Chávez ne part pas !
par José Steinsleger
Article publi le 21 août 2004

[Cet article - reportage a été écrit le 15 ao »t 2004, jour du referendum devant décider du mandat du président vénézuélien Hugo Chávez. Le résultat, favorable au chef de l’Etat, n’était alors pas encore connu.]

Entre le OUI et le NON,  mesure que les urnes se referment, les Vénézuéliens ne cherchent plus  savoir si Chávez va l’emporter dans ce référendum révocatoire. La question centrale est la marge de la victoire. Ses ennemis doivent rassembler au moins le nombre de votes, plus un, que le président a obtenu lors de la dernière élection présidentielle, et aussi réunir plus de voix que les bolivariens.

Plutôt difficile. Les sondages sérieux (il y en a) montrent que les riches ne sont pas tous hostiles  Chávez, que les pauvres ne l’aiment pas tous, et que les Vénézuéliens ne sont pas tous comme ce monsieur de classe moyenne qui,  l’aéroport, se plaint de la lenteur de la file : « Cela ressemble  Cuba !  », crie-t-il. Il se rend  Miami, bien s »r. Je lui demande pourquoi cette comparaison. « Je pars, parce qu’au Venezuela, le whisky est trop cher !  ».

Ce commentaire déclenche ma machine  remonter le temps. Direction 1977, lorsque le pays avait 40% moins d’habitants qu’aujourd’hui (26 millions). Le Venezuela importait alors 20 millions de litres de whisky, en plus des 10 millions amenés par la contrebande. Il y a trente ans, j’étais venu couvrir le triomphe de Carlos Andrés Pérez (CAP). Dans ma chambre d’hôtel, une bouteille « étiquette noire  » était mystérieusement apparue, avec une carte pendant au goulot : « Salutations fraternelles, CAP  ».

Qui avait dit au président quel était mon alcool favori ? C’est la seule fois où j’ai sympathisé avec la social-démocratie. Plus tard, j’ai lu les déclarations de M. Arturo Uslar Pietri, grand écrivain de la droite vénézuélienne : « L’alcool circule dans tout le Venezuela, dans toutes les classes sociales, mais c’est dans les milieux intellectuels qu’il y en a le plus, qu’il fait le plus de ravages  » (Conversations avec Uslar Pietri, Alfredo Peña, Ed. El Ateneo de Caracas, 1978).

L’hypothèse est tentante. Sinon, comment expliquer que des esprits jadis si brillants de la gauche, comme Pompeyo Márquez et Teodoro Petkoff, soutiennent aujourd’hui le discours de l’opposition ? Le professeur José Santz Roz, de l’Université des Andes, les incrimine directement, dans son livre La CIA en Venezuela (Karina Editores, Mérida, 2004). Exagération ?

Les peuples jugent cruellement. Pompeyo a passé une grande partie de sa vie  expliquer comment faire la révolution. On le surnomme €˜le numéro 19’, parce que dans les derniers gouvernements de €˜l’alternance puntofijiste’ (entre Action démocratique et les sociaux-chrétiens de COPEI, de 1958  1996), il figurait toujours  la 19e place dans la liste des 20 invités spéciaux des tournées présidentielles. Quant  Petkoff, on l’appelle €˜La Guayabera’. Et lorsqu’il se pose en €˜idéologue de l’opposition de gauche’, la vraie opposition l’écarte  chaque fois.

Les politologues feraient la queue pour analyser l’ironie du Vénézuélien moyen. Dans un café où l’on sert les meilleures €˜arepas’ au fromage de Caracas, je demandais au rôtisseur ce qu’il ferait si le pays naufrageait dans l’intolérance. En retournant l’arepa, il m’a répondu : « Une chose est une chose, une autre en est une autre. Je peux tolérer ma belle-mère, mais je ne pourrais pas vivre avec elle  ».

Sur les affiches chavistes, on peut lire : « Ils ne reviendront pas  ». De qui s’agit-il ? Pendant les meilleures années du puntofijisme (alors que les prix pétroliers élevés donnèrent  CAP une opportunité historique), les élections présidentielles revêtaient toutes les perles et lumières de l’histoire politique vénézuélienne. Ainsi, le vétéran Germán Borregales se qualifiait lui-même de €˜fasciste’ et de €˜Sancho Panza des temps modernes’, promettant de faire du Venezuela €˜un nouvel exemple d’oasis d’illusions’. Les femmes avaient leur candidat préféré : le général Martín García Villamil, qui s’était engagé  trouver un mari  chaque célibataire vénézuélienne, « même si je dois en importer  ».

