Brésil : la réforme agraire se fait attendre
par Benito Pérez , Christophe Koessler
Article publié le 26 juillet 2004

Malgré l’arrivée de Lula à la présidence du Brésil, les occupations menées par le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) n’ont pas cessé. Une façon pour les militants de maintenir la pression sur le gouvernement pour qu’il applique la réforme agraire promise. Le mouvement fait néanmoins face à une répression meurtrière de la part de certaines polices locales et des milices privées financées par les grands propriétaires terriens. De passage à Genève, Denise da Veiga Alves, volontaire de l’organisation suisse E-CHANGER auprès du Secteur droits humains du MST à Brasilia [1], analyse avancées et reculs de l’ère Lula.

Lula s’est engagé à distribuer des terres à 400 000 familles, de 2003 à 2006. Le MST en réclamait pour un million. Qu’en pensez-vous ?

Denise da Veiga Alves : Ce n’est bien sûr pas suffisant. Les chiffres donnés par l’Etat parlent d’eux-mêmes : il y a quatre millions et demi de familles paysannes sans terre. Certaines sont sur les routes et d’autres travaillent dans des conditions très précaires sur la propriété d’autrui. Parmi celles-ci, le MST fédère 200 000 familles organisées dans des campements provisoires.

Comment l’Etat se justifie-t-il ?

Il évoque des restrictions budgétaires, mais cela ne tient pas debout quand on voit que les 3 millions de reals (1,2 million de francs, ndlr) qui sont nécessaires à la réforme agraire représentent seulement une semaine de paiement des intérêts de la dette du pays. Il s’agit donc d’une question de volonté politique.

L’Etat doit-il acheter la terre aux grands propriétaires ou peut-il la confisquer ?

Selon la Constitution fédérale, toute terre improductive ou sur laquelle les droits du travail ou l’environnement ne sont pas respectés peut être réquisitionnée et redistribuée. Mais cette confiscation doit être compensée financièrement au prix du marché. En clair, cela signifie que l’Etat, le contribuable, paie les grands propriétaires fonciers pour une terre qu’ils ont laissé en friche pendant des années, voire des décennies. Pour l’instant, il n’y a pas de possibilité d’expropriation pure et simple que s’il est prouvé qu’une terre sert à la production de drogues. Une nouvelle loi est en discussion au niveau fédéral pour exproprier les cultivateurs qui utilisent le travail forcé.

Le gouvernement va-t-il tenirses promesses pour cette année ?

De janvier à mai 2004, le gouvernement n’a permis l’octroi de terres qu’à 7000 familles, alors qu’il s’est engagé à en redistribuer 115 000 d’ici à la fin de l’année. Les fonctionnaires du Ministère de la réforme agraire nous ont expliqué que le budget est bloqué en début d’année. Le gouvernement commence aujourd’hui à recruter davantage de personnel et affirme s’engager davantage. Soyez sûr que l’on va insister pour que cela soit fait. On va se manifester, c’est d’ailleurs notre rôle !

Les nouvelles occupations de terres et l’annonce de la réforme agraire de Lula ont semble-t-il entraîné une recrudescence de la répression...

Oui, quand Lula est arrivé au pouvoir, il a montré clairement que le gouvernement fédéral n’allait pas soutenir la répression contre les mouvements sociaux. Dans le même temps, les occupations de terre du MST se sont multipliées. Les grands cultivateurs de plusieurs Etats ont alors décidé de mener eux-mêmes la répression contre ces occupations. La violence de la part des milices privées et des polices locales a énormément augmenté depuis l’arrivée de Lula - surtout dans les régions où se trouve l’agro-industrie. En 2003, on a recensé près de 1700 conflits en zone rurale et septante-trois travailleurs ruraux ont été assassinés, le plus haut taux depuis des années. Parallèlement, l’impunité continue de régner comme avant, d’autant que les polices et les juges locaux sont souvent de mèches avec les grands propriétaires.

Que pourrait faire le gouvernement fédéral face à cette recrudescence ?

Il faudrait que Lula mène des actions exemplaires contre l’impunité. Malheureusement, rien n’a été fait jusqu’à présent. Un Ministère des droits de l’homme a bien été créé l’an dernier mais il manque de ressources. Il est paralysé. La police fédérale devrait intervenir davantage dans les Etats les plus violents et mener des actions exemplaires contre les milices privées. On pourrait ainsi espérer un changement de la part des grands propriétaires qui veulent s’armer. Aujourd’hui, l’action de l’Etat est largement insuffisante et dans tous les domaines des droits de l’homme. On avance trop lentement, on vit encore sur des promesses.

Le MST croit-il encore à la bonnevolonté politique de Lula ?

Nous y croyons, mais nous pensons que sa marge de manoeuvre est très restreinte s’il n’opère pas parallèlement des réformes importantes au niveau économique. Il faudrait aussi qu’il effectue des remaniements au sein de son gouvernement pour mener une politique plus à gauche. Nous sommes là pour le soutenir dans ce sens.

Notes :

[1Denise da Veiga Alves dispose d’un groupe de soutien en tant que volontaire d’E-Changer. Voir www.terrabrasilis.ch. Courriel : denisedaveigaalves@yahoo.com.br.

Source : Le Courrier, le 24 juillet 2004.

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