Venezuela : Le Monde vacille entre ¬« d’une part ¬ » et ¬« d’autre part ¬ »
par Henri Maler
Article publiť le 20 août 2004

Venant apr√®s plusieurs mois pendant lesquels le ¬« quotidien de r√©f√©rence ¬ » a distill√© des informations tr√®s s√©lectives, souvent noy√©es dans des commentaires tr√®s orient√©s, l’√©ditorial du Monde dat√© du 18 ao√ »t 2004 et sobrement intitul√© ¬« La Victoire de Chavez ¬ » ne se borne pas √ commenter librement, comme il se doit, le r√©sultat du r√©f√©rendum r√©vocatoire : il prescrit √ tous vents.

Plus exactement, Le Monde √©tant un quotidien et un m√©decin universels, parvient √ proposer ses prescriptions √ la fois - ¬« d’une part ¬ » et ¬« d’autre part ¬ » - et √ l’opposition et au gouvernement du Venezuela. Cette double ordonnance repose, on s’en doute, sur un diagnostic rigoureux.

Moderato

L’√©ditorial m√©dicinal du Monde s’ouvre sur deux paragraphes o√Ļ, parmi des informations factuelles sur les r√©sultats, se nichent des inexactitudes qui √©clairent le pass√© et des √©valuations qui pr√©parent l’avenir.

Soit, par exemple, le deuxi√®me paragraphe :

¬« Mais ce r√©f√©rendum, r√©clam√© par l’opposition, ne devrait pas mettre fin √ la crise qui divise le pays depuis plus de deux ans. Apr√®s avoir promis qu’elle respecterait le verdict des √©lecteurs, la coalition h√©t√©roclite de partis unis seulement par leur d√©testation du leader populiste de Caracas a d√©nonc√© des "fraudes massives". Elle refuse pour le moment de se plier au processus d√©mocratique, soutenue en cela par l’administration Bush, qui a r√©clam√© une enqu√™te sur ces suppos√©es fraudes qu’aucun des observateurs ind√©pendants n’a pourtant constat√©es. ¬ »

Inexactitude r√©trospective -. Il est inexact d’affirmer que l’opposition aurait ¬« promis qu’elle respecterait le verdict des √©lecteurs ¬ ». Au contraire. Ayant par avance annonc√© que si elle perdait les √©lections, ce serait forc√©ment en raison de fraudes, L’opposition avait ¬« promis ¬ » qu’elle ne respecterait les r√©sultats que si les √©lections √©taient sans fraudes, mais elle avait par avance annonc√© que si elle perdait les √©lections, ce serait forc√©ment en raison de fraudes, Autrement dit, elle avait promis de respecter le verdict des √©lecteurs ...uniquement √ condition que l’opposition l’emporte [1].

Evaluation prospective -. L’opposition serait, lit-on dans Le Monde, une ¬« coalition h√©t√©roclite de partis unis seulement par leur d√©testation du leader populiste de Caracas ¬ ».
Chavez serait donc un leader ¬« populiste ¬ ». L’√©ditorialiste anonyme du Monde n’aura pas eu √ chercher tr√®s loin ce premier diagnostic : les d√©p√™ches de l’AFP que Le Monde reproduit et retraite avec constance, le mart√®lent √ flux tendu. Et nous verrons un peu plus loin que si cette ¬« information ¬ » tr√īne en d√©but d’√©ditorial, c’est que notre √©ditorialiste a particuli√®rement bien retenu la le√ßon....

Mais tout cela se joue encore moderato.

Forte

¬« Les urnes ont parl√© au Venezuela, et le pr√©sident Hugo Chavez a sauv√© son poste, face √ une opposition qui exigeait sa destitution ¬ », constatait notre √©ditorialiste d√®s la premi√®re phrase. ¬« Que cela plaise ou non, Hugo Chavez reste, jusqu’aux √©lections de 2007, le pr√©sident l√©gitime de son pays ¬ », confirme-t-il a pr√©sent...

... avant d’entreprendre un premier va-et-vient entre ¬« d’une part ¬ » et ¬« d’autre part ¬ » :

¬« La d√©mocratie voudrait que l’opposition - qui regroupe pas loin d’un V√©n√©zu√©lien sur deux - utilise ce d√©lai au mieux pour se doter d’un chef - elle n’en a que trop - et du programme dont elle manque. De son c√īt√©, M. Chavez devra se rappeler qu’il n’est pas l’√©lu d’une fraction de ses compatriotes, mais bien le pr√©sident de tout le pays. ¬ »

D’une part, ¬« La d√©mocratie voudrait ¬ », d’autre part ¬« M. Chavez devra ¬ ». D’une part Le Monde voudrait... ce que la d√©mocratie voudrait. D’autre part, Le Monde prescrit ce que M.Chavez devra. Quoi donc ? ¬« Se rappeler ¬ » ...ce qu’il a dit lui-m√™me le jour m√™me de l’annonce de sa victoire √©lectorale.