Pepe Pedro, maçon, promettait que, s’il était élu, son gouvernement verserait 25 mille bolivars  chaque Vénézuélien (l’équivalent de 10 dollars aujourd’hui), pour qu’il ait de quoi vivre heureux. Le trente-sixième parti inscrit en 1973 s’appelait €˜Récupération spirituelle de l’intégration nationale’ (Reina, littéralement « La Reine  ») et rendait culte  María Lionza, déesse des temps de la Conquête. Le dictateur Marcos Pérez Jiménez (1952-58) lui avait dédié un jour par an. Pour matérialiser sa dévotion, il avait fait ériger une statue gigantesque de la déesse sur un côté de la stratégique autoroute de l’est. L’année où il oublia le rituel, le tyran fut renversé. Aucun politique €˜moderne’ ne pouvait donc sous-estimer le million d’adeptes de Reina ; tous étaient obligés de sceller des alliances avec sa candidate présidentielle, une mulâtre aux hanches larges et  la volupté troublante.

En mars 1977, CAP prononçait un discours au Congrès : « Nous avons refermé la brèche ente le Venezuela des privilégiés et le Venezuela des marginalisés  ». Douze ans plus tard, pendant son second mandat présidentiel, il donna l’ordre  l’armée de réprimer le peuple de Caracas en révolte contre les mesures économiques de choc imposées par le Fonds monétaire international. Bilan : un millier de morts et encore plus de blessés.

Les prix des produits alimentaires (et du whisky) grimpèrent dans les nuages. Désormais, les Vénézuéliens ne pouvaient plus boire que de la €˜Polar’, une bière brassée par le groupe économique de M. Gustavo Cisneros, €˜homme d’affaires mondial’ qui,  travers ses stations de radio et ses chaînes de télévision, dicte aux Vénézuéliens ce que le Venezuela doit comprendre par « démocratie  ».

Dégo »té, un jeune commandant de 35 ans convoque les siens : « Ceci n’est pas l’armée de Bolivar  ». Le jeune lieutenant-colonel Hugo Chávez se met en campagne. En 1992, il se soulève contre le gouvernement. Fait prisonnier, il assume la responsabilité en disant : « Je suis le chef de la rébellion  ».

En revanche, on ignore toujours les noms de ceux qui ont tramé le coup d’‰tat d’avril 2002, et Cisneros jure qu’il ne faisait pas partie du complot. En ce sens, Mi testimonio ante la Historia, le livre que vient de publier l’homme d’affaires Pedro Carmona (€˜président’ pendant 47 heures) est intéressant  plus d’un titre. L’auteur y accuse en effet tout le monde, et plus particulièrement ceux qui l’ont embarqué dans cette aventure,  savoir les chefs politiques du OUI  ce référendum.

Qui était Chávez ? Un dictateur en herbe de plus ? Comme ce terrible Gómez (Juan Vicente), mort dans son lit face  un peuple qui s’approcha du palais présidentiel, incrédule et prudent, pour demander des preuves du décès, jusqu’ ce que les vêtements et les souliers du dictateur ne soient lancés par une fenêtre de la résidence (1935).

Carlos Andrés fut destitué du pouvoir pour corruption et, en 1998, Chávez gagna les élections, s’érigeant en champion de la dignité. Dans un pathétique article du quotidien espagnol El País, l’impétueux correspondant  Caracas observe que «  l’opposition vénézuélienne n’a toujours pas trouvé de leader capable d’affronter le populisme de Chávez  » (12/08/04).

Il a raison. Un gouvernant conforme  notre époque serait, par exemple, le €˜social-démocrate’ Leonel Fernández, président de la République Dominicaine. Lequel, résigné, a déclaré au journal espagnol : « Nous sommes l’arrière-cour des ‰tats-Unis ; nous ne pouvons nous opposer  eux  » (El País, 19/7/04).

‰tranger  tout fatalisme ou prédestination, le président Hugo Chávez ne veut pas non plus s’opposer aux ‰tats-Unis. Il veut seulement faire plier les véritables forces du mal et transformer la réalité funeste d’un pays qui, depuis 1923, fait tourner les moteurs de l’économie mondiale, alors que 57% de sa population vit dans la pauvreté.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), México, 16 ao »t 2004.

Traduction : Gil B.Lahout, pour le RISAL.

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