Comment Washington fomente un « consensus » contre Hugo Chavez
par Benito Pérez
Article publié le 18 juillet 2004

VENEZUELA - Le 15 août prochain, les Vénézuéliens devront dire s’ils veulent - ou non - conserver leur actuel président Hugo Chavez. A Washington, on n’a pas lésiné sur les moyens pour les « aider » à faire leur choix.

A un mois du référendum révocatoire [1] au Vene-zue-la, la bataille entre « bolivariens » - partisans des réformes sociales promues par le président Chavez - et opposants est dominée par les chiffres. Ceux des sondages - pour le moins contradictoires - mais surtout celui, impressionnant, du financement de la campagne référendaire visant à destituer Hugo Chavez. Selon des documents présentés dimanche par l’avocate new-yorkaise Eva Golinger à la télévision d’Etat, une organisation nord-américaine parapublique aurait versé près de 300 millions de dollars à une ONG vénézuélienne chargée de rassembler un large front d’opposition au gouvernement progressiste. Le plan « Consenso País », présenté le 9 juillet par les anti-Chavez, en serait le fruit, patiemment arrosé depuis Washington. A l’origine des fonds, la célèbre National Endowment for Democracy (NED), une organisation « à but non lucratif » financée par le contribuable étasunien et déjà accusée, par le passé, d’avoir encouragé le coup d’Etat d’avril et la « grève générale » de décembre 2002. Théoriquement, la NED, fondée par Ronald Reagan au début des années 1980, ne peut intervenir dans une campagne politique. Un détail aisément contourné par cette association habituée aux circuits occultes.

L’argent a transité par deux organismes intermédiaires. Premier récipendiaire, le Centre pour l’entreprise privée internationale (CIPE) n’est autre que le bras patronal de la NED. Basé à Washington et cogéré avec la puissante Chambre de commerce des Etats-Unis, le CIPE collabore régulièrement avec le Centre pour la divulgation de la connaissance économique (Cedice), basé, lui, à Caracas. C’est cette seconde ONG, proche de la centrale patronale Fedecámaras et dirigée par la putschiste Rocio Guijarro, qui a été chargée de concrétiser le projet.

CRÉDIBILISER L’OPPOSITION

Voilà pour les intermédiaires. Le plan d’action est plus limpide. Nommé « Bulding Consensus on a National Agenda » (Construire le consensus sur un agenda national), il a pour but d’apporter le soutien des USA à un accord politique entre les opposants au processus bolivarien. Tirant la leçon des échecs successifs de la manière forte (putsch, grèves), le duo CIPE-Cedice constate en effet qu’un renversement de M. Chavez demeure impossible tant que l’opposition affichera de profondes divisions et, surtout, « n’au-ra pas développé des politi-ques alternatives à l’agenda d’Hugo Chavez », selon un rapport interne daté du 15 avril 2003 [2] .

Dans ce texte, le chargé de projet au CIPE, John A. Zemko, précise les objectifs de l’opération commune en ces termes : « Développer un agenda viable pour résoudre la crise », en rassemblant les organisations de la société civile (patronales, syndicales...) autour d’un programme commun, puis en « conduisant les médias » à le soutenir. Cousine du Cedice, Fedecámaras, dont l’ancien leader Pedro Carmona dirigea l’éphémère junte militaire d’avril 2002, est immédiatement associée au projet, de même que la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), proche de l’ex-président exilé Carlos Andres -Perez, et leurs habituels partenaires ecclésiaux ou politiques de la Coordination démocratique (CD).

Des assemblées de la « société civile » sont chargées de définir le futur manifeste oppositionnel, mais son contenu ne laisse déjà que peu de doute. Un projet annexe - opportunément dirigé vers les millions de travailleurs du « secteur informel », bastion du président Chavez - souligne par exemple la nécessité de « bâtir un consensus entre divers secteurs sociaux sur des politiques visant à réduire [ce] secteur, en simplifiant les démarches bureaucratiques et en réduisant les coûts des entrepreneurs »...

« DÉTOURNER L’OPINION »

Rapidement, le projet de référendum révocatoire apparaît au coeur de la stratégie. Le duo CIPE-Cedice n’hésite pas à le présenter comme la principale étape « vers un changement de gouvernement ». Mais la récolte de signatures en faveur du référendum n’est pas de son ressort [3] ; au CIPE, on se concentre sur les questions de fond. « La Coordination démocratique aura besoin d’un agenda national de recommandations politiques afin de détourner l’opinion publique des politiques actuelles de Chavez », prévoit le centre patronal étasunien. Programme qu’une fois le scrutin obtenu, il s’agira pour « le Cedice et ses partenaires » de placer au « centre des débats référendaires » par une massive « campagne publique ». Les journaux peu indépendants El Universal, El National et Globovision sont expressément chargés de transmettre la bonne parole, conformément à un rapport du CIPE de septembre 2003. CQFD.

« PAÍS » OU « PA’BUSH » ?

En fait, jusqu’aux révélations de dimanche, ce programme n’avait en effet connu aucune anicroche. Deux jours auparavant, neuf partis politiques, réunis autour de la CD, et une cinquantaine d’organisations de la « société civile » - dont la Conférence épiscopale et les grands agro-exportateurs, ainsi que les inévitables CTV, Fedecámaras, Cedice - présentaient enfin leur plan (renommé) « Consenso País » [4] (Consensus Pays) ! A cinq semaines du référendum, l’idiome anglais avait disparu, tout comme l’acronyme du CIPE.

Reste à savoir si le fort parfum US exhalé depuis dimanche par « Consenso País » - qu’Hugo Chavez appelle déjà « Consenso pa’Bush » (pour Bush) - rebutera les électeurs vénézuéliens. Et ce que fera la justice, car la Constitution prohibe tout financement étranger des acteurs politiques.

Notes :

[1Institué par la Constitution bolivarienne de 1999, le référendum révocatoire permet de destituer toute personne élue dès son mi-mandat. Pour convoquer un tel vote populaire, il faut récolter un nombre de signatures équivalent à au moins 20% des électeurs de la circonscription concernée. Ce que l’opposition est parvenue à réaliser en novembre et en mai dernier avec plus de 2,6 millions de signatures.

[2La plupart des documents cités peuvent être visionnés sur
http://www.venezuelafoia.info/NED/CIPE-CEDICE/CEDICE-index.htm.
Ce site Internet géré par les mouvements de solidarité étasuniens compile les documents officiels ayant traits à « l’intervention des USA au Venezuela ».

[3Súmate, coalition issue de la société civile, s’en chargera avec, là aussi, l’aide du contribuable étasunien et de la NED, qui lui verseront plus de 53 000 dollars en septembre 2003, afin d’« éduquer le citoyen » et d’organiser un « réseau national de volontaires » appuyant la récolte de signatures. Voir http://www.venezuelafoia.info/NED/SUMATE/SUMATE%20index.htm

[4D’inspiration libérale, le plan propose notamment la privatisation partielle du pétrole, la libéralisation du secteur électrique et la remise en cause de la réforme agraire. Voir http://www.consensopais.com ou http://www.consensopais.net

Source : Le Courrier, 16 jullet 2004.

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