D√©sesp√©rant de voir le pays trouver un ¬« compromis provisoire ¬ », l’√©ditorialiste anonyme note au passage que le Venezuela est ¬« un pays autrefois prosp√®re et qui vacille depuis des lustres de crise politique en crise √©conomique ¬ » : on rel√®vera la pr√©cision de l’ ¬« autrefois ¬ » et des ¬« lustres ¬ », avant que Le Monde ne vacille √ son tour.

Cela commence par un souhait platonique :

¬« D’ici l√ , le mieux que l’on puisse souhaiter est que personne ne jette de l’huile sur le feu, au Venezuela comme √ l’√©tranger, de Washington √ La Havane. ¬ ».

... imm√©diatement suivi d’une injonction qui s’adresse ... √ la ¬« r√©gion ¬ ». : ¬« Il faut savoir raison garder dans cette r√©gion si volatile [qui nous dira ce qu’est une r√©gion ¬« volatile ¬ » ?] et dans un pays qui est le cinqui√®me exportateur de p√©trole. ¬ ».

Fortissimo

¬« D’une part ¬ » et ¬« d’autre part ¬ » sont de retour :

Voyons ¬« d’une part ¬ » :

¬« Ce n’est pas parce que cet ancien officier putschiste devenu une sorte de tribun d’un national-populisme tropical s’appuyant sur les casernes s’oppose √ Washington qu’il doit √™tre consid√©r√© comme un homme politique responsable, ou capable de sortir son pays du marasme o√Ļ d’autres avant lui l’avaient jet√©. ¬ »

¬« D’une part ¬ », Chavez est un irresponsable. C’est un ¬« ancien officier putschiste devenu une sorte de tribun d’un national-populisme tropical s’appuyant sur les casernes ¬ ».

Les mots ont un sens. Et chacun sait que le m√©diateur du Monde veille jalousement sur leur emploi. ¬« National-populisme ¬ » consonne avec ¬« national-socialisme ¬ » : c’est s√ »rement une d√©plorable b√©vue... De surcro√ģt, ce ¬« populisme ¬ » est ¬« tropical ¬ » : c’est s√ »rement un qualificatif d√©nu√© d’ethnocentrisme et strictement estival... Et ce ¬« national-populisme ¬ » s’appuie ¬« sur les casernes ¬ » [2]. Et sur la majorit√© du peuple ? Le Monde ne sait pas : l’absence de cette pr√©cision ne serait donc pas une regrettable omission...

Reste √ effectuer maintenant un petit d√©tour par ¬« d’autre part ¬ » :

¬« Mais ce n’est pas non plus parce que l’administration Bush l’assimile sans nuances au dictateur cubain et soutient ses adversaires - y compris dans une tentative avort√©e de coup d’Etat en 2002 - qu’il faut consid√©rer Hugo Chavez comme un nouveau Castro, porte-parole des d√©sh√©rit√©s. ¬ »

¬« D’autre part ¬ », Chavez n’est pas un nouveau Castro. Bon... Mais, que vient faire apposition ¬« porte-parole des d√©sh√©rit√©s ¬ » ? Cela non plus il ne faut pas le ¬« consid√©rer ¬ » ? Pourtant, ¬« que cela plaise ou non ¬ », comme dit Le Monde, comment nier qu’Hugo Chavez est le ¬« porte-parole des d√©sh√©rit√©s ¬ » ? Le ¬« tribun national-populiste ¬ », ne s’appuierait donc que sur les casernes ?

¬« D’une part ¬ » et ¬« d’autre part ¬ » claudiquent quelque peu...

Pourquoi ? Parce que - effet de l’obsession mondesque contract√©e depuis que ¬« Nous sommes tous am√©ricains ¬ » -, l’administration √©tatsunienne est la pierre de touche de ce d√©hanchement : ce n’est pas parce que Chavez s’oppose √ Bush qu’il est fr√©quentable. Ce n’est pas parce que Bush le compare √ Fidel Castro, qu’il ¬« qu’il faut consid√©rer Hugo Chavez comme un nouveau Castro ¬ ».

Apr√®s cet extrait de ¬« g√©opolitique de la pens√©e ¬ », vient l’explication...

Allegretto

Nous en √©tions-l√  : ne pas consid√©rer ¬« Hugo Chavez comme un nouveau Castro, porte-parole des d√©sh√©rit√©s. ¬ ». Pourquoi ? ¬« Car... ¬ » : ¬« Car c’est avant tout √ la hausse du prix du p√©trole que Hugo Chavez doit sa survie politique. ¬ ».

Avant de revenir sur cette explication miraculeuse, nous devons essayer de r√©soudre une √©nigme : cette phrase explique-t-elle pourquoi Chavez n’est pas ¬« un nouveau Castro ¬ » ou pourquoi Chavez n’est pas ¬« le porte-parole des d√©sh√©rit√©s ¬ » ? Le myst√®re est total. On peut essayer de proc√©der par √©limination : ce n’est pas parce qu’il aurait politiquement surv√©cu gr√Ęce √ la hausse du p√©trole, que Chavez n’est pas un nouveau Castro... Mais en quoi cela cesserait-il d’en faire un ¬« porte parole des d√©sh√©rit√©s ¬ » ? Il va falloir raison garder et d√©m√™ler tout √ßa.

