissé une traînée de pollution longue de 27 kilomètres, qui a provoqué l’empoisonnement de plusieurs personnes. La mine a dépensé plus de 10 millions de dollars pour le nettoyage et la remise en état de l’environnement, ainsi que dans les tests médicaux de la population locale. Mais, malgré cela, elle n’a pas pu éviter que certains voient dans ce geste une tentative d’occulter le manque de mesures de sécurité dans le transport du matériel toxique.

Au désespoir de ceux qui ont été affectés, rien de ceci n’a altéré ses projets d’extension. Actuellement, l’exploitation se limite à 10.500 hectares, mais la concession de l’Etat s’élève à 150.000 hectares. En principe, Yanacocha devrait fermer dans dix ans, bien que certaines sources de la compagnie assurent qu’il y a de quoi faire pour trois autres décennies.

Une résistance croissante

Seule la résistance croissante de la population locale à vendre ses terres pourrait, dans une certaine mesure, menacer son ardeur expansionniste. La mine, cependant, a compté jusqu’à présent sur la protection de l’état péruvien qui, propriétaire du sous-sol, a pu imposer l’expropriation forcée d’un terrain chaque fois qu’on y a trouvé du minerai.

C’est précisément ce qui est arrivé à des centaines de familles qui, du jour au lendemain, ont été obligées de se défaire de leur moyen de vivre, bien que, pour tout dire, il y en a eu aussi qui ont volontairement succombé à la tentation de l’argent rapide. Quoi qu’il en soit, ces foyers ont payé un prix élevé pour cela. « Ils ont vendu leur ferme et ont reçu de l’argent en échange, mais maintenant ils n’ont pas de quoi vivre parce qu’ils ne savent rien faire d’autre que de travailler la terre », explique le Père Marco Arana de l’organisation qui s’oppose à la mine Grufides.

Maintenant que la compagnie a le Cerro Quilish en vue, les gens ne paraissent pas disposés à permettre que l’histoire se répète. Contrairement à l’entreprise minière, dont l’intérêt pour la montagne réside dans les trois millions d’onces qu’elle pourrait, selon les techniciens, abriter dans son sein, les paysans s’inquiètent de l’avenir des sources et des aquifères qui naissent sur cette hauteur et qui nourrissent le Río Grande et le Río Porcón, deux sources d’eau fondamentales pour la région.

Dans un succès sans précédent, la pression des citoyens a obtenu il y a deux ans que le gouvernement de Cajamarca déclare la zone « Aire protégée ». Même ainsi, l’entreprise n’est pas disposée à capituler : elle a fait appel de la décision et commandé plusieurs études d’impact environnemental. Tout cela dans le but de parvenir à étendre ses tentacules sur le Cerro Quilish.

Mais, le Père Arana n’a pas besoin qu’aucun expert vienne lui dire qu’une mine est dangereuse à la source d’un bassin. C’est, à son avis, aussi évident que le fait que l’eau coule de haut en bas et que sans elle, il n’y a pas d’agriculture, mais pas non plus d’industrie minière, et c’est sur ce point, précisément, que surgit le conflit d’intérêts.

En attendant qu’il soit résolu, Yanacocha s’efforce de faire la publicité de son oeuvre sociale : les services d’assainissement et d’approvisionnement en eau, les écoles, les maisons communales, les hectares reboisés, les emplois créés... Peu importe que 6.000 des 8.000 travailleurs soient sous-traités ou que la route asphaltée par la mine ne dépasse pas les limites de la commune, l’expérience dit au Père Arana qu’en définitive la compagnie parviendra à ses fins.

L’industrie minière est un secteur choyé par l’Etat au Pérou. Pas en vain, il génère 45% des revenus des exportations du pays et il concentre plus de 17% de l’investissement étranger direct. Dans ces circonstances, personne n’est disposé à veiller aux intérêts de quelques milliers de paysans d’une province éloignée du nord du pays. « Ici à Cajamarca la mine régit tout », condamne le maire Vargas.

Notes :

[1] Lixiviation : (chimie, technique) Extraction d’un composé soluble à partir d’un produit pulvérisé, par des opérations de lavage et de percolation (circulation d’un liquide à travers une substance, sous l’effet de la pression). Source : Petit Robert. (ndlr)

Source : Agencia de Información Solidaria (http://www.infosolidaria.org/), 1er juillet 2004.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info