Reprenons : ¬«  [...] c’est avant tout √ la hausse du prix du p√©trole que Hugo Chavez doit sa survie politique ¬ » [soulign√© par nous].

Comprenons que Chavez ¬« survit ¬ » (avec 58% des voix et pr√®s de 2 millions de votes suppl√©mentaires ...). Et que sans la hausse du prix du p√©trole, il n’aurait pas surv√©cu. Diable ! Cela m√©rite explication...

La voici : ¬« Sans elle, il n’aurait jamais trouv√© le milliard de dollars qu’il a d√©pens√© ces derniers mois pour des programmes sociaux dont on ne saurait nier le caract√®re √©lectoraliste. ¬ »

Bien inform√©, l’√©ditorialiste anonyme du Monde a certainement lu, mais dans les pages ¬« Economie ¬ », les articles consacr√©s √ la hausse du p√©trole. Il sait donc que la stabilisation du prix du p√©trole puis la premi√®re vague de hausses sont dues notamment au r√īle que le gouvernement d’Hugo Chavez a jou√© dans la relance de l’OPEP. Il sait aussi que les b√©n√©fices que le gouvernement redistribue ont √©t√© r√©alis√©s en d√©pit du lockout impos√© par la gr√®ve patronale de l’an dernier. Il sait enfin que ces b√©n√©fices peuvent enrichir les riches et que c’est donc un choix politique de les consacrer √ des ¬« programmes sociaux ¬ »....

Mais Le Monde pr√©f√®re ici ignorer tout cela : il ¬« sait ¬ » d√©sormais que Hugo Chavez (tout seul ?) a d√©pens√© des milliards de dollars ¬« pour des programmes sociaux dont on ne saurait nier le caract√®re √©lectoraliste. ¬ ». Autrement dit, quand le gouvernement [3] est mieux que jamais en mesure d’honorer les engagements qui lui ont valu la confiance du peuple, c’est par... √©lectoralisme. Quand on vous disait qu’il est ¬« populiste ¬ »...

Final

Et l’√©ditorialiste d’achever ainsi son pas de deux :

¬« Il a deux ans pour montrer son sens des responsabilit√©s , cesser de g√©rer son pays de mani√®re aussi brouillonne et, surtout, respecter strictement la l√©galit√© et les droits de l’homme. Mais cela suppose, en retour, que l’opposition accepte sans r√©serve le verdict des urnes et se montre, elle aussi, responsable , en laissant Hugo Chavez aller jusqu’au bout de son mandat.. ¬ »

Ce vibrant appel (o√Ļ r√©sonne de vagues allusions et proc√®s d’intention [4]) √©tant par ailleurs √ peu pr√®s vide, il ne ne dit rien d’autre que ... l’importance que Le Monde s’accorde.

Rappel

Que retenir de ce galimatias ? D’abord que Le Monde a parfaitement le droit d’√©crire n’importe quoi. Il a m√™me le droit de prescrire ce qu’il veut √ la terre enti√®re : qui songerait √ emp√™cher le parti du Monde d’√™tre de parti pris ?

Remarquons cependant que le parti du Monde est curieusement constitu√©. Il a pour porte-parole un √©ditorialiste anonyme qui engage la totalit√© de la r√©daction : non pas, on s’en doute, en application du ¬« centralisme d√©mocratique ¬ », mais en vertu d’une vari√©t√© plut√īt opaque de centralisme autocratique. Mais passons...

Le parti du Monde diffuse-t-il, au moins, un journal qui informe ses lecteurs ? Probl√®me sur lequel nous reviendrons longuement : sur les quelques 500 articles de toutes tailles que Le Monde a consacr√©s, plus ou moins directement, au Venezuela depuis 1999, aucun ne d√©taille la constitution bolivarienne, aucun ne d√©taille les d√©crets-lois adopt√©s en 2001, aucun ne d√©taille les ¬« missions ¬ » impuls√©es par le gouvernement. M√™me pour les √©valuer. Quelques paragraphes de ci del√ , ench√Ęss√©s dans des ¬« analyses ¬ » et des ¬« commentaires ¬ ». Pourtant, aucun doute n’est permis : le gouvernement d’Hugo Chavez est un ¬« national-populisme tropical ¬ »....

Et de tous les m√©dias, Le Monde n’est pas le pire... Mais c’est une r√©f√©rence.

Notes :

[1Ajoutons que l’opposition mettait √©galement comme condition que les observateurs internationaux valident le r√©sultat : aujourd’hui elle se d√©juge.

[2L’expression, en l’absence de tout pr√©cision sur le r√īle des militaires, laisse flotter une puissant parfum de dictature : c’est s√ »rement une allusion involontaire.

[3Qui, soit dit en passant, avait depuis longtemps adopt√© des ¬« mesures √ caract√®re social ¬ » (comme ont dit parfois) dont Le Monde avait omis de rendre compte pr√©cis√©ment

[4O√Ļ sont les atteintes aux droits de l’homme ici d√©nonc√©es par ...anticipation ?

Source : ACRIMED (http://www.acrimed.org), 20 ao√ »t 2004.